Népal : à la dérive

Népal : à la dérive

Cher Journal,

A mon arrivée à Katmandou, le dépaysement avec l’Inde est clairement inexistant. Mon hôtel est en plein Thamel, LE quartier touristique de la capitale népalaise. Très vite, je regrette mon choix géographique, je regrette aussi l’hôtel, j’en arrive presque à regretter d’avoir choisi de venir au Népal. C’est le 190ème jour de mon voyage, et je crois que je suis psychologiquement fatiguée. Je m’installe pour boire un café avec le patron de l’hôtel car ma chambre n’est pas prête. Il est souriant, très souriant, voire trop souriant. C’est louche. Il me demande quel est mon programme au Népal, je n’en ai absolument pas la moindre idée. J’ai débarqué ici sans rien préparer. Je sais juste que mon asthme m’empêchera de faire un trek. Je lui expose donc mon non-programme ; bêtise, erreur de débutante, il essayera donc 15 minutes durant de me vendre un safari all inclusive qui coûte un bras et demi et qui sent l’énorme arnaque à plein nez. Il me congratule sur mon niveau d’anglais, soit disant « bien meilleur que celui de la plupart des Français ». Je ne sais pas s’il essaye de me faire un compliment ou d’insulter les autres Français. Il se moque en revanche de mon accent, je n’ose pas lui dire que le sien est aussi risible que le mien. Mais peu importe, je souris, ris jaune, et espère secrètement que la femme de ménage termine enfin.

Je m’installe dans ma chambre après une attente interminable, elle ne ressemble pas aux photos et donne sur la rue la plus bruyante de tout le Népal. Je descends rapidement en quête d’un endroit pour manger. Tout semble coûter cher dans le coin, il n’y a que des restos pour occidentaux. Je pousse la porte de l’un d’eux et m’installe dans une petite salle où mangent des groupes d’amis, des couples, des familles. Je les observe, je me sens seule, très seule. Après ces 2 semaines en Inde avec Ma Petite Maman et Ma Chère Tante, je vis mal le retour à la solitude. Dehors il pleut, ce qui n’arrange rien, et le Wifi de l’hôtel est absolument exécrable. Je ne capte que dans le « salon » qui est en réalité un vaste chantier entre planches en bois, parpaings et sacs de ciment. Il y a juste une table dans un coin et quelques rats qui passent en slalomant au milieu des tas de sable et des outils. Je dors mal, le lit n’est qu’une planche en bois avec un matelas fin et ratatiné posé par dessus. Je n’ai pas envie de sortir, ou alors il faudrait sortir de Thamel pour espérer ne plus se faire alpaguer toutes les minutes par de vendeurs de tout, et de n’importe quoi. Le patron de l’hôtel, quant à lui, continue de me parler de son safari à chaque fois qu’il me croise dans un couloir.

Au revoir, moral

A Katmandou, je découvre les coupures d’électricité incessantes. Je découvre aussi que c’est normal et que personne ne s’en inquiète, même lorsque cela dure 24h. Les générateurs qui prennent normalement le relai dans l’hôtel ne permettent que d’avoir de la lumière. Les prises de courant ne fonctionnent pas et je n’ai plus de batterie à mon téléphone et à mon ordinateur. La solitude devient moins supportable sans électronique. Je trouve ça dramatique d’être si dépendante de mon matériel alors que je suis à l’autre bout du monde, dans un pays que je connais pas, à la culture et à l’architecture si riches. Mais je dois me rendre à l’évidence, je suis épuisée physiquement et moralement, et je rêve de rester au lit à regarder un film. Je ne rencontre personne, les gens sont tous là en groupe, ils se préparent pour des treks en montagne, achètent leur matériel, partagent leur excitation à leur veille de départ pour « tout là-haut » et ce dans toutes les langues, dans tous les restos et tous les bars de Thamel.

