Le Rajasthan, c’est éreintant

Le Rajasthan, c’est éreintant

Cher Journal,

Impossible d’écrire durant ces 15 jours au Rajasthan. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Si c’était la chaleur, la fatigue, le fait d’être avec Ma Petite Maman et Ma Chère Tante et donc toujours occupée, ou peut-être était-ce les 3 en même temps ? Je ne sais pas. Mais pardonne-moi Journal pour cette infidélité. Quoi qu’il en soit, j’ai plein de choses à te raconter. Déjà, sache que Ma Petite Maman avait tout pris en main pour ce court épisode de mon voyage. Elle tenait à réserver un tour organisé et si à l’époque je n’en voyais pas la nécessité, aujourd’hui je la remercie. Tu vas vite comprendre pourquoi.

Après 3 mois en Amérique du Sud et quelques aperçus de l’Asie du Sud-Est, je pensais avoir tout vu niveau « chaos citadin » ; conduite hallucinante, réseaux de transports anarchiques, bruits de klaxons incessants, pollution omniprésente, … En réalité, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est, c’était l’apéro.
A la sortie de l’aéroport de Delhi, j’ai tout de suite saisi (en constatant notamment qu’il n’y avait pas de ceinture dans la voiture) que chaque déplacement en Inde serait comme une sorte de victoire d’être encore en vie. La manière de conduire des Indiens est telle, que je me suis demandé ironiquement si tous ces gens avaient légalement le droit de conduire. J’ai cessé d’être ironique quand on m’a expliqué qu’effectivement, pas vraiment. Mais le chauffeur lui-même précise que de conduire en Inde, c’est comme un jeu vidéo de Mario Kart. A partir de là, c’est le moment de se détendre et de sourire, ou bien les 2 semaines et les 2500 km au Rajasthan seront longs, très longs. Le trajet défini par Ma Petite Maman et l’agence de voyage fut le suivant : New Delhi – Mandawa – Fatehpur – Bikaner – Kaku – Phalodi – Jaisalmer – Jodhpur – Ranakpur – Udaipur – Chittorgarh – Bundi – Jaipur – Fatehpur Sikri – Agra – New Delhi.
A l’échelle de l’Inde, cela semble être un petit parcours. A l’échelle de l’Inde. Parce que en comparaison avec l’Europe, d’un point de vue kilométrique, c’est l’équivalent d’un Paris – Berlin – Prague – Strasbourg – Paris en voiture. Je dis bien « d’un point de vue kilométrique », Journal, parce que si ces 2500 km en Europe prendraient environ 23h à effectuer, le même périple de 2500 km à travers le Rajasthan prend, lui, 36h.
Les routes indiennes ne sont pas l’Autoroute du Soleil, CQFD.
Nous avons parcouru ce long périple en 15 jours chrono, changeant de lieu tous les jours ou tous les 2 jours. Les routes ne sont pas des routes, ce sont des pistes. Malgré ça, j’arrivais régulièrement à m’endormir. Je crois que d’être remuée de la sorte me berçait, et m’empêchait aussi d’imaginer les pires scénarios catastrophes d’accidents, puis de rapatriement de mes restes humains en France. Sérieusement, plus d’une fois j’ai cru qu’on allait y passer. Mais à part ce sordide détail, les paysages sont beaux, les gens que l’on croise, à vélo, en mobylette, en voiture, en camion (sur le camion), en bus (sur le bus), ou même à pied, nous regardent avec un air d’autoroute qui est profondément difficile à interpréter. Un jour, nous nous sommes arrêtés dans ce qui serait l’équivalent d’une petite zone industrielle de campagne pour nous, car notre chauffeur voulait aller acheter à boire. Le coin était absolument désertique, et autour de nous, seulement d’énormes camions arrêtés eux aussi et quelques boui-bouis vendant des sodas et de la nourriture. Alors que nous étions seules dans la voiture pendant que Jack, le chauffeur, choisissait sa boisson quelques mètres plus loin, nous nous sommes retrouvées encerclées par des hommes plutôt pas très propres et vraiment pas souriants, s’approchant doucement de la voiture, comme un animal sauvage essaye de s’approcher de sa proie. Ok Journal, la comparaison est risible, mais je t’assure que ça donnait cette impression. Leur regard était indescriptible, c’est comme s’ils n’avaient jamais vu quelqu’un de semblable à ce que nous sommes (des femmes, plutôt blanches et plutôt blondes) auparavant. C’était peut-être le cas. Je ne me suis en tout cas jamais sentie aussi mal à l’aise qu’à cet instant-là. Avant de partir en voyage, un Indien vivant en France – du genre très éduqué et ayant beaucoup voyagé – m’avait dit : « Il faut que tu saches que, de base, les Indiens en Inde ont tendance à penser que toutes les femmes occidentales sont des putes, ou tout au moins, qu’elles ont une sexualité très débridée ». Nous avons donc fait tous les efforts nécessaires, notamment celui de nous habiller avec des vêtements longs (en haut comme en bas) malgré les 40°, ou bien celui d’éviter autant que possible de croiser le regard des hommes, souvent jugé comme une provocation, afin de ne pas passer pour lesdites putes. On sentait malgré tout que ça ne suffisait parfois pas. L’Inde en général et le Rajasthan en particulier ne laissent pas de place à la femme dans la société, ou du moins pas une place très valorisante. Les Occidentales qui passent par là en vacances n’étant pas beaucoup mieux considérées, cela peut rendre le voyage plutôt pénible aux plus féministes d’entre nous. Je ne l’étais pas, mais je le suis honnêtement devenue.

