L’été du Grand Nord

L’article sera court. Aussi court que fut l’été du Grand Nord. Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne m’en plaindrai pas. Explications.

La nature est devenue moins monochrome, des fleurs sont apparues, la rivière a fini par dégeler. J’ai pu ranger, le sourire aux lèvres, mes bottes et mon manteau d’hiver dans un placard qui n’attendait que ça. Le tout très tardivement, puisque je racontais, la veille du 1er juin dernier, que nous étions encore en hiver et que de la neige était annoncée pour les jours à venir. Croyez-le ou non, le 3 juin effectivement, de la neige tombait, enfer et damnation.

Je suis partie en vacances le 4 juillet, et la rivière venait tout juste de se libérer de son épaisse couche de glace. Le spectacle fut majestueux, mais mon besoin de chaleur et de cigales l’était tout autant. J’ai alors loupé la canicule estivale de Kuujjuaq ; 30°C, des moustiques à en perdre la raison, et peu de bâtiments pourvus de la climatisation. À mon retour au Nord, j’ai goûté à ces joies toutes relatives le temps de quelques jours et découvrais avec stupéfaction que lesdits moustiques du Nord sont pour le moins… récalcitrants. Nous sommes aujourd’hui le 8 septembre, il fait 4°C et j’ai la nuque déformée par les stigmates de ces innombrables batailles perdues d’avance : « Humain vs Maringouin ». Je me réjouis donc de la chute des températures, guettant carrément les premières neiges que je leur souhaite fatales, ce qui fait de moi, je dois l’admettre, un être totalement ambivalent et capricieux en ce qui concerne la météo. Mais c’est avec raison ; j’ai perdu plus de sang en un mois ici qu’en 31 ans de vie. Les seuls coupables sont ces moustiques nordiques diaboliques, qui n’emportent pas juste le sang de leur victime, mais également des bouts de leur peau au grand complet. Que font-ils avec ? Je préfère ne pas le savoir. Certaines âmes patientes ont voulu m’expliquer qu’il en existait différentes sortes, de moustiques – des qui piquaient, des qui piquaient pas – mais ils sont pour moi tous des êtres de l’enfer. Fin de la discussion.

Je suis partie, au début du mois d’août, dans le Parc national des Pingualuit, pour une fin de semaine à la découverte du mythique cratère de ce Grand Nord. Formé par une météorite il y a quelque 1,3 million d’années (il paraît que c’est récent), le cratère abrite un lac dont l’eau est l’une des plus pures du monde. Au-delà de la randonnée, pour le moins spectaculaire, le séjour tout entier était mémorable. C’est là-bas même que j’ai vu le plus de moustiques de toute mon existence. J’ai immortalisé ce moment en vidéo, mais je me suis bien gardée d’insérer ces images au montage final, afin de ne pas affoler le spectateur.
Les images sont néanmoins disponibles en privé, pour ceux que les visions d’horreur et d’angoisse intéressent.

La bonne nouvelle, c’est que l’été n’est pas seulement la saison des moustiques, mais de la faune en général. J’ai ainsi pu voir, dans leur environnement naturel, mes premiers caribous (ils se promènent nonchalamment dans la vidéo ci-dessus), mes premiers boeufs musqués, mes premiers ours, et je pense que si je n’ai pas aperçu mes premiers loups, eux m’ont très bien vue. Pas plus tard que la semaine dernière, deux ours se sont « perdus » en plein coeur du village, créant l’événement et une excitation certaine dans le bureau. Les ours étaient précisément coincés entre ma maison et mon bureau, dans le petit bout de nature que j’emprunte pour me rendre au travail. Les loups, eux, ont été vus la même fin de semaine et à l’endroit exact où je suis allée me promener avec deux amies. Certains habitants nous mettaient justement en garde contre nos chiens, qui dans ce cas précis ne sont pas vraiment nos protecteurs, mais plutôt des lunchs relativement appétissants pour les loups amaigris qui ne trouvent guère à manger. L’été est aussi la saison de la pêche ; et grand bien nous fasse, les poissons sont relativement moins dangereux, bien que costauds. Ma journée de pêche sur la rivière Koksoak sera vraisemblablement l’un de mes plus beaux souvenirs à Kuujjuaq.

J’entame à présent la dernière ligne droite de mon expérience dans ce Grand Nord, si épuisant et si attachant. Je fêterai bientôt mes 32 ans, loin de mes proches et loin de chez moi, mais sereine, fière et reconnaissante de pouvoir vivre cette expérience. Je n’irais pas jusqu’à sortir un « merci la vie », parce que croyez-moi, je ne le ferais que sous la torture tant cette expression m’horripile. Mais je dois reconnaître que malgré son lot de difficultés, la vie au Nord est d’une richesse insoupçonnée. J’avais écrit il y a deux ans que 30 ans était le nouveau 20 ; je n’ai pas l’impression de vieillir depuis ce jour. Juste de vivre et d’accepter chaque petite péripétie du quotidien avec toujours plus de philosophie. La route est encore longue avant que je ne devienne « une vieille sage » – je reste une Française du Sud, habituée à communiquer ses émotions (parfois de la pire façon qui soit, c’est-à-dire en s’énervant) – mais j’ai la sensation de « devenir une meilleure version de moi-même », autre expression qui mérite d’après moi la peine capitale. Ceci étant dit, je n’ai pas réussi à la paraphraser. Et puisque je suis ambivalente avec la météo, je m’autorise aujourd’hui à l’être avec les mots.

5 commentaires

  1. Isa 2 semaines ago Répondre

    De tout coeur, merci encore pour cet article

  2. Eustorgie 1 semaine ago Répondre

    Excellent article avec un style humoristique que j’adore… Bravo Anne ! Continue, ta vision des choses nous enchante.

  3. N 2 jours ago Répondre

    Le ciel est époustouflant dans ce Grand Nord! Merci pour cet article si bien écrit et magnifiquement illustré!

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