Rue du quartier de Thamel, Katmandou (Népal)

Rue du quartier de Thamel, Katmandou

Vendeur de souvenirs à Thamel, Katmandou (Népal)

Vendeur de souvenirs à Thamel, Katmandou

Quand la fée électricité revient enfin, je me rue sur Internet pour pouvoir écrire à des amis, avoir des nouvelles de la France, savoir comment va la vie, le fromage et les pains au chocolat. Difficile en revanche de leur parler de cette déprime – que j’espère passagère – et de ce sentiment de solitude que personne ne comprend à 8000 km de distance. Tous m’estiment chanceuses, tous me répondront : « Mais non allez, t’es à l’autre bout du monde ! Profite ! ». Ils ont raison. Mais ils ont tort. Ce qui les agace sans doute, à moi me manque ; étendre du linge propre, refaire son lit après avoir lavé ses draps, comparer les prix au Monoprix, prendre machinalement un chemin que l’on connaît par coeur. Ma vie d’avant me semble être à des années lumières. C’est flippant de constater que dans la routine et le confort, on cherche l’évasion et le dépaysement. Moi désormais, je cherche le contraire, des repères et des habitudes. Il faut croire que l’être humain vit définitivement dans une logique d’insatisfaction permanente. C’est pathétique, Journal. Mais l’être humain sait aussi être surprenant. Je crois que la solitude me fait faire des choses dont je serais incapable en temps normal. Dans un restaurant, où je déjeune en tête-à-tête avec mon stylo Bic et toi, mon cher Journal, j’entends parler français 2 tables plus loin. Deux hommes d’environ 45 et 55 ans discutent de leur trek qui débutent dans 2 jours. J’ai envie et besoin de parler et d’échanger, je m’approche donc d’eux et entame une conversation stupide que je débute en annonçant que je suis désolée d’avoir espionné leur conversation. Au premier abord, eux aussi semblent désolés que je sois si curieuse, mais je ne me démonte pas, ils vont bien finir par me trouver plus sympa que dérangeante. Je leur explique que j’ai cru entendre que l’un d’eux était photographe, que j’aime bien moi aussi la photo, et que ne faisant pas de trek pour une sournoise question d’asthme, j’adorerais voir leurs clichés à leur retour de trek, si jamais ils avaient un blog ou un portfolio en ligne à me communiquer. Ils m’invitent à m’asseoir à leur table, je suis aux anges, je retrouve de vraies connexion humaines.

Stupa et drapeaux de prières à Katmandou (Népal)

Stupa et drapeaux de prières à Katmandou

Le Durbar Square de Patan, Katmandou (Népal)

Le Durbar Square de Patan, Katmandou

Au revoir, Thamel

Après avoir traversé Katmandou, plusieurs petits villages, et des campagnes sublimes, mon taxi s’immobilise au bout de la route. Ce n’est pas une manière de parler ; à cet endroit précis, la route s’arrête véritablement. Elle ne peut pas aller plus loin, après c’est la forêt, ou plus précisément le Parc National de Shivapuri. Nous ne sommes qu’à 8 ou 9 kilomètres de Katmandou, mais la route est si mauvaise que l’on a l’impression d’en avoir parcouru une bonne cinquantaine. Ici tout est calme, il n’y a que le bruit des petites chèvres, des poules, des oiseaux, du vent dans les arbres, des enfants qui jouent, et des villageois qui font leur toilette dans le lavoir face au temple. Je demande au taxi s’il peut appeler pour moi au numéro que je lui tends. Quelques minutes plus tard arrive un Népalais au sourire incroyable, il me serre la main et m’emmène avec lui. Il travaille pour Les Paulines, deux Françaises s’étant installées ici quelques années plus tôt. Elles ont créé à la lisière du parc national une petite maison d’hôte en pleine nature, dans la plus pure tradition népalaise. Pour y accéder, il faut marcher 10 minutes dans la forêt (avec les sacs sur le dos). Ça grimpe un peu, et Gagan, le Népalais, marche bien trop vite au goût de mes petites jambes.

La Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou (Népal)

La Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou

A l’arrivée, le cadre est splendide, la vue est dégagée, la maison a un charme fou, il y a des ânes et des poneys. Je me sens instantanément bien ici, c’est le calme absolu. Les Paulines sont dans la cuisine, je suis heureuse de les rencontrer comme si j’étais en train de retrouver de vieilles amies. Je me rends compte que dans la solitude, les sens et les émotions sont décuplés. Je ne sais pas si elles remarquent mon bonheur à l’instant précis où nous nous rencontrons, si oui, elles doivent me prendre pour une illuminée. Je m’installe dans ma chambre le sourire aux lèvres. L’une des deux Paulines m’explique qu’à Paris, elles avaient une vie classique, qu’elles travaillaient beaucoup, une vie finalement assez proche de celle que j’avais avant, moi aussi. Un jour, elles ont décidé de venir ici, elles ont changé radicalement de vie. Elle accepte que l’on fasse une interview, j’en suis ravie, c’est un personnage auquel beaucoup pourront s’identifier, me semble-t-il. Les choses paraissent tout de même moins compliquées lorsqu’elles sont faites à deux ; je parle notamment d’un changement de vie comme celui-ci. Face à une culture totalement aux antipodes de la nôtre, face à une langue si différente, des codes si peu naturels pour nous, Européens, l’acclimatation se fait sans doute plus en douceur à deux, que seul face à nous-mêmes. En fait, il me semble que tout recommencer à l’étranger, loin de nos habitudes, de notre confort, de nos repères et de nos proches, chacun peut le faire, c’est à la portée de tous ceux qui en ont envie, la seule chose lorsqu’on le fait seul, c’est de pouvoir se recréer rapidement un cercle de connaissances pour ne pas vivre en ermite. Mais lorsque les cultures sont si radicalement opposées, n’est-ce pas un peu utopiste ? Difficile à dire, mais j’apprendrai cependant rapidement que Les Paulines fréquentent surtout des expatriés français à Katmandou.

Terrasse et jardin de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou (Népal)

Terrasse et jardin de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou

Le petit déjeuner de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou (Népal)

Le petit déjeuner de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou

Jardin & âne de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou (Népal)

Jardin & âne de la Paulines Guesthouse à Tokha Chandeshwori, Vallée de Katmandou

Je profite ici du calme, du silence, des bruits de la nature et de ses habitants – il paraît d’ailleurs qu’il y a des guépards qui rôdent, dans le parc national – heureuse de ne plus être au milieu du vacarme indien, cela dit très proche de celui de Katmandou. Je commençais à ne plus supporter la poussière des routes qui se soulève à chaque passage de voiture ou de deux roues. Je commençais à être irritée à chaque bruit de klaxon, qui ici signifie seulement « je passe, attention » et qui donc surgit tous les quarts de seconde. Je suis vite fatiguée, j’ai besoin d’entendre le vent dans les branches et de me réveiller avec le champs des oiseaux. Mais malheureusement, mon budget ne me permet pas de rester très longtemps chez Les Paulines. Je décide de mettre le large, direction Pokhara.

Bonjour, Solitude

Après avoir dit au revoir aux Paulines, je retourne dans l’horripilant quartier de Thamel le temps d’une nuit. Le bus partant de là le lendemain aux aurores, je préférais être sur place et ne pas compter sur la circulation anarchique pour espérer arriver à l’heure le matin-même. Je quitte donc Tokha-Chandeshwori, le petite village des Paulines, village qui n’existe pas d’après les chauffeurs de taxi de Thamel. Pour ce trajet en sens inverse, Gagan m’en a commandé un, un gars du village qu’il connaît bien. Rapidement, il me demande où je vais exactement, je lui montre alors le nom de mon hôtel. Il hoche la tête comme pour signifier qu’il voit très bien où c’est, mais nous nous retrouvons rapidement dans les embouteillages, où il devient miraculeux de pouvoir appuyer sur l’embrayage et de passer la seconde. Après presque 1h d’insoutenables bouchons, nous entrons enfin dans Thamel. Le chauffeur de taxi ouvre sa fenêtre et demande quelque chose que je ne comprends pas à tous les locaux qu’il croise. Je finis par comprendre qu’il demande son chemin, personne n’a l’air de connaître mon hôtel. Pourtant, le quartier n’est pas immense. Au bout de 20 minutes sans résultat, mon chauffeur commence à perdre patience, et moi aussi. Je lui dis de me laisser là, le paye, et m’en vais. Je fais à mon tour, sacs sur le dos, le tour des magasins de Thamel, montrant ma main sur laquelle est écrit le nom de l’hôtel. Définitivement personne ne connait cet endroit, réservé pourtant via un site web sûr ; il y avait même des photos et des commentaires de voyageurs, mais vraisemblablement un plan inexact. A l’adresse indiquée, il n’y a rien. Je m’approche d’un groupe de policiers en train de discuter, eux non plus ne connaissent pas. Le chauffeur de pousse-pousse garé à côté m’interpelle : « Moi je sais où c’est ! ». Je lui demande 3 fois s’il est sûr, il me répond que oui, mais à peine a-t-il poussé son premier coup de pédale que je l’entends demander à tous les passants s’ils connaissent mon hôtel. Encore une fois, la réponse est la même de la part de tous, nous tournons en rond bêtement dans tout le quartier. 15 minutes après avoir entamé cette petite promenade à pousse-pousse, je commence à perdre patience et demande à mon chauffeur de me laisser là où nous sommes. Je descends, le paye et reprends ma route à pied. Il fait déjà nuit, ça fait bientôt 2h30 que j’ai quitté la guesthouse des Paulines qui n’est pourtant qu’à 8 kilomètres… Un rabatteur me voit passer par là et m’accoste en me disant qu’il connaît des hôtels pas chers, je lui dis que je n’ai pas plus de $USD 5. Il me répond que ça fera l’affaire. Je le suis, nous arrivons dans un hall lugubre et sale. Plutôt dubitative, je demande à voir la chambre ; on me guide jusqu’au 4ème étage d’un immeuble sans lumière – l’électricité vient d’être coupée – et on m’ouvre la porte d’une vaste chambre avec salle de bain. Les murs sont moisis, les draps du lit troués, la moquette tachée et déchirée. La fenêtre ne ferme pas, quant à la salle de bain, je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi ignoble. Je prends sur moi et accepte, je n’ai de toute façon pas le courage de me remettre en quête d’un autre endroit, et après tout, je repars demain à l’aube pour prendre mon bus. L’homme me donne les clés, je m’assois sur le lit et me met à pleurer comme une enfant. Je suis épuisée, je pense à la France et à ce confort qui nous semble être si normal. Si acquis. Et qui me semble si loin ce soir-là. Je ne me doucherai pas, je ne déballerai aucune affaire, je dormirai même habillée. Au réveil, je file aussi vite que possible prendre mon bus. En disant au revoir à l’homme de l’hôtel, il me dit que si j’ai besoin de revenir à Thamel à mon retour de Pokhara, il me fera un prix sur la chambre : « USD 4$ la nuit, parce que vous m’avez l’air sympa ! » Merci mon gars, j’y penserai.
Durant le trajet, j’écoute la musique et refais le monde dans ma tête. Je me perds dans mes pensées, si bien que je ne vois pas les 8 heures de route passer. A mon arrivée à Pokhara, comme toujours, des taxis nous sautent dessus. Je demande les tarifs, l’homme me répond que cela dépend de là où je vais. Lorsque je lui donne le nom de mon hôtel, il me dit : « Ah mais attends ici, une voiture va venir te chercher ! ». J’en déduis que c’est gratuit et cela me rend bien heureuse. Je ne sais pas comment l’hôtel a pu savoir que j’arrivais avec le bus de Katmandou. Lors de ma réservation, personne ne m’a posé de question. J’aurais pu venir d’ailleurs, j’aurais pu arriver en avion, ou j’aurais pu revenir d’un trek dans les Annapurnas – dont les départs se font de Pokhara. Peu importe, une voiture vient bien effectivement me chercher et me dépose à l’hôtel. On me donne une chambre spacieuse et lumineuse en me précisant que « désolé, mais demain il faudra changer de chambre ». Je ne dis rien, je suis bien trop heureuse de pouvoir passer une bonne nuit et de pouvoir prendre une vraie bonne douche chaude. J’en profite pour faire une lessive sous la douche et étendre le tout là où je le peux. Comme à chaque fois, la lessive à la main me prend plus d’1h, et je me créé des crampes aux avant-bras en essorant mes vêtements. J’ai environ la force d’un moineau qui vient de naître, ce qui fait que systématiquement, je dispose mes fringues à sécher alors qu’elles goûtent encore sur le sol ; elles mettent donc le double du temps normalement nécessaire pour sécher. A l’époque de l’Amérique du Sud, Cousin G. m’était d’une aide indescriptible dans cette tâche fastidieuse qu’est l’essorage d’habits… Dès le lendemain, je change effectivement de chambre. La nouvelle est plus petite et moins niquel, mais j’y passerai malgré tout un temps infini, sur mon lit, l’ordinateur sur mes genoux. Le Wifi est plutôt bon, j’en profite donc pour avancer sur mes montages vidéos. Au Népal, j’ai pris plus que jamais conscience de l’importance de ce projet vidéo pour moi ; sans lui, je me serais réellement retrouvée seule face à moi-même, sans échappatoire possible les jours où je n’ai pas envie de sortir ou de visiter. Car ça arrive, Journal, de ne pas avoir envie. L’ami resté en France avec qui tu discutes sur Internet te dira : « Quoi ? Tu n’es pas motivée pour sortir aujourd’hui ? Non mais allez lààà, tu es au Népal, tu te rends compte ? » Oui je me rends compte. Mais cela fait maintenant 200 jours que je suis en mouvement tous les jours. 200 jours que je change de lit et refais mon sac 3 fois par semaine. 200 jours que je visite, parle une autre langue, me fais arnaquer, goûte, essaye, teste, tente. 200 jours que rien n’est jamais acquis, tout à vérifier. 200 jours que j’espère que l’hôtel suivant sera propre. 200 jours que je rêve d’une simple soirée sushis devant un bon film, avec un plaid et une amie. Comme avant. Pour autant, je n’en ai jamais vraiment souffert. Je n’ai jamais ressenti ce manque, cette envie viscérale, ce besoin de « faire comme avant ». Jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis loin et me demande pourquoi. Je suis seule et me demande également pourquoi. Je suis épuisée.