Homme au turban, Jaisalmer (Rajasthan, Inde)

Homme au turban, Jaisalmer

Je ne vais pas te faire un résumé de tous les forts, temples, mosquées et autres palais à visiter, Journal, tout d’abord parce que le Guide du Routard et le Lonely Planet le font mieux que moi, parce que les photos et les images de la vidéo parlent d’elles-mêmes, et ensuite parce qu’au final, aussi beaux et impressionnants soient-ils, ce n’est pas ça que je garderai en mémoire du Rajasthan. Ce qu’on pouvait lire au sujet de ces splendides monuments ne me captivait pas outre mesure, je dois avouer que j’avais la terrible impression de lire toujours la même chose : « Construit par un Maharaja un poil mégalo – d’où les grandeurs souvent totalement démesurées – on y trouvait plusieurs pièces pour ses différentes femmes et compagnes qui se crêpaient le chignon entre elles. » Non. Ce que je garderai, ce sont les sourires d’enfants que l’on croise partout et en particulier dans les villages, les seules personnes qui nous sourient par ailleurs, réclamant systématiquement qu’on les prenne en photo. Ce que je garderai, ce sont les couleurs des saris et les regards rudes des femmes qui sont en-dessous, leur manière de se cacher le visage, de lancer un coup d’oeil vers nous, d’esquisser parfois un sourire, mais souvent de détourner le regard. Ce que je garderai, ce sont les épices, les odeurs, les sons, les vacarmes incessants des marchés, et cet anonymat angoissant permettant à certains de mourir dans la rue sans que cela n’inquiète personne. Ce que je garderai, c’est la conduite des plus diaboliques sur des routes démoniaques et pourtant toujours dans le respect (personne ne se traite d’en***** et de sale c****** au feu rouge, vois-tu Journal ? D’ailleurs il n’y a pas de feux rouges et quand il y en a ils ne sont pas respectés).

Les femmes au temple à Mandawa (Rajasthan, Inde)

Les femmes au temple à Mandawa

Le Rajasthan est un mélange de choses aussi touchantes qu’agaçantes, on peut s’y sentir bien et la minute d’après mal à l’aise, on sourit puis on se crispe, on observe puis on détourne le regard. J’ai du mal à décrire ce que j’ai ressenti, souvent de la colère, parfois du dégoût. J’ai aimé comme j’ai détesté. Je me suis perdue dans certains regards noirs, durs, lourds. J’ai eu envie de rentrer puis l’instant d’après de continuer. J’ai rarement hésité autant avant de prendre des photos, toujours freinée par cette impression de figer sur du papier des événements qui ne représenteraient jamais la réalité. L’arrêt sur image en Inde ne m’a pas semblé possible, après la prise, il se passait toujours quelque chose. D’intense, de soutenu. Au risque de me répéter, le Rajasthan, c’est éreintant. Au final très partagée, je n’étais malgré tout pas mécontente de m’en aller au bout de 2 semaines, ayant l’envie de coins plus calmes et plus « verts » après ces 6 mois et demi de voyage dans les pattes. Mais avec le recul, j’en garde un souvenir unique et irréel. Aujourd’hui, j’ai la sensation que je ne pourrais plus rester de marbre face aux spectacles que les codes de la vie en Inde nous imposent. Je pensais tout un tas de choses au sujet de ce pays avant de m’y rendre, mais il est tellement riche en intensité, riche d’histoire, riche de vies, qu’on est forcément à côté de la plaque avant de réaliser un tel voyage. Pas sûre que j’y retourne un jour, mais je suis heureuse de l’avoir fait et je peux désormais affirmer qu’un voyage comme ça, ça se digère avant de pouvoir espérer en tirer le meilleur.