Vue sur le lac de Pokhara depuis le toit de l'hôtel (Népal)

Vue sur le lac de Pokhara depuis le toit de l’hôtel

Durant plusieurs jours, je ne fais que quelques sorties rapides au bord du lac de Pokhara ou à la petite supérette du coin. Je profite de cette non-envie pour travailler et faire mes comptes, chose que j’aurais dû faire depuis longtemps déjà. Je constate que j’ai dépassé mon budget, pas d’un peu, mais plutôt de beaucoup. Je commence à paniquer et à me demander si je pourrai finir correctement le voyage financièrement parlant. En parallèle de ça, mon moral continue à baisser et mon appétit avec. Puisque j’ai bien trop dépensé sur certaines destinations de mon voyage (notamment en Indonésie, aux USA et en Polynésie), je décide de ne faire qu’un repas par jour, ici à Pokhara, en plus du petit déjeuner inclus à l’hôtel. J’organise donc tout en fonction de ce repas unique. C’est profondément stupide, mais à ce stade-là du voyage je ne suis plus très objective. Je rencontre un couple de voyageurs avec qui j’irai manger 2 fois dans des bouis-bouis locaux et très simples, ils ont à peu près les mêmes restrictions budgétaires que moi, et c’est une très bonne chose de ne pas me sentir seule dans cette situation.
Côté visites, aller au Népal sans voir les montagnes – et en particulier les Annapurnas en étant à Pokhara – il paraît que c’est la loose. Je resterai au total 1 semaine à Pokhara, mais il semblerait que le dieu hindou de la météo ait été contre moi ; pas une seule fois je n’ai réussi à apercevoir les cimes enneigées… Je suis donc malgré moi une looseuse sur ce plan-là, mais qu’importe, j’ai fait 38 balades autour du lac et 6 grasses mat’, j’ai acheté et écrit des cartes postales, j’ai mangé des fruits secs périmés et discuté avec une réfugiée tibétaine, bref, j’estime avoir gagné ma semaine malgré ce fâcheux détail météorologique et ce moral maussado-dépressif.

Barques sur le lac de Pokhara (Népal)

Barques sur le lac de Pokhara

Lac de Pokhara (Népal)

Lac de Pokhara

Un matin, au réveil, j’ai un mail de ces deux hommes rencontrés dans le restaurant de Katmandou, auprès de qui je m’étais un peu incrustée. Ils reviennent tout juste de leur trek et proposent que l’on dîne ensemble. Je suis heureuse de les revoir. Ils me montrent les photos qu’ils ont prises, comme promis, et me racontent à quel point le trek a été difficile. Je les écoute avec admiration avant que l’on se mette en route pour aller dîner. Ils choisissent un steak house, je crois qu’ils rêvent d’un bon morceau de viande après avoir mangé du dal bhat (riz aux lentilles, plat typique népalais) pendant toute la semaine de leur trek. Ils m’annoncent au passage qu’ils avaient prévu de m’inviter à dîner, qu’il ne faut pas que je m’inquiète. Parce qu’évidemment, le prix ne sera pas le même dans le steak house pour touristes, que dans les bouis-bouis crades dans lesquels je suis habituée à manger des momos et des soupes de nouilles pour moins d’1€. Après avoir refusé l’invitation, ils ont insisté, j’ai refusé de nouveau, mais ils ont continué à insister ; ça a duré 5 minutes puis j’ai capitulé, de toute façon, je dois bien avouer que ça m’arrange énormément. Le morceau de viande et les frites sont juste incroyables. Ou alors, cela faisait trop longtemps que je n’avais pas mangé un vrai repas. Ces hommes sont mes sauveurs, je me sens bien avec eux, j’aime les écouter, j’ai envie qu’ils restent, enfin que moi je reste, car c’est moi qui quitte Pokhara demain.

Bonjour, Népal

Au moment de quitter mon hôtel de Pokhara, j’annonce au responsable mon envie de me rendre au terminal de bus à pied. Il me dit que c’est impossible, que c’est trop loin et que la route est dangereuse. Il insiste pour que je prenne un taxi, ça m’agace mais je finis par céder. Je lui demande tout de même le tarif, « 200 roupies », me répond-il. Je sais que cette distance ne coûte pas plus de 150 roupies et je ne me gêne pas pour le lui faire savoir. Je suis en train de chercher à négocier pour 40 centimes, ça peut sembler ridicule, et si durant les 7 mois précédents, négocier pour une si petite somme me semblait être une perte de temps, aujourd’hui j’en ai juste assez de me faire avoir. Pour tout, et surtout pour rien. Ca fausse les relations de respect mutuel, j’ai l’impression qu’on se fout sans cesse de ma gueule. Le trajet du retour en bus se passe comme l’aller, c’est-à-dire la musique dans les oreilles et mon cerveau en ébullition. J’arrêterai seulement de cogiter à l’instant où le camion devant nous renversera l’intégralité de sa cargaison d’oeufs frais. Le chauffeur et son copilote descendent alors et s’assoient tranquillement en tailleur sur le bitume afin de ramasser et de ranger dans leurs boites les oeufs encore entiers, créant ainsi un immense embouteillage au cours duquel absolument personne ne perdra patience. Chacun attend, calmement. Le rapport au temps est tellement différent dans ces pays…
A mon arrivée à Katmandou, un taxi m’accoste et me demande où je vais : « Bhaisepati« , réponds-je. Bhaisepati est un village au sud de la ville, toujours dans la Vallée de Katmandou. De là, on viendra me chercher pour aller un peu plus loin, à Khokana. Le chauffeur de taxi me propose sans scrupule le trajet à 1200 roupies. La personne qui vient me chercher à Bhaisepati, Gopal, m’avait prévenu que le trajet ne devait pas me coûter plus de 600 roupies. Je transmets évidemment cette info au chauffeur, en précisant qu’elle vient d’un Népalais. Il ne se dégonfle pas pour autant et me propose alors 900, puis 800, puis 750. Je le regarde, un peu ébahie, et lui dit non merci en m’éloignant. Il me rattrape alors, et vexé me dit : « Ok, tu me donneras ce que tu veux ». Il s’attend sans doute à ce que j’ai pitié à l’arrivée et que je me décide à lui donner plus. Mais non, pas aujourd’hui.
Gopal m’attend avec sa moto, je grimpe derrière lui avec mes sacs à dos. Je n’ai évidemment pas de casque, et la route est très mauvaise. Je tente de faire fonctionner mes abdos inexistants pour ne pas tomber ; porter autant de poids assise en équilibre sur une moto, il n’y a pas de doute, c’est extrêmement casse-gueule.

La vue depuis La Petite Maison des Rizières, Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

La vue depuis La Petite Maison des Rizières, Khokana, Vallée de Katmandou

Children's Home de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

Children’s Home de Khokana, Vallée de Katmandou

Gopal s’occupe de La Petite Maison des Rizières, une guesthouse dans le petit village de Khokana. Elle a été construite et est gérée par l’organisation népalaise Help to Help, avec le soutien de l’association française Enfance Népal. L’ensemble des bénéfices générés par la maison d’hôte sont reversés aux maisons d’enfants dont l’une se trouve seulement à quelques centaines de mètres de la Petite Maison des Rizières. Rapidement, je comprends que Gopal est un amour absolu. On est vite à l’aise et nous mettons à discuter de qui nous sommes et de ce que nous faisons. Il me parle des orphelinats et du fait que les adoptions au Népal sont aujourd’hui gelées, ce qui rend les conditions de plus en plus difficiles dans les homes d’enfants, puisque de nouveaux bébés continuent à arriver très régulièrement. Gopal propose de m’emmener rencontrer les enfants, à ma manière j’ai envie d’essayer de les aider et je propose de réaliser une vidéo que nous pourrions ensuite diffuser largement sur Internet, afin de faire connaître La Petite Maison des Rizières, l’orphelinat et l’association. Je pense pouvoir affirmer que de tout mon voyage, rien n’aura été aussi intense que ma rencontre avec ces enfants. Leur regard timide du début se transforme très rapidement en des sourires francs et sincères, des rires, des câlins, des caresses, des « Je peux te coiffer ? », « Tu me prêtes ton appareil photo ? », « Tu vas rester avec nous ? ». La maison est immense, propre et neuve. Les enfants sont bien installés, les pièces sont vastes et même si tout est très simple, ils n’ont pas l’air de manquer de l’essentiel. Les enfants sont touchants, mais les « mamans » qui s’occupent d’eux, toutes bénévoles, aussi. Chacune a sa tâche, il y a celle qui prépare les repas, celle qui gère les lessives, celle qui s’occupe des nouveaux-nés, puis celle des bébés qui commencent à se tenir debout ou à marcher…

La "maman" des tout petits de la Children's Home de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

La « maman » des tout petits de la Children’s Home de Khokana, Vallée de Katmandou

L'une des "mamans" de la Children's Home de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

L’une des « mamans » de la Children’s Home de Khokana, Vallée de Katmandou

Les petits débordent d’affection pour chacune d’elle, et ça fait plaisir de voir que ces enfants reçoivent de l’amour. La direction de l’orphelinat est très à cheval sur l’éducation, les enfants vont tous à l’école et profitent du système pédagogique Montessori. L’une des petites filles, Isneha, a un niveau d’anglais incroyable. Minute après minute, ces enfants me bluffent, m’épatent, me touchent. Au bout de quelques jours seulement, j’ai l’impression de les connaître depuis des mois. En parallèle, Gopal m’emmène sur sa moto à la découverte des villages aux alentours, Bungamati et Khokana. On est totalement hors du temps, à dix mille lieues de l’ambiance du centre de Katmandou. Les vieux squattent la place du village, assis sur des bancs en fumant une herbe sans aucun doute miraculeuse. Les femmes éventent le riz, amassé en plusieurs tas de tailles différentes sur la place centrale. Nous sommes en novembre, les récoltes viennent juste d’être faites. Des canards se promènent en liberté partout, et des enfants jouent à moitié tout nus en leur courant après.

Ruelle de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

Ruelle de Khokana, Vallée de Katmandou

Les femmes éventent le riz des récoltes sur la place de Bungamati, Vallée de Katmandou (Népal)

Les femmes éventent le riz des récoltes sur la place de Bungamati, Vallée de Katmandou

Homme sur la place principale de Bungamati, Vallée de Katmandou (Népal)

Homme sur la place principale de Bungamati, Vallée de Katmandou

Avec Gopal, on passe beaucoup de temps à discuter. Mon anglais ne me fait plus honte, je n’ai pas peur de me tromper, au contraire, j’ai tellement envie de continuer à discuter que j’en oublie que ce n’est pas ma langue. Un soir, après le dîner, on aborde le sujet des différences – innombrables – entre le Népal et la France. Ou plus globalement, entre le Népal et l’Occident. Rapidement, Gopal me dit : « Dans vos pays, vous avez l’occasion de vivre en couple avant de vous marier, donc de connaître l’autre. Mais les gens divorcent quand même. Moi, ma femme, je l’avais vue une seule fois avant de l’épouser ». Même en lui expliquant que la vie est très différente dans « nos pays » (avec notamment les femmes qui travaillent, le fait qu’il y ait une certaine parité) je me retrouve rapidement à court d’argument. Le Népal n’est pas vraiment un exemple lorsque l’on sait que le système de castes est, comme en Inde, on ne peut plus d’actualité. Au fond, sa remarque est très pertinente, et à sa place, je me poserais sans doute les mêmes questions. Finalement, comme aucun de nous n’a vraiment de réponse – parce que bon, Journal, « c’est comme ça » – nous nous accordons sur la conclusion : « Nos cultures sont différentes. Difficile donc de réellement comprendre l’autre. » J’ai souligné le réellement, cher Journal, parce qu’il y a une grosse différence entre comprendre et entendre. Depuis le début de mon voyage, je traverse des pays à la culture souvent aux antipodes de la mienne. Par respect pour ses habitants, j’entends ce que l’on m’explique et ce que je vois, je ne comprends en revanche pas forcément, car pour un occidental, certaines choses peuvent vraiment dépasser l’entendement. Par exemple, je ne comprends pas bien pourquoi sa femme est assise sur un petit tabouret dans la cuisine pour dîner – cuisine par ailleurs ouverte, donc je la vois – pendant que nous sommes attablés, 1,50 m plus loin. Lorsque je pose la question à Gopal, il me dit : « Propose-lui de venir à table, mais je pense qu’elle va refuser ! ». Ce que je fis. Mais effectivement, elle m’a regardé avec des gros yeux en secouant la tête de gauche à droite comme pour dire « Mais ça ne va pas la tête ??? ». J’ai eu l’impression de soumettre une idée hyper saugrenue, j’ai entendu sa réponse, mais je ne l’ai pas vraiment comprise.

Children's Home de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

Children’s Home de Khokana, Vallée de Katmandou

Children's Home de Khokana, Vallée de Katmandou (Népal)

Children’s Home de Khokana, Vallée de Katmandou

A bientôt

Lorsque le jour du départ arrive, je ne ressens rien. Pourtant, la veille, je songeais au fait que ce séjour au Népal, face à ma solitude et à mes remises en question, avec le souvenir de ces rencontres incroyables chez les Paulines et à l’orphelinat de Khokana, me rendraient particulièrement émotive. Mais ce matin, je ne songe qu’aux embouteillages qui ont l’air d’avoir très envie de me faire arriver en retard à l’aéroport. Comme à chaque fois que je quitte un pays pour un autre, mes sentiments et mes émotions se font tout petits, pour laisser place à l’angoisse habituelle, cette angoisse qui s’impose sans doute inconsciemment pour que je ne me mette pas à pleurer comme une enfant de 5 ans. Cette angoisse qui me permet finalement de continuer à aller de l’avant.

To be continued…

Toutes les photos du Népal

Par Anne Sellès, le 8 novembre 2013 (màj juin 2014)

2 Comments to "Népal : à la dérive"
  • Sur la forme comme sur le fond… superbe votre témoignage Anne !

    Je dois me rendre au Népal et je vais m’en inspirer en particulier concernant votre rencontre avec les enfants.

    Si votre blog est toujours « actif » je serais heureux de pouvoir échanger avec vous à ce sujet, si vous êtes d’accord et sans vouloir prendre sur votre temps.

    Cordialement.
    Jean-Christophe

    Répondre
    • Mon blog n’est pas très actif, mais moi je le suis 🙂 Ravie que mon article ait pu vous servir. Quand partez-vous au Népal ? J’espère que ce sera une belle expérience !

      Répondre

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