To be continued…

Toutes les photos d'Inde

Par Anne Sellès, le 18 octobre 2013 (màj juin 2014)

8 Comments to "Le Rajasthan, c’est éreintant"
  • tes photos sont tellement belles!
    Bravo et merci pour ces bouts de vie, que tu nous donnes a voir, ces couleurs, ces instants!
    c’est magnifique.
    Je me demandais… les gens que tu photographies, t’ont ils demandé le l’argent en echange? ou ils se laissent prendre en photo? en tout cas, tes portraits sont (je ne trouve pas le mot juste..) je dirais poignant!

    Répondre
    • Merci Marianne pour ton commentaire ! Je demandais systématiquement la permission aux gens avant de les prendre en photo et je précisais que je ne donnerai pas d’argent car je savais que c’est assez courant en Inde. Je n’ai jamais eu de problème ! Les enfants se jetaient sous l’appareil photo pour être pris sans rien demander en échange 🙂

      Répondre
  • Oulala ! Mais le Rajasthan c’est éreintant quand on y fait un marathon ! N’importe quel pays le serait ! Mais c’est surtout éreintant quand a mis dans sa valise, ses codes, ses habitudes, ses regards d’occidentaux et que l’on ne s’abandonne pas au pays pour s’imprégner de ses richesses avant tout humaines.
    Le silence du Rajasthan n’a pas d’égal ! Une nuit dans le désert du Thar, s’endormir avec une famille bhil sous les étoiles au coin du feu qui crépite après un air de flute. Passer une heure à laver des assiettes avec du sable dans le silence avec le désert a l’infini et un dromadaire qui passe. La brume du matin qui donne l’impression que le temps s’est arrêté. Et tellement d’autres moments magiques.
    Le rajasthan n’est pas que le pays des maharajas, c’est aussi le pays des nomades, qui certes se déplacent, mais a vitesse du dromadaire et du pas des enfants. Mais pour le voir et le vivre il faut accepter de ne pas cocher des cases dans un guide touristique et de finalement n’en voir qu’une toute petite partie, géographiquement parlant, mais tellement plus humainement et culturellement. Ce sont des gens accueillants, attachants, adorables, que l’on n’arrive pas a quitter et avec lesquels on se sent si bien.
    Pour cela il faut leur faire confiance ! Ne pas juger avant de connaitre, ne pas montrer de défiance, ne pas comparer, mais être a l’ecoute, ouvert, curieux et tout simplement les aimer !
    Et si peu a peu on s’affranchit de tous ces préjugés et de toute cette frénésie qui résument bien nos vies alors on se sent bien et on apprécie d’autant plus la spontanéité et l’improvisation de nos hôtes parce qu’ils nous donnent juste une belle lecon de vie.
    Visiblement la voiture a été un élément marquant, bizarre après six mois de voyage, surtout après l’Amérique du sud qui n’est pourtant pas un modele du genre quand on sort des zones les plus développées. Mais surtout voyager en inde sans prendre le train c’est vraiment la preuve que l’on n’est pas prêt a se mélanger a ce qui fait l’inde : les indiens !
    Dommage de transmettre une vision tellement cliché de cette région magique parce que l’on était tout simplement pas prêt a vivre cette expérience avec son coeur et pour le partage

    Répondre
    • Hum… Bonjour Émilie. Je suis un peu surprise par ton commentaire, pour être honnête. Je suis allée relire mon article afin de comprendre pourquoi tu sembles si fâchée par ce que j’ai pu écrire. Et je n’ai pas trouvé. Je n’ai pas trouvé parce que ce que j’y raconte, c’est avant tout un ressenti très personnel ; je ne donne ni leçon, je ne compare rien à ma culture, je ne me complais dans aucun préjugé. Je raconte simplement ce que j’ai vécu, et comment je l’ai vécu. Ça n’appartient qu’à moi, avec MA réalité et l’état d’esprit qu’était le mien à cette étape-là de mon voyage. Je précise également que ce qui me restera en mémoire (et je te le confirme, 3 ans après), ce sont les gens, les regards, les bruits et les rencontres, et non les monuments que les agences nous font, effectivement, visiter au pas de course. Je n’ai jugé personne avant de connaître, bien au contraire. Je ne raconte que des anecdotes personnelles, je ne rentre pas dans des généralités entendues ailleurs et recrachées bêtement ici ; cela n’a évidemment par sa place dans un journal de voyage.
      Je ne comprends pas ton allusion à la voiture et en quoi cela semble si problématique ?! Oui, cela a été un événement marquant. Pour qui cela ne l’aurait pas été ? L’Inde est un pays immense, les distances sont surprenantes. Retranscrire mes étonnements et mes surprises, cela ne veut pas dire que je dénigre quoi que ce soit. Ou peut-être n’apprécies-tu pas le sarcasme à l’écrit.
      Alors je m’excuse de véhiculer une vision « clichée » de l’Inde, je m’excuse de ne pas avoir pris le train, je m’excuse de ne pas avoir vécu de grandes aventures en comparaison à tes expériences de nuit dans le désert avec une famille bhil à laver des assiettes avec du sable. Je ne doute pas que cela a dû être profondément enrichissant, et quelque part, je t’envie sans doute. Mais chacun voyage en fonction de ses capacités (d’immersion, j’entends là) ; pour rappel, ma mère et ma tante m’ont rejoint pour cette portion de voyage, et pour elles, l’immersion a été totale. Quoi que les « vrais aventuriers » puissent en penser. À partir du moment où l’on respecte les coutumes, les croyances, la culture et les moeurs d’un pays et de ses habitants, j’estime que l’on n’a pas de leçon à recevoir. Chacun voyage comme il l’entend, mais chacun ressent ce qu’il vit comme il l’entend aussi (svp !). Ce n’est pas un guide de voyage que je présente ici, mais un carnet de route. C’est donc très subjectif.
      Quoi qu’il en soit, j’espère effectivement avoir l’occasion de découvrir l’Inde différemment un de ces jours. Malgré tes mots durs et pleins de jugements, tu as tout de même réussi à m’en donner l’envie.
      À bientôt !

      Répondre
      • Bonjour,

        J’aime beaucoup ton blog, je vis en Inde et ton article ne m’a pas choquee du tout, ce que tu dis pour la conduite est totalement vrai en plus (pour info ici on ne passe pas d’examen, on paie pour les cours de conduite et pour le permis et ton examinateur te donne le permis quand il estime que tu es pret). C’est plutot le commentaire ultra condescendant de cette personne qui m’a heurte et notamment son allusion ridicule au fait que si on ne prend pas le train c’est qu’on ne veut pas se melanger aux indiens. C’est n’importe quoi d’autant plus que tous les indiens n’aiment pas le train a commencer par mon mari qui l’evite au maximum. Et on ne peut pas l’accuser d’avoir un regard d’occidental et de ne pas vouloir se meler aux indiens hein !

        Bref je trouve ca tres interessant tes impressions et ton ressenti et je voyage avec ton blog, merci !

        (de toute facon chaque blog est personnel, je tiens un blog sur ma vie en Inde et c’est la meme chose il y a beaucoup de mon ressenti dedans)

        Répondre
        • Salut Ophélie. Je te remercie énormément pour ton message. Le temps m’avait fait oublier le commentaire précédent, de le relire m’a fait le même effet qu’à l’époque (de la surprise, de l’étonnement, de l’incompréhension et un peu d’agacement), mais ton message vient tout effacer à présent. 🙂 Alors merci pour tes mots qui font terriblement chaud au coeur ! À bientôt !

          Répondre
  • Bonjour, je rentre du Rajasthan . j’ai fait un voyage organisé en Bus et c’est vrai qu’au départ tout le monde était un peu effrayé par la conduite et l’État des routes!!! Mais on s’habitue et notre chauffeur et son « assistant » étaient tellement attentionnés. Notre guide parlait français et nous a beaucoup parlé des us et coutumes de son pays. Nous avons pris le train entre Jodhpur et Ajmer et c’est effectivement une expérience. Nous avions une visite d’école sur notre trajet à Achrol et les enfants étaient ravis de nous voir et d’échanger avec nous tant bien que mal à cause du barrage de la langue…mais c’était trop bien!! Et ces sourires!!!
    Je rêve que d’une chose pouvoir y retourner une autre fois dans ma vie.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *