La Polynésie française m’a « tuer » (dans le bon sens du terme)

La Polynésie française m’a « tuer » (dans le bon sens du terme)

Cher Journal,

Toute détendue que j’étais aux États-Unis, dans ce confort si confortable dont je te parlais précédemment, j’avoue ne pas m’être inquiétée le moins du monde concernant la suite de mon périple. Mais peut-être aurais-je dû. Quand dans la chambre de mon hôtel douillet de Carmel-by-the-Sea in the United States of America, j’ai découvert le prix des hébergements à Tahiti, mes yeux se sont écarquillés comme pour signifier un « OH, PUNAISE », mais en bien plus vulgaire. Je ne trouvais que des chambres à 99€ la nuit au plus bas, je découvrais alors la dure réalité du voyageur solo : le prix de la chambre ne sera pas divisé par deux, enfer et damnation.

Puis, deux jours plus tard, je reçus un e-mail absolument inespéré, celui d’un homme, disant être tombé sur le blog de mon tour du monde grâce à l’une de ses amies, elle-même amie avec une amie de ma mère. Lui aussi avait fait un tour du monde avec sa femme et ses trois enfants l’année d’avant, et depuis ils étaient rentrés à Tahiti où ils ont élus domicile en 2006. Après quelques échanges de mails, ils proposent de m’héberger pour mes premières nuits à Papeete, de venir me chercher à l’aéroport, et même de m’aider à trouver une voiture pas chère. Les gens bons et généreux existent. J’ai failli en pleurer, Journal.

Tahiti, 106ème jour autour du monde

Après huit heures de vol nocturne, j’arrive à Papeete où il fait encore nuit ; il est 5h du matin. Deux Polynésiens nous accueillent en musique et en dansant, mais les gens les regardent à peine, bien trop occupés à essayer de se décoller les yeux. J’attends Mon Hôte S., qui m’accueillera avec un collier de fleurs de tiaré, comme le veut la tradition. Nous nous mettons en route pour nous rendre chez lui, je redécouvre nos panneaux de signalisation français, ces ronds 50 bordés de rouge en centre-ville, ces voix françaises dans le poste de radio, et en parallèle, ces poules en liberté absolument partout et cette végétation pour le moins exotique, entre bananiers et cocotiers, que l’on ne connaît ni en Champagne-Ardenne, ni dans le Limousin.

Mon Hôte S. est marié à Mon Hôte I. et ils ont trois enfants, dont les deux plus grands sont en vacances chez leurs grands-parents en métropole, au moment de mon séjour. Je rencontre La Petite Dernière qui vient tout juste de fêter ses six ans.

Il est presque 7h du matin, Mes Hôtes doivent aller travailler, ils déposeront La Petite Dernière à la garderie et me proposent sans aucun problème de rester chez eux aujourd’hui, de me reposer suite au décalage horaire, de profiter de la piscine et de faire comme chez moi. Je suis bien évidemment étonnée que des personnes ne me connaissant ni d’Ève ni d’Adam me laissent leur maison, comme ça. Je n’ai pas une allure de criminelle, mais quand même. Je passe une journée reposante, alternant travail sur mes vidéos et petite pause dans le jardin à observer l’incroyable vue sur la mer. Mon Dieu, ça y est, je suis à Tahiti !

Mes Hôtes m’aideront de A à Z sur l’organisation de mon séjour en Polynésie. Je suivrai tous leurs conseils, que ce soit concernant les atolls à voir, les hôtels à réserver, les coins à ne pas louper. Ils sont adorables et comprennent toutes mes problématiques de voyageuse, eux-mêmes passés par là quelques mois auparavant. Ils m’embarquent à un dîner chez des amis, et me proposent de prolonger mon séjour chez eux en leur absence, puisqu’il était prévu qu’ils partent en week-end. A cette proposition, je suis touchée, une fois de plus, par leur confiance et leur gentillesse. Avant de partir, ils s’arrangent avec une de leur amie absente pour que je puisse utiliser sa voiture. Plusieurs fois, je me suis posée la question honnête de savoir si, moi aussi je ferais toute ces choses pour aider une inconnue en voyage. Lors du dîner chez leurs amis, je rencontre un couple d’une trentaine d’années, adeptes du couchsurfing. Ils reçoivent régulièrement chez eux des voyageurs, étrangers ou non, gratuitement, comme ça, juste pour aider. Et rencontrer des voyageurs passionnés. Ils expliquent qu’en revanche, il y a quelques couchsurfeurs qui ne demandent pas l’hospitalité pour rencontrer de nouvelles personnes, mais juste pour être logés gratos. Et effectivement, ici plus qu’ailleurs comme je te le disais plus haut Journal, les hébergements sont chers. Le couple explique donc qu’ils ont tendance à ne même plus répondre à certains profils, comme aux Allemandes de 18-20 ans voyageant avec peu d’argent en Océanie ou parfois autour du monde. Je commence étrangement à me sentir mal à l’aise, voire à ressentir un peu de culpabilité. Moi aussi je voyage autour du monde sans grands moyens, et j’avoue que la proposition d’hébergement de Mon Hôte S. m’avait vraiment sauvé la mise, car je trouvais les hôtels hors de prix à Tahiti. Le couple ajoute, que lorsque l’on veut voyager dans un pays ou une région qui est chère, il faut tout de même pouvoir assumer. Je ne suis pas à 100% d’accord avec eux, même si il y a un fond de vérité. Effectivement, débarquer avec un budget de 500€ pour deux semaines en Polynésie, c’est profondément inconscient. Il s’agirait alors de compter sur l’hospitalité des locaux, qui n’ont parfois déjà pas grand chose (je parle des locaux polynésiens). En revanche, c’est tout de même dommage que certaines destinations soient réservées à une élite, quand on pense en plus de ça que la Polynésie souffre d’une grosse baisse de régime en matière de tourisme ; les prix sont trop élevés. Les gens ont moins d’argent.

Et Journal, s’il te plaît, ne crois pas que je n’avais pas prévu le coup en ne me renseignant pas avant de partir sur les prix pratiqués en Polynésie. Bien évidemment, psychorigique organisée et carrée comme je suis, j’avais étudié, comme pour tous les autres pays de mon voyage autour du monde, le prix moyen par jour pour une personne, à prévoir. Tous les sites s’accordaient sur une moyenne de 90€. C’est donc ce que j’avais prévu. Dans ces « prix moyen par jour, par pays et par personne » sont censés être comptabilisés l’hébergement, les transports, les repas et les visites, en partant du principe que le voyageur sera raisonnable en ne mangeant pas comme quatre et en se contentant des bus locaux. Évidemment, avec dès le départ un hébergement à 99€ la nuit, on a un gros problème avec le budget prévisionnel journalier.

Bref. Mes Hôtes sont partis en week-end en laissant leur belle et agréable maison sous ma protection toute relative. Et avec la petite voiture prêtée par leur amie, j’ai pu aller découvrir l’île, tranquillement et à mon rythme. J’ai commencé par le Marché de Papeete, puis suis allée jeter un oeil à la Cathédrale, avec sa statue de Vierge Marie en bois et ses colliers de fleurs autour du cou. J’étais alors au PK0. Tu te demanderas sans doute ce que veut dire PK0, Journal. Je t’explique. Tu n’es pas sans savoir qu’il y a belle lurette que les bornes kilométriques en France métropolitaine ont disparues. Si tu es trop jeune pour avoir connu les bornes kilométriques, tu auras peut-être joué au jeu « 1000 bornes » – bien que je doute qu’un Journal joue à des jeux de cartes. Si non, je ne peux rien pour toi, mais tu peux toujours regarder sur Google. Bon, quoi qu’il en soit, à Tahiti, il y a toujours des bornes kilométriques sur les routes et elles sont très utiles aux habitants pour notifier leur adresse. Parce que les adresses classiques du type « Journal Cahier, 23 rue des coquelicots, 98700 Papeete », ici, ça n’existe pas. En revanche, les gens donnent le « PK » au niveau duquel ils habitent, précisent s’ils sont « côté mer » ou « côté montagne » (par rapport à l’unique route qui fait le tour de l’île), ainsi que « côte est » ou « côte ouest ». Ça, j’ai dû l’apprendre, le jour où Raphaël, l’une de mes interviews de Français-de-métropole à Tahiti m’a donné rendez-vous chez lui. Le centre de Papeete et plus précisément là où est située la Cathédrale et le Marché, c’est le PK0, c’est-à-dire qu’on est au centre du centre.

Je reprends la route jusqu’à la Plage de la Pointe Vénus, une plage de sable noire qui n’est pas sans rappeler l’activité volcanique de l’île polynésienne. Les enfants prennent des cours de stand up paddle, les pêcheurs font la sieste en attendant que ça morde, chacun vit à son rythme, ici, on dirait que le temps s’est arrêté. Je roule jusqu’à arriver au parfait opposé de l’île, je suis sur le Plateau de Taravao, la partie agricole de Tahiti. Tout est très vert, on se croirait presque en Normandie. Je grimpe sur un petit chemin où il est facile de s’embourber, je ne croise personne mais croise les doigts pour ne pas rester bloquée. Je ne m’aventurerai pas beaucoup plus. Je constate que l’île n’est pas bien grande, mais pour autant, elle est composée d’un melting pot de paysages ; ses plages de rêve (auxquelles on n’a pas trop accès, elles sont souvent privées et appartenant aux hôtels les plus chers), ses plages plus sauvages (sable noir, galets), ses montagnes abruptes (jusqu’à 1500 mètres d’altitude), ses vallées luxuriantes et inhabitées, bref je ne m’attendais pas à ça. On dit de Tahiti qu’elle n’est pas la plus belle des îles de Polynésie, c’est sans doute très vrai, mais il y une multitude de choses à y faire, choses souvent délaissées par les touristes seulement avides de clichés de cartes postales, que l’on trouve ailleurs, sur d’autres atolls.

Plateau de Taravao, Tahiti (Polynésie française)Plateau de Taravao, Tahiti (Polynésie française)

En rentrant, plus tard, je réussis à me perdre sur les quelques routes de l’île. La nuit tombe vite, et à 18h30, dans le noir complet, je me retrouve dans un quartier totalement flippant et dévasté. Les gens me dévisagent avec leur regard noir, puis, subitement, c’est la fin de la route. Je m’empresse de faire un demi-tour face à la montagne qui fait barrage. Les gens m’observent une seconde fois, je n’ose pas trop croiser leur regard, je sens que ma présence n’est pas spécialement la bienvenue. Je découvre ce que l’on ne nous montre pas sur les cartes postales, des maisons faites de bouts de cartons et de plaques de bois, des enfants pieds-nus et pas très propres, une pauvreté que l’on ne soupçonne pas si on ne se perd pas. Cette immersion inattendue dans « le Tahiti que l’on cache » m’a perturbée, je mets encore de longues minutes à retrouver ma route, mais finirai par y parvenir.

Plateau de Taravao, Tahiti (Polynésie française)Plateau de Taravao, Tahiti (Polynésie française)

Moorea, l’île-soeur de Tahiti

J’aime la sonorité du nom « Moorea ». Je l’ai tellement entendu durant mes études… Une de mes copines d’école, Tahitienne, nous parlait souvent de « là-bas », précisant que Moorea était « l’île-soeur de Tahiti » est qu’elle avait tout d’un véritable paradis sur terre. Au passage, elle nous montrait des photos qui nous faisait radicalement baver, on rêvait de partir avec elle en vacances, mais non seulement les billets coûtaient bien trop cher, mais en plus au final, elle ne nous l’a jamais vraiment proposé. Je m’étais juré d’y aller un jour, comme un genre de défi, comme pour faire cesser cette frustration étudiante alimentée à chaque rentrée de septembre par le bronzage doré de notre jolie copine Tahitienne.

Mes Hôtes m’avaient au préalable recommandé un hôtel sur l’île, testé et approuvé par leur soin. Ils me l’ont vendu comme l’un des meilleurs spots de Moorea, avec petits bungalows sur la plage, restaurant sur pilotis avançant sur la mer, le tout dans un cadre agréable mais pas luxueux, confortable mais simple. Je me suis empressée de réserver une petite chambre à l’écart du front de mer, histoire de payer le moins cher possible. 60€ la nuit, j’ai l’impression d’être la reine du monde tant le prix me paraît raisonnable pour la Polynésie.

Avec la petite voiture prêtée par l’amie de Mes Hôtes, je prends le ferry depuis le port de Papeete, et dès mon arrivée sur l’île, je me mets en route un peu au hasard. L’île semble minuscule. Au bout de quelques minutes, en haut d’une petite montée, je me gare pour admirer la vue, sans doute la première vue complètement carte-postalique que je verrai en Polynésie : lagon turquoise et bungalow sur pilotis, appartenant sans aucun doute au Sofitel en contrebas.

À partir de là, je m’arrêterais toutes les cinq minutes pour admirer les vues sur les montagnes, la couleur de l’eau, les bateaux. Je passerai un long moment à admirer la Baie de Cook, qui tient d’ailleurs son nom de l’explorateur britannique, passé sur l’île en 1777. Je décide de monter au belvédère afin d’avoir la meilleure vue sur la baie, les montagnes et la mer. Je croise des groupes de touristes en quad, c’est le point de rendez-vous. Et effectivement, Journal, le panorama est incroyable.

Je continue ma route jusqu’à l’Hôtel Les Tipaniers, où je prends possession de ma chambre, simple mais efficace. Je file directement sur la plage et constate, le sourire aux oreilles, que Mes Hôtes avaient raison. C’est un petit paradis. Je m’installe au restaurant de la plage et m’octroie une petite Piña Colada avec mon habituel déjeuner de poisson cru. Oui Journal, c’est un peu cher, mais il faut bien fêter mon arrivée dans ce lieu si exceptionnel. Et il faut bien me trouver des excuses.Heureusement d’ailleurs que je t’ai, Journal, car ça occupe bien mon temps. Rapidement, je constate que d’être dans des lieux comme celui-ci toute seule, ce n’est pas forcément évident. Tu vas me dire que je suis gonflée, mais honnêtement, on aimerait partager ça avec quelqu’un, on aimerait aller nager jusqu’à la bouée et faire la course, on aimerait s’endormir au soleil en sachant qu’il y a quelqu’un à côté, on aimerait louer des kayaks et essayer de se renverser mutuellement, bref, on aimerait juste partager. Un terme que seul, on aurait tendance à oublier.

Nous sommes en plein été français, c’est-à-dire qu’ici, dans l’hémisphère sud, c’est l’hiver. On est bien loin de l’hiver que l’on connaît en Europe, certes Journal, je peux donc me baigner en toute impunité, mais le temps n’est pas tout à fait bleu et les soirées un peu fraîches (disons que je dois mettre un gilet). Je dîne donc au restaurant couvert de l’hôtel, et choisis du poisson cru à la tahitienne, une spécialité locale dont je ne lasserai pas jusqu’à mon départ. Ce soir-là, j’entends un touriste français, extrêmement discret, dire à sa femme en me regardant du coin de l’oeil : « C’est bizarre, quand même, de venir seule en Polynésie ! ». Si discret que ça m’a fait lever la tête, à moi, et aux autres touristes qui se sont mis machinalement à regarder dans ma direction. Nombreux sont les gens qui ont pitié des voyageurs solo, cet homme peu distingué en sandales-chaussettes doit en faire partie, mais ce n’est pas pour autant qu’il viendra me parler – ne serait-ce que par pitié – afin de comprendre ce qui m’amène ici. Il a dû penser que c’était pour une raison bizarre. Car je dois vraisemblablement être bizarre. Il faut l’être, pour venir seule en Polynésie, pense-t-il. Bon, effectivement, je suis dans le temple du couple, le royaume des amoureux, le paradis des jeunes mariés. En deux semaines, je n’ai pas croisé un seul voyageur sac à dos, et nombreuses furent les fois où dans les restaurants, en m’accueillant, on me disait : « Vous serez deux ? ». Je mettais fin à la voix mielleuse et au sourire peu spontané en répondant que non, je suis toute seule.

Le temps est souvent couvert, mais je profite des occasions où le soleil l’emporte pour me baigner et ne rien faire sur mon transat. Je loue un kayak, puis un équipement de snorkeling pour aller saluer les poissons colorés et les coraux. Je me ruine les jambes et le ventre car l’eau n’est pas bien profonde et les coraux sont partout, mais je trouve ces blessures de guerre plutôt classes ; je me suis fait mal avec des coraux de Tahiti, pas avec les rochers de Palavas-les-Flots.

Je passe au total trois nuits à l’Hôtel Les Tipaniers, et au final, je ne m’éloigne pas de la zone tant je m’y sens bien. Pendant une promenade sur la plage, je découvre un petit cabanon qui propose des excursions en bateau. La personne qui y travaille me conseille l’excursion « observation baleines », car c’est la saison. Il m’explique que les baleines à bosse viennent passer l’hiver austral dans les eaux chaudes polynésiennes pour rester à l’abri des prédateurs. Les femelles arrivent les premières – depuis le Pôle Sud, quand même – pour mettre bas et pour s’occuper de leur baleineau, et qu’il n’est pas rare de les voir ensemble durant l’excursion. Plutôt adeptes des bébés animaux, je suis emballée. J’embarque alors dès le lendemain à bord d’un bateau à moteur avec les deux responsables de l’excursion, des Français de métropole installés en Polynésie depuis belle lurette. L’un des deux, Didier, est d’ailleurs marié à une Polynésienne, ils ont un fils de 13 ou 14 ans qui préfère visiblement aller faire du surf plutôt que d’aller à l’école ; il m’en parle, un peu dépité, puis me dit : « Bon en même temps, s’il décide de vivre toujours ici, ce qui est fort probable, il aura peut-être davantage besoin de savoir surfer que de savoir faire des équations ! ». Il me raconte comment vivre ici a changé sa vision de la vie.
Il y a avec moi d’autres « touristes », un couple typé « franco-français » et leurs trois enfants plutôt typés polynésiens. Rapidement, ils m’expliquent qu’ils les ont adoptés, et qu’ils ont acheté une maison à Moorea, afin de pouvoir revenir chaque année. La mère et les enfants y passent les deux mois de vacances d’été, le père seulement trois semaines, boulot à Paris oblige…

Nous quittons la plage et commençons à naviguer. Rien que pour ça, ça valait le coup de venir. La couleur du lagon est absolument dingue. Le mois dernier en Floride, je pensais avoir vu l’eau la plus turquoise de ma vie, je sais désormais que les eaux polynésiennes battent tous les records. Nous rencontrons d’autres bateaux qui, comme nous, veulent apercevoir les baleines. Didier nous explique que le bruit de quatre bateaux à moteur est terrible pour les baleines car elles ont l’ouïe très développée. Elles peuvent à la rigueur en tolérer un ou deux, mais pas quatre. Nous arrêtons les moteurs, les autres aussi. Nous en apercevons quelques unes, au loin, nous les avons fait fuir. Didier nous précise qu’il faut que l’on se tienne prêts à sauter à l’eau, à l’instant où il nous le dira. Nous sommes équipés de palmes, masque et tuba. Et subitement, il nous crie : « Maintenant ! ». J’ai à peine le temps de mettre ma GoPro en marche, d’enlever ma clé d’hôtel de ma poche, puis mon short, je saute comme un énorme fer à repasser dans l’eau, suivie du père de famille. Nous avons en face de nous une baleine et son baleineau, et quelques dauphins autour. La vision est extraordinaire bien que très rapide, car tout ce beau monde s’éloigne à vitesse grand V. Je n’ai jamais été transcendée par ces animaux, je ne pensais donc réellement pas que ça m’arriverait un jour, de me retrouver sous l’eau, à quelques mètres de ces géants des mers. Et évidemment, « géant » est un euphémisme. La mère de famille et ses enfants n’ont pas sauté, nous essayons de leur raconter ce qu’on a vu à notre remontée à bord, mais bien sûr l’impact est moyennement saisissant et j’ai du mal à m’exprimer correctement tant je suis surexcitée. Nous continuons notre balade en bateau au large des côtes, tout est absolument magnifique, de la couleur de la végétation à la délimitation et au dégradé de couleurs océan-lagon.

 Notre bateau s’arrête après plusieurs minutes de navigation en plein milieu du lagon, sur un banc de sable où nous avons pied. Nous sommes invités à nous mettre à l’eau au milieu de petits requins pointes noires et de raies grises. Je ne suis pas hyper rassurée, ma culture marine s’arrêtant à l’anecdote des Bronzés où Bourseault meurt piqué par une raie, et à un vilain traumatisme remontant à mes six ans, lorsque mon cousin m’avait forcée à regarder les Dents de la Mer. Je décide d’arrêter de faire mon enfant et de faire confiance à Didier, qui a tout de même l’air de faire ça tous les jours depuis environ 25 ans. Les raies se laissent caresser sans aucun problème, on pourrait presque les penser affectueuses. En réalité, elles connaissent Didier et savent bien qu’il va leur filer du poisson. Je lui fais tout de même part de mon angoisse lié à la mort de Bourseault dans Les Bronzés, je n’ai pas envie de me faire piquer. Il m’explique alors que le dard de la raie se trouve le long de sa queue, ce dard se lève à 90° lorsqu’elles sentent un danger, qu’il ne faut donc pas nager au-dessus d’elles, mais que sinon, ce n’est absolument pas dangereux. Pour ce qui est des requins, même s’ils ne sont pas très grands, ça reste des requins, et je crois que c’est tout naturel de penser qu’ils pourraient subitement nous déchiqueter sans préavis. Mais lorsque je les observe sous l’eau, je réalise que dès que l’un d’eux arrive pile en face de moi, quelques mètres avant de me rentrer dedans, il dévie sa route. Didier me dit : « Ils ont plus peur de toi que tu n’as peur d’eux ». J’essaye de le croire. C’est assez étrange de s’incruster dans l’univers de ces animaux. C’est à nous de changer nos comportements pour nous adapter, c’est à eux d’accepter notre présence. Ça remet les choses à leurs places.

J’ai plus qu’adoré cette excursion, qui sera sans aucun doute LE point fort de mes quatre jours sur Moorea. D’ailleurs, avant de mettre les voiles et de retourner à Tahiti, en face, je suis allée jeter un oeil à la clinique des tortues qui se trouve dans l’Hôtel Intercontinental de Moorea. Ce centre soigne les tortues blessées avant de les remettre à l’eau ; mais je suis déçue, je vois juste une seule tortue dans un bassin, aucun soigneur ou bénévole avec qui discuter des actions qu’ils mènent. C’est à se demander qui s’en occupe, des tortues. Mais je suis sans doute venue au mauvais moment. J’en profite pour me promener entre les bungalows 4* faisant face au lagon turquoise, je rêve quelques secondes en songeant qu’une nuit ici doit coûter une semaine tout compris pour moi, puis je suis arrêtée par un étrange spectacle au sein de l’hôtel. Il s’agit d’un genre de piscine, grande pour des humains, bien moins pour deux dauphins… A l’intérieur, un dresseur et un groupe de Chinoises poussant des petits cris aigus avec l’un des dauphins dans leur bras. Sur le bord, un photographe, sourire jusqu’aux oreilles, demande à l’une d’elles de faire « un bisou sur le nez du dauphin ». Elles ricanent et s’exécutent, et pendant ce temps, le second dauphin nage en rond dans le bassin voisin en attendant son tour ; des Russes impatients, visiblement. Sur le pont au-dessus, quelques touristes observent la scène, certains vraisemblablement jaloux à l’idée de « nager avec des dauphins », d’autres comme moi, plutôt affolés par ce qu’ils voient. Je n’ai pourtant jamais été « fan des dauphins », comme la plupart des petites filles entre sept et douze ans. Je ne suis pas non plus une grande amie et protectrice des animaux, mais là, je me sens mal. Puisque je ne ferai pas bouger le monde aujourd’hui, et encore moins entre les murs de l’Intercontinental, je m’en vais, un poil écoeurée. Je me perds sur la Route des Ananas avant de me rendre au port et de faire mes adieux à cette île absolument incroyable.

Bonjour, Mataiva

Après ces quelques jours « en face », je rentre à Tahiti, où je serai hébergée une nouvelle fois par Mes Hôtes, le temps d’une nuit. Ils m’avaient, lors de nos longues discussions « quoi faire, comment, par où commencer en Polynésie », conseillé de me rendre à Mataiva, un petit atoll dans l’archipel des Tuamotu. Je crois Journal, qu’une petite leçon de géographie s’impose. Comme nous l’explique très bien Emilie dans ma vidéo sur la Polynésie, « quand on parle de la Polynésie, on ne parle que de Tahiti ou Papeete, mais en fin de compte pas du tout ! Ça, c’est l’île centrale, après il y a énormément d’atolls autour ». Et « énormément », c’est un euphémisme. La Polynésie française, c’est cinq archipels et 118 îles (dont 67 sont habitées) sur une superficie maritime de cinq millions de km, soit la taille de l’Europe. J’aurais pu aller barboter à Bora-Bora, ou aller jusqu’aux Îles Marquises, l’archipel le plus éloigné de Tahiti. Mais j’ai écouté Mes Hôtes, et me suis rendue à Mataiva, en formule « tout inclus » dans une pension de famille. Et bien que cette formule « les pieds sous la table » ne me sied guère de manière générale, j’ai rapidement dû capituler ; il n’y a pas vraiment d’autres moyens de séjourner sur Mataiva. L’île est peu touristique, il n’y a que trois pensions ne pouvant accueillir que quelques vacanciers, et encore, elles affichent bien rarement complet. Aussi, il n’y a que deux vols par semaine, mieux vaut donc se tenir tranquille et éviter de trop faire son malin à Mataiva. En cas de blessure et d’avion passé la veille, il faudra attendre quatre jours avant de rentrer à Tahiti pour être soigné.

Je me réveille sous la pluie et entreprends une refonte totale de mon sac à dos, car le petit avion Air Tahiti n’accepte pas les bagages de plus de dix kilos. Il se pourrait que je ne sois jamais montée dans un avion si petit. Il est à hélices, on dirait presque un jouet. On fait un arrêt à Rangiroa, une île voisine, bien que la notion de « voisinage » soit assez relative compte tenu de l’immensité du Pacifique. On y dépose des gens, comme à un arrêt de bus. Je suis à côté du hublot, mais le temps étant absolument dégueulasse, on devine seulement les couleurs du lagon, sans doute hallucinantes sous le soleil.

À l’arrivée à Mataiva, je découvre un aéroport d’un autre temps. Et d’un autre monde. Il s’agit de l’équivalent d’une grande cabane en bois et en pierre, sans fenêtre mais juste des ouvertures, et avec un grand toit. A l’intérieur trois bancs, une vieille dame qui vend des sucettes Pierrot et des colliers de fleurs, et une table sur laquelle un homme dépose nos valises arrivant de la soute, là, comme ça, à la main.

Aéroport de Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)Aéroport de Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)

Dans la foule qui attend les nouveaux venus, un homme tient une pancarte portant le nom de la pension pour laquelle j’ai réservé. Je me manifeste. Il me fait un grand sourire et me met un collier de fleurs autour du cou. Un mi-4×4, mi-pick up aménagé avec des bancs à l’arrière nous attend. Nous grimpons, nous sommes huit : trois couples, un bébé de six mois. Et moi. Bien sûr, je sens bien que tout le monde se demande où est donc passée la seconde partie de mon couple, parce que n’oublions pas, c’est « quand même bizarre de venir seule en Polynésie ». Rapidement, on me demande si je suis seule, si on n’a pas oublié quelqu’un à l’aéroport. Je rassure les troupes, je suis SEULE. La personne qui nous a accueillis s’appelle Franck. Il a 22 ans mais en paraît 30. Et puisque tout le monde est en couple pendant que moi je suis SEULE, je me lie rapidement d’amitié avec lui.

Après avoir découvert les bungalows, nous filons à la découverte de l’île. Le temps est gris, on se prend la pluie, puis on a une éclaircie, suivie d’une nouvelle averse. Chacun garde le sourire et tente comme il peut de s’abriter dans ce 4×4 où tout est ouvert. L’île compte 283 habitants, je trouve le chiffre particulièrement précis. Franck me répond qu’ici, tout le monde se connaît – le contraire aurait été étonnant – et que tout le monde est au courant du moindre décès ou de la moindre naissance, ce qui permet de garder le chiffre de recensement très à jour. Nous vivrons au rythme polynésien durant tout le séjour, à commencer par l’inconditionnel réveil aux aurores car ici « on vit avec le soleil ». Et le soleil, il se lève tôt, et se couche tôt.

Nous cohabiterons tant bien que mal avec les averses qui s’imposeront un peu tous les jours à nous, ainsi qu’avec les moustiques et les nonos, petits moucherons diaboliques suceurs de sang et quasi-invisibles à l’oeil nu. Nous mangerons tous les midis, sur des plages paradisiaques, ce que Franck nous préparera au barbecue. Ce sera un séjour 100% poisson issu de la pêche du matin, et l’accompagnement sera bien souvent du riz. Mais un midi, Franck nous fait découvrir les galettes de coco. Il rape la coco, ajoute un peu de farine et de levure, pose la pâte entre deux grandes feuilles d’arbre, et laisse le tout sur le barbecue. Quand c’est cuit, les feuilles se décollent toutes seules, et c’est une tuerie. Pour les repas, pas d’assiette, on mange avec les doigts dans d’immenses feuilles d’arbre, et s’il y a des restes, on les donne, avec les carcasses, aux poissons qui nagent tranquillou à quelques mètres de nous. Je décide d’ailleurs d’aller filmer les poissons se battant pour nos restes avec ma GoPro, car c’est assez impressionnant. Je file à l’eau. Franck nous avait déjà mis en garde contre les murènes en nous racontant quelques vilaines anecdotes de morsures ignobles, « parce que ces bêtes-là, ça t’attrape le pied et ça ne le lâche pas, et puis la douleur est horrible ! ». À cet instant précis, il m’interpelle, avec un calme assez déconcertant : « Attention, il y a une murène derrière toi ». Le ton avec lequel il le dit, sans une once d’urgence dans la voix, me laisse penser qu’il me fait une blague. Je rigole, jusqu’à voir les visages de chacun se décomposer. Je sens la murène frôler mes chevilles et passer entre mes jambes. Je te passe les détails, Journal, de la manière dont je suis sortie de l’eau, frôlant la crise d’hystérie.

Franck qui prépare le repas du midi, Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)Franck qui prépare le repas du midi, Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)

À Mataiva, nous naviguerons dans une barque en bois sur un lagon aux couleurs démentielles, nous ferons une cure de fruits de mer provenant directement des eaux polynésiennes, nous apprendrons le tressage traditionnel en feuilles de cocotier et la confection de colliers de fleurs de tiaré, nous traverserons l’une des dernières forêts de Polynésie. Et à Mataiva, je verrai les plus belles plages que je n’ai jamais vues. Elles sont en plus de ça, totalement désertes, nous donnant ainsi l’impression d’être seuls au monde. C’est la liberté totale, loin de tout, un sentiment que je n’avais jamais éprouvé jusqu’à présent. Le jour du départ, Franck reçoit un coup de téléphone de l’aéroport pour que l’on vienne faire le check in plus tôt que prévu. C’est sans doute le seul endroit du monde où l’aéroport téléphone aux passagers pour leur dire de venir « maintenant ». Nous nous exécutons. L’hôtesse, derrière son petit guichet en bois, nous donne notre ticket d’avion écrit à la main. Je t’assure Journal, c’est un aéroport Playmobil. Il n’y a par ailleurs évidemment pas de contrôle de sécurité.

Au moment de se dire au revoir, j’ai la gorge serrée. Le séjour est passé trop vite, tout passe beaucoup trop vite, je remercie mille fois Franck de sa gentillesse et de sa générosité. Il fait désormais partie de ces rencontres que l’on n’oublie pas.

Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)

Nana* Polynésie

À mon retour de Mataiva, il pleut sur Papeete. Mon Hôte I. vient une énième fois me chercher, toujours avec la même gentillesse et le même sourire. Sa soeur et son beau-frère sont arrivés de métropole, elle m’avait prévenue avant mon séjour à Mataiva qu’ils ne pourraient plus me loger. J’avais entrepris de réserver un hôtel, mais elle m’avait dit, presque agacée, que c’était vraiment trop bête et qu’on allait trouver une solution. Une de ses amies propose alors de me loger, elle s’appelle F. et elle est, elle aussi, d’une gentillesse inouïe. Elle m’hébergera pour mes deux dernières nuits en Polynésie, et je ne serai pas seule, puisque l’une des ses copines de métropole est aussi là en vacances. J’en profiterai pour me balader avec elle, retourner dans le centre de Papeete pour ma dernière interview, celle de Fred, et faire quelques courses, histoire de ramener des souvenirs à ma famille de ce séjour absolument inoubliable, qui aura tant marqué mon voyage.

Colliers de fleurs de tiaré et chapeaux tressés, Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)Colliers de fleurs de tiaré et chapeaux tressés, Mataiva, archipel des Tuamotu (Polynésie française)

Le jour de mon départ, je suis triste et je ne veux pas quitter l’île. C’est la première fois que ça m’arrive depuis le début de mon voyage. Si systématiquement je ressentais un petit pincement au coeur en passant une frontière et en disant adieu à un pays, un peuple, des coutumes, j’étais excitée par les découvertes à venir. Là, je ne veux pas. Je sens que j’ai encore tant à découvrir en Polynésie. C’est Mon Hôte I. qui m’emmènera à l’aéroport. Ce jour-là, elle doit aussi récupérer ses deux enfants, de retour de métropole. Elle a acheté deux colliers de fleurs pour eux, afin de leur souhaiter la bienvenue. Quant à moi, elle me glisse autour du cou deux colliers de coquillages. Franck m’avait expliqué que les colliers de coquillages signifient « adieu » : « Tu les donnes lorsque tu penses ne jamais revoir la personne. C’est un peu dur comme signification. Si un jour tu vois des familles se donner des colliers de coquillages dans un aéroport, regarde, se sera souvent accompagné de larmes et de tristesse ». J’ai envie de pleurer en me souvenant de ses mots. Je ne veux pas ne plus jamais revoir Mon Hôte S. et Mon Hôte I. Après tout ce qu’ils ont fait pour moi, je compte bien leur rendre la pareille un jour. Comment, je ne sais pas, mais j’espère réellement être en mesure de le faire un jour. Après lui avoir dit au revoir et avoir passé les contrôles de sécurité, je me rends compte que je n’ai même pas de photo d’eux. Par pudeur, par timidité, par peur de déranger, je n’ai jamais osé. Et je sais que je le regretterai.

To be continued…

*nana = au revoir en polynésien

Toutes les photos de Polynésie

Par Anne Sellès, le 8 août 2013 (mise à jour 24 janvier 2018)

États-Unis : road trip dans le sud-ouest américain

États-Unis : road trip dans le sud-ouest américain

Cher Journal,

Les Etats-Unis d’Amérique, y’a pas de doute, c’est vraiment un sacré grand pays. Une fois ce périple de 3622 km terminé, j’ai eu l’impression d’avoir parcouru un continent entier, tant j’avais roulé et traversé les états. Car oui, Journal, j’ai parcouru le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Nevada et la Californie, en passant par des ambiances très tacos & burritos, puis montagnes rouges & cactus pointus, et enfin yachts, mini-shorts et pimbêches décolorées. En revanche, si tu as le malheur de regarder sur une carte, tu prendras conscience qu’en réalité, ce n’était qu’une infime partie du pays. Devant cette piètre performance, je devais me rendre à l’évidence : je n’ai encore rien vu de The United States Of America.

Top départ from New Mexico avec Cousin G., toujours en copilote

Cousin G., Ma Tante et moi, nous sommes rendus en avion à Albuquerque, charmante bourgade de 900 000 habitants au beau milieu d’un état tout bonnement désertique. Pourquoi Albuquerque, me demanderais-tu si tu savais parler, Journal… ? Et bien parce que nous y avons de la famille. Ma grand-tante Julienne, plus communément appelée Juju, s’y est installée il n’y a pas moins de 53 ans pour suivre son amoureux américain, devenu son mari, avec qui elle aura deux filles, qui auront elles-mêmes des enfants, qui auront eux-mêmes des enfants… Aujourd’hui, nous avons donc une flopée de cousins américains, qui ne parlent pas français et ne sont jamais venus en France pour 96% d’entre eux. Mais ils sont bien heureux de nous recevoir et de nous faire vivre un peu de leur vie « à l’américaine » quand on débarque chez eux ; burritos au petit déj’ (oui, nous sommes au Nouveau-Mexique, ici…), match de baseball en famille, shopping dans les innombrables Mall des alentours, et restos gargantuesques, tel fut notre programme retrouvailles durant ces quelques jours.

Match de baseball à Albuquerque, Nouveau-Mexique (États-Unis)Match de baseball à Albuquerque, Nouveau-Mexique (États-Unis)

Puis, nous avons pris la route en direction de Las Vegas, où nous devions retrouver une bonne partie de la famille américaine d’Albuquerque, ainsi que ceux exilés en Californie, pour un week-end familial à mi-chemin entre les deux états. Normalement, Mon Père aurait dû nous rejoindre chez sa tante à Albuquerque, mais à cause d’une terrible obligation professionnelle, il n’a pu arriver qu’une fois que nous étions à Las Vegas. Non j’déconne Journal, il s’est juste pointé à l’aéroport de Paris avec son formulaire ESTA, alors qu’il avait en réalité besoin d’un visa, compte tenu de la date d’émission de son passeport. Il a donc dû faire une demande de visa en urgence, mais autant te dire que toute cette bonne vieille mascarade a duré des plombes, les amerloc’ ne rigolant pas du tout du tout avec les visas. Le petit périple qu’il avait prévu avec nous en voiture, nous l’avons évidemment réalisé, à la lettre, mais sans lui ! Au programme, le Parc National de la Petrified Forest (la forêt pétrifiée) avec ses paysages lunaires et ses montagnes rocheuses d’un rouge impeccable, petite pause à Flagstaff pour un dîner sympathique avec l’un de nos cousins dans un charmant petit restaurant du centre-ville, petit arrêt ensuite à Seligman pour admirer les reliques et autres vieilleries incroyables de la Route 66.

Dans cette partie de l’Arizona, on atterrit au beau milieu d’une histoire d’Indiens et de Cow-boys, on voit des voitures d’un autre temps, des messieurs en santiags, on achète des Minnetonka faites par des Indiennes avec amour, bref on se prend une petite claque dépaysante que l’on n’avait pas soupçonnée en arrivant dans ces contrées-là. Après plusieurs heures à rouler, nous arrivons à Las Vegas, tandis que mes passagers ronflent allègrement, épuisés par une autoroute parfaitement droite et soporifique.

Las Vegas… La fameuse Las Vegas avec toute la démesure américaine qui la caractérise. Que dire sur cette ville tout à fait déjantée ? J’ai joué 50 dollars et tout perdu en huit minutes, me suis égarée dix fois dans les couloirs de mon hôtel de 30 étages, eu l’impression de boire un mojito à Paris et de manger une glace à Venise, et surtout, je n’ai jamais vu autant de dames en robe de mariée au kilomètre carré. À Las Vegas, j’ai aussi rencontré Benjamin, un Français initialement arrivé aux États-Unis pour ses études et qui n’en est jamais reparti. Il me confie qu’outre la folie que l’on rencontre aux abords du Strip (cette immense avenue où se concentre toute la dinguerie de Las Vegas), on vit dans cette ville tout à fait normalement. Étrangement, j’ai beaucoup de mal à le croire, même s’il faut avouer que je ne me suis pas aventurée à aller voir ce qu’il en est, ailleurs, loin de toute cette agitation qui finit par ailleurs par réellement faire mal à la tête. Heureuse de l’avoir vu une fois dans ma vie, je suis à peu près sûre de ne pas avoir envie de retourner à Las Vegas. Les jeux d’argent, ce n’est définitivement pas mon truc, non pas pour une raison super-morale (« le jeu, c’est mal »), mais tout simplement parce que les cartes, les jetons, les mises et tous ces trucs, je n’y comprends rien. Il y a bien les machines à sous tu me diras, Journal, mais après 20 minutes à côté de ses bruits et clignotements diaboliques, j’avais envie de me défenestrer. Un peu comme lorsque tu passes trop de temps dans la même pièce qu’un bébé jouant à un truc électronique lui apprenant des musiques horripilantes et des bruits d’animaux. Et puis, il faut le préciser, aux jeux d’argent, je ne gagne absolument jamais. Je préférais aller me promener dehors pendant que mes congénères dépensaient leurs $, mais on change vite d’avis sous les 43°C juilletistes et ce petit courant d’air inexistant auquel on rêve, pourtant. Restent alors les piscines des hôtels, outrageusement surpeuplées, et autres galeries marchandes et boutiques de luxe dont la moindre chose coûte l’équivalent d’un salaire péruvien.

Durant ces quelques jours à Las Vegas, Mon Père est arrivé, avec sa veste d’aventurier qu’il porte toujours lorsqu’il prend l’avion. Mais entre temps, le voilà déjà reparti pour un autre coin des États-Unis, réellement pour une question de boulot cette fois-ci. Je pars donc visiter seule le Grand Canyon et passe une nuit à Williams, dans un motel de bord de route, comme dans les films américains. Le monsieur de l’accueil me donne une vingtaine de papiers, documents informatifs et autres plans sur le Parc du Grand Canyon. Il me conseille les randonnées à faire, et me communique toutes les précautions à prendre : « Alors attention, il va faire très chaud, prenez un chapeau, de la crème solaire et 2L d’eau. » Je n’ai pas le temps d’en placer une qu’il me donne un livre : « Lisez ça aussi, vous verrez, c’est hyper intéressant », puis tout en regardant mes pieds il ajoute d’un air affolé : « J’espère que vous ne comptez pas marcher dans le Canyon avec des Converse ? », j’ai à peine le temps de dire euh, interjection signifiant que je m’apprête à formuler une réponse dans une langue qui n’est pas la mienne, qu’il continue : « Mais avez-vous des chaussures de marche ? ». J’ai pensé qu’il avait peut-être fait tout ça car il avait une paire de chaussures de marche à me vendre. En réalité, il était juste gentil et s’inquiétait de la santé de mes chevilles. J’étais ravie de constater que ma silhouette de rêve pouvait laisser penser que j’étais une fille sportive.

Évidemment, au Grand Canyon, moi, j’ai juste marché sur le petit chemin goudronné pour avoir le point de vue « d’en haut », le connu, celui que tout le monde a en photo, en fait. Mais pour ma défense, je n’avais de toute façon pas le temps de partir en randonnée, car je devais retourner à l’aéroport de Las Vegas pour y récupérer Mon Père, de retour de son rendez-vous professionnel à l’autre bout des États-Unis. Et de là, nous devions nous remettre directement en route pour Newport Beach, en Californie.

Grand Canyon, Arizona (États-Unis)Grand Canyon, Arizona (États-Unis)

Au revoir Cousin G., la verdad, tu vas me manquer

Quelques jours auparavant, j’ai dit au revoir à mon Cousin G. C’était prévu comme ça, il devait ne rester que trois mois avec moi. Je l’ai vu s’éloigner avec Ma Tante et d’autres membres de sa famille, venus nous rejoindre entre temps. Moi, je suis montée dans ma belle voiture de location, j’ai attendu qu’ils ne me voient plus, et je me suis mise à pleurer. Je le connais depuis longtemps, le Cousin G., environ depuis qu’il est né. Mais évidemment, ce voyage avait tout changé. Comme je suis une vraie fille, c’est-à-dire chiante, je n’ai pas dérogé à la règle pendant le voyage et ai souvent été sans doute assez pénible. Je n’ai aucun exemple concret à te donner Journal, je crois que mon cerveau a oublié tous ces instants où j’ai pu dire des choses tout à fait incohérentes juste par mauvaise foi, où lorsque je me levais du pied gauche, bien décidée à bouder jusqu’à ce qu’un élément égaye enfin ma journée (c’était souvent une glace, ou une bière, enfin ça se buvait ou se mangeait en général…).

Bref, je m’étais habituée au Cousin G., à son immense optimisme, à sa manière d’essayer de parler espagnol, à ses grandes mains qui m’aidaient à essorer mes chaussettes après nos habituelles lessives dans le lavabo, à le voir lire des bouquins incompréhensibles sur le cosmos durant nos longs trajets en bus, à le laisser finir mes plats dans les restos, et à réussir à lui refourguer la couchette du haut dans les dortoirs de nos hostels. Je m’étais habituée à lui, à ses grandes qualités et à ses petits défauts. Je réalisais que le voyage devait désormais continuer. Mais sans lui.

Cousin G. et moiCousin G. et moi

Subitement, alors que je roulais seule sur ces longues routes américaines toutes droites en pleine nature, je réalisais que je n’avais pas envie que le voyage continue sans lui. Je t’avoue Journal que je n’ai pas vraiment arrêté de chouiner avant de me garer sur le parking du Parc du Grand Canyon. Une nouvelle page se tournait.

Bonjour, Californie…

Après un long trajet depuis Las Vegas, nous arrivons, Mon Père et moi, à Newport Beach. Oui, comme la série. Un cousin américain de Mon Père nous a invité à venir passer deux jours sur son bateau. Il est absolument immense (le bateau, pas le cousin). Nous sommes reçus comme des rois et profitons de ce petit séjour sur cette incroyable et luxueuse maison flottante. Je dois dire que je ressentais une espèce de fierté à chaque fois que l’on grimpait à bord, comme si les gens me regardaient en pensant que j’étais une riche héritière ; « Non non, les gars, j’ai un backpack tout crotté à l’intérieur du bateau ». Nous avons passé une journée en mer avec d’autres membres de la famille et certains de leurs amis, j’ai par ailleurs découvert que j’avais le mal de mer et qu’il fallait que j’arrête de me voiler la face. Depuis que je suis petite, je m’entête à trouver des excuses dès que je me sens mal en bateau ; « Non mais ce jour-là, il y avait vraiment trop de vagues » ou encore « Je suis ballonnée, j’ai mangé un truc bizarre donc ça vient sans doute de là ». Non. J’ai le mal de mer. Tout comme je suis malade en voiture. Et tout comme j’ai peur de l’avion. Et en plus de cette petite peur en avion, je fixe en général le sachet pour vomir durant les phases de décollage ou d’atterrissage. Comme ça, juste au cas où. Oui Journal, je ne suis pas hyper copine avec les transports de manière générale.

Les deux jours sur le bateau du cousin de Mon Père furent mémorables. Sans doute parce que c’était la première et vraisemblablement la dernière fois que je séjournerais (genre sans payer, tu m’as comprise, Journal ?) sur un bateau de 28 mètres.

Nous continuons notre route jusqu’à Los Angeles, ville absolument beaucoup trop immense pour moi. La moindre rue est un boulevard de 35 km, les bouchons à l’entrée et à la sortie de la ville sont juste abjectes, s’insérer sur les autoroutes à huit voies de sa périphérie relève du défi Koh Lanta, et sans voiture, tu es un touriste mort et déshydraté. Mais en réalité, ce n’est pas tant le fait qu’elle soit si grande qui me perturbe le plus, c’est davantage qu’elle n’est pas piétonne pour un sou. Et même si avec la chaleur extérieure, on est parfois bien contents de rester le derrière au frais dans la voiture face à la clim, j’ai l’impression de ne rien voir de la ville, bien trop habituée à normalement tout visiter à pied.

Los Angeles, Californie (États-Unis)Los Angeles, Californie (États-Unis)

Nous nous garerons tout de même près d’Hollywood Boulevard afin de marcher sur ces fameuses étoiles, comme environ 3000 autres personnes ayant étonnamment eu la même idée que nous au même moment. Il y a donc beaucoup de monde, et un nombre incroyable de magasins de souvenirs inutiles. Les gens avancent au ralenti, assaillis par la chaleur de juillet. Nous piétinons, nous agaçons et décidons d’aller rendre visite à un autre cousin de Mon Père, qu’il n’a pas vu depuis très, très longtemps. À l’entrée de sa maison, située dans un typique quartier de série américaine à la Wisteria Lane, ils se retrouvent et s’embrassent comme lorsqu’ils avaient 18 ans. Je n’étais pas là pour voir ça quand ils avaient 18 ans, mais j’imagine que c’était comme ça. Nous décidons d’aller nous promener à Santa Monica, histoire de nous abreuver de quelques clichés californiens, comme ces grosses voitures de police avec leur planche de surf sur le toit. Les plages sont immenses, les postes de secours sont comme posés là, à distance régulière les uns des autres, des groupes de jeunes se promènent, les filles rient à gorge déployée en touchant le torse des garçons. Nous croisons quelques jeunes hommes au sourire parfaitement rectiligne et à la blancheur aveuglante, et des filles en maillot échancré ressemblant à des poupées Barbie. Niveau clichés, nous sommes parfaits.

Avant de quitter Los Angeles, je rencontre Michèle, une Française qui a gagné sa carte verte, le fameux sésame pour pouvoir vivre aux États-Unis, à la loterie organisée par le gouvernement américain. Son histoire est assez hallucinante, car elle a tout plaqué du jour au lendemain pour venir s’installer ici, à 50 ans, seule avec sa fille de 13 ans.

Nous irons aussi faire un petit tour dans Beverly Hills, afin de voir les énormes maisons de gens bien trop riches qu’en réalité, nous ne verrons pas du tout, les murs de leurs clôtures étant bien trop hauts. Mais nous trouverons un point de vue idéal pour photographier les immenses lettres HOLLYWOOD, qui ne sont en fait que des lettres posées sur une montagne. Pour ma part, ce vieux mythe date de l’époque où je regardais Beverly Hills sur TF1 en rentrant de l’école et en mangeant des Prince au chocolat.

Nous prenons l’autoroute jusqu’à San Francisco et arrivons de nuit par le Bay Bridge illuminé. Étant au volant, je demande à Mon Père de filmer l’arrivée avec ma GoPro, en passant la main par la fenêtre et en la calant sur le rétroviseur. Il prend son rôle d’assistant très au sérieux. La vue est magnifique, j’imagine déjà l’image au montage, en accéléré, pour ma vidéo sur les États-Unis. C’était sans compter son gros doigt devant l’objectif. Je crois que mon assistant a encore quelques progrès à faire.

Dès mes premiers pas dans la ville, San Francisco s’imposera sans aucun doute possible comme étant ma ville coup de coeur aux États-Unis. Déjà, elle peut se visiter à pied. Un peu de bus ou de cable car à la rigueur, mais nous avons enfin pu laisser la voiture au parking pendant trois jours. Nous avons arpenté les rues en pentes de la ville, découvert ses quartiers, ses parcs, ses vues incroyables. Nous avons déjeuné avec ma cousine Charlotte, l’une des dernières interviews de ma vidéo aux États-Unis, amoureuse inconditionnelle de San Francisco depuis 20 ans maintenant. Dans cette interview, elle dit d’ailleurs quelque chose qui m’a beaucoup marquée : « C’est une ville où l’on a la place d’être qui l’on veut comme on veut ». Ça m’a marqué parce que c’est précisément ce que j’ai ressenti en y débarquant.

Alamo Square, à San Francisco, Californie (États-Unis)Alamo Square, à San Francisco, Californie (États-Unis)

Pour de vilaines raisons météorologiques, nous n’avons pas pu voir le Golden Gate autrement qu’au milieu des nuages. Nous avons d’ailleurs plutôt eu frais à San Francisco au mois de juillet, malgré quelques belles apparitions du soleil qui nous ont offert le bonheur d’enlever pull et veste, le temps de quelques minutes. Nous ne visiterons pas Alcatraz car il aurait fallu s’y prendre à l’avance pour les billets. Mais je crois que ce n’est pas plus mal, visiter une prison, aussi tristement célèbre soit-elle, ne m’emballe pas des masses. Nous louperons donc Alcatraz et la traversée du Golden Gate sous le soleil, souvent considérés comme « les choses à ne pas louper à SF », mais nous descendrons Lombard Street au milieu des fleurs, nous admirerons les Painted Ladies et la vue démentielle sur la ville, nous mangerons des cookies dans le quartier gay de Castro, nous apercevrons quelques lions de mer – visiblement fatigués des touristes – à Fisherman, nous mangerons un burger géant au Lori’s Diner, nous boirons une bière sur l’herbe du Dolores Park, et nous nous arrêterons devant la Maison Bleue de la chanson de Maxime Leforestier. Et tout ça, ça valait bien le Golden Gate sous les nuages.

Avant de quitter la Californie et les États-Unis d’Amérique, nous avons fait une ultime pause à Carmel, aussi appelée Carmel-by-the-Sea, mais je trouve cet autre nom ridicule. Nous nous y sommes arrêtés pour une petite pause loin de la folie des grandes villes, loin des bouchons, du trafic, et histoire de ne pas penser que la Californie, c’est juste Los Angeles et San Francisco.

Le petit centre-ville est assez étonnant, c’est en réalité une allée bordée de magasins chics dans lesquels on ose à peine entrer. De chaque côté, de petites ruelles avec parfois des restaurants, parfois rien. Les maisons ressemblent à des maisons normandes, bien que je ne sois jamais allée en Normandie. Et au bout, l’océan et la plage. Tout est propre, presque aseptisé. On se croirait dans un centre-ville de jeu vidéo, il n’y a rien de naturel là-dedans, pas même une crotte de chien qui traîne. Nous avons croisé des personnes âgées marcher en amoureux face à la mer et des jeunes couples faisant leur jogging, mais où sont les ados qui tiennent les murs en refaisant le monde ? Où sont les scooters mal garés sur les trottoirs ? Malgré ce manque de « vie » flagrant, la ville est belle, les petites maisons qui bordent l’océan et les arbres immenses qui leur font de l’ombre donnent envie de s’y réfugier au coin du feu. Un brouillard, épais et omniprésent depuis notre arrivée, est venu casser l’ambiance estivale de Carmel, donnant ainsi une allure presque inquiétante de film d’angoisse à la ville. Mon Père m’apprend que Clint Eastwood en a été maire dans les années ’80. Je m’intéresse à cela de plus près, et découvre en fouillant sur Internet que la ville est « assez récente », fondée en 1902 par des artistes tombés en quelque sorte amoureux des lieux. Nombreux sont les écrivains ou les photographes qui se sont installés à Carmel ou qui y sont juste passés depuis cette date-là, en faisant un lieu de pèlerinage pas désagréable. Et plutôt reposant.

Good bye America, la fin d’une étape

Voilà. J’ai vraiment adoré San Francisco. J’ai d’ailleurs profondément aimé les Etats-Unis de manière générale, malgré mes stupides réticences initiales. Je suis désolée Journal, j’avais sans doute beaucoup moins d’anecdotes croustillantes à te raconter, comparé à mes aventures en Amérique du Sud. Voyager aux Etats-Unis est chose aisée, tout nous est facilité. Louer une voiture et la rendre prend seulement quelques minutes, on a bien moins de vilaines surprises en débarquant dans les hôtels, les transports en commun partent à l’heure, et même si les différences culturelles sont réelles, on retrouve la plupart des codes que l’on a en France, le fossé s’est considérablement rétréci. On retrouve un confort certain, au sens propre comme au figuré. Évidemment, une part de moi te dira que c’est agréable. Une autre part te dira que le chaos sud-américain me manque, que le bordel et le jemenfoutisme qui fait que « rien n’est jamais grave » n’était en réalité pas si mal. En fait, être mise à l’épreuve en permanence, que ce soit au niveau des codes sociaux, de la langue, des mentalités, de la culture, ça me faisait du bien. Ca m’évitait de m’empâter. Aux États-Unis, reçus comme des rois, l’empâtement n’est plus très loin. Je le sens. Et ça ne me plaît pas.

Journal, demain je dis au revoir à Mon Père et commence alors l’aventure « vraiment toute seule ». Prochaine étape, la Polynésie française, mon rêve de petite fille.
Good bye America, après ces 105 jours chez toi, crois-moi, tu me manqueras.

To be continued…

Toutes les photos des USA

Par Anne Sellès, le 23 juillet 2013 (mise à jour 25 janvier 2018)

États-Unis : Louisiane, jazz, Mississippi & compagnie

Cher Journal,

Après avoir dit au revoir à l’Amie A. à l’aéroport de Miami, nous nous sommes envolés, Cousin G. et moi-même, à La Nouvelle-Orléans où nous avons retrouvé la maman du Cousin G, que nous appellerons ici « Ma Tante ». Tu me diras, Journal, c’est un nom plutôt approprié, puisque c’est effectivement ma tante.

À l’arrivée, le sac de Cousin G. n’est pas au rendez-vous. Comme à chaque fois que l’on est confronté à ce problème, on aurait tendance à rester très longtemps devant le tapis des bagages de l’aéroport, continuant à le fixer même quand il s’arrête de tourner, attendant quelque chose qui n’arrive jamais ; qu’il se remette en marche et que l’ultime bagage manquant arrive, en vainqueur. Mais Cousin G., c’est un type zen et compréhensif, ça ne l’ébranle pas plus que ça, même si son sac est rempli de tous les cadeaux qu’il a ramené d’Amérique du Sud. Et il fera bien, d’être zen et compréhensif, car son sac à dos reviendra dès le lendemain, en pleine forme et sans dommage.

Avec Ma Tante et Cousin G., nous cherchons à être méthodiques en tentant d’organiser nos cinq jours sur place. Il y a une multitude de choses à faire, et puisque nous débarquons le soir assez tard dans la ville, nous ne prenons pas conscience une seule seconde de ce qui viendra nous empêcher d’être productifs comme nous l’aurions souhaité : la chaleur humide, diabolique et oppressante de la Louisiane. Nous sommes au mois de juillet. Nous comprenons dès le lendemain qui allait falloir fonctionner au ralenti pour éviter de suffoquer durant tout le séjour.

Nous commençons par partir visiter les « plantations ». À l’évocation de ce nom, je ne sais pas du tout à quoi m’attendre. Je n’ai jamais trop écouté mon prof d’histoire et je le regrette en t’écrivant ces mots, Journal. J’ai donc suivi le mouvement sans trop poser de questions. Nous atterrissons dans une immense propriété où nous sommes accueillies par des dames, qui ne tarderont pas à nous offrir des éventails ; je crois qu’elles ont eu pitié de nous et de nos visages abrutis par la chaleur. Rapidement, je comprends que nous ne verrons pas du tout de plantations, car il n’y en a plus. Nous allons écouter le guide nous parler des riches planteurs de coton et de canne à sucre, de leur belle demeure et du commerce triangulaire, unique terme qui rejaillira dans mes souvenirs datant de la classe de 4ème. Je n’aime pas vraiment ce genre de visites où quoi qu’il arrive le sentiment général s’imposera comme étant : « Oh, les méchants riches ! » et « Pffff, les pauvres pauvres Noirs ». Au final, nous n’apprenons rien et je trouve ces pèlerinages plutôt indécents. Que l’on n’oublie pas cette horrible partie de l’histoire est une chose, que l’on fasse de ces demeures des musées et parfois même des lieux où l’on peut séjourner en est une autre. Je sais que ma manière de voir les choses est particulière et loin d’être partagée par tous, Journal, mais moi, ça me met mal à l’aise. Que l’on laisse ces pauvres gens qui ont vécu l’horreur tranquilles.

La chaleur est étouffante, nous filons sans plus tarder pour faire une promenade en bateau sur les bayous, il devrait déjà y faire un peu plus frais. Nous empruntons un chemin poussiéreux et roulons longtemps. Au bout du chemin, une petite cabane vend des énormes têtes d’alligator, des oiseaux empaillés et des porte-clés d’un goût douteux. Ils proposent bières et nachos à des prix défiant toute concurrence. On se décide à manger un bout ici, sur la terrasse en bois sur pilotis au-dessus des marais. On aperçoit de petits alligators et des oiseaux en tous genres. Le décor est assez impressionnant, digne d’un épisode de Tom Sawyer. Les eaux sont d’une couleur profondément étrange, entre le vert et le marron, sombre, voire lugubre. Il n’y a pas de courant, ou très peu, et les eaux marécageuses sont recouvertes d’une mousse verdâtre où s’accrochent roseaux, joncs, nénuphars et cyprès d’eau. Un départ en bateau est prévu pour bientôt, nous sommes pour l’instant les seuls touristes. Arrivera une famille d’Américains pour nous tenir compagnie sur l’eau, mais nous ne serons pas plus, ce qui est fort appréciable.

Les bayous de Louisiane (États-Unis)Les bayous de Louisiane (États-Unis)

Notre guide, à la fois conducteur de bateau, vendeur de bières et enfant du pays, en connaît un rayon sur la zone. Il nous parle d’aires de nidification des alligators, des aigrettes, des ragondins ou des serpents. Il nous somme régulièrement de ne pas trop approcher notre main ou appareil photo de l’eau, je n’ai pas bien saisi la raison mais je n’ose pas redemander, de peur d’avoir compris qu’un alligator pourrait bien m’arracher quelques doigts au passage. Plus on s’enfonce au milieu des arbres, plus les paysages sont stupéfiants. Le moteur du bateau s’accrochera plus d’une fois dans ce qu’il y a sous l’eau mais qu’on ne voit pas, ajoutant une petite note de suspense à ce décor profondément inquiétant, digne d’un bon film d’horreur.

Nous retournons en ville où nous resterons désormais. L’âme de La Nouvelle Orléans est si singulière, il y règne une atmosphère unique faite de mixité et d’histoire que l’on ressent à chaque recoin du Quartier Français. Les touristes déambulent sous la chaleur écrasante, acceptant volontiers une petite pause sur le trottoir pour écouter le groupe de jazz du coin, qui a l’air d’être présent tous les jours, à la même place, tentant d’attirer les oreilles jusqu’à eux pour peut-être réussir à vendre un CD. La plupart des gens préfère détourner le regard et les talons quand il s’agit d’argent. Ce sont souvent les mêmes qui ont pris 35 photos des musiciens en quelques secondes, se postant sans complexe à un mètre de leur visage. Et ce type de comportement, Journal, moi ça me crispe. Ces musiciens ne font pas partie du paysage, ils ne sont pas des troubadours payés par le gouvernement américain pour venir nous divertir durant notre balade. J’aurais pu simplement laisser quelques dollars, mais au final j’ai acheté leur CD, que je ne réécouterai peut-être jamais car hors contexte c’est toujours un peu particulier. Mais en fait, je crois qu’à cet instant, j’avais honte du comportement de ces autres touristes. J’avais envie de les encourager, ces musiciens, de leur dire qu’on était restés assis là pas seulement pour les prendre en photo et se casser comme des malotrus. Mais aussi et surtout parce qu’on les considérait. Parce qu’on avait apprécié. On est dans l’un des états les plus pauvres des USA, malmené par l’histoire et torturé par la météo, alors même si ces musiciens ne sont sans doute pas dans les situations critiques que l’on peut imaginer, un peu de considération et de prise de conscience ne font pas de mal. Peut-être que ces touristes subitement pressés de s’en aller se sont rendus compte qu’ils étaient en retard à leur « tour organisé pour découvrir les dégâts causés par l’ouragan Katrina en 2005″… Non Journal, ceci n’est pas une blague, ce type de tourisme mal placé, voyeuriste et macabre, existe réellement. Et s’il existe, c’est qu’il y a des touristes suffisamment bizarres pour y aller.

Bon, ce quartier français, je l’ai parcouru en long, en large et en travers avec Cousin G., observant inlassablement ses balcons en fer forgé desquels flottent souvent fièrement un drapeau bleu blanc rouge, aux côtés du Stars & Stripes américain. Ici, restaurants cajuns et boulangeries françaises se côtoient sur le même trottoir, tout comme les restes d’une colonisation française et espagnole se mêlent à un patriotisme américain sans borne.
Mais la chaleur et l’humidité nous accablent tellement que nous finirons au Hard Rock Café pour une pause coca bien frais, qui se transformera sans trop d’effort en une pause mojitos. Signe que nous sommes bien, par ailleurs, aux Amériques, cet énorme Hard Rock Café et ses néons qui s’imposent au coeur du French Quarter, comme pour dire : « T’es aux ‘Stats Z’Unis, Baby ».

Le quartier français de la Nouvelle-Orléans, Louisiane (États-Unis)Le quartier français de la Nouvelle-Orléans, Louisiane (États-Unis)

Nous nous laisserons aller à tous les bons vieux clichés de la ville. Nous « flânerons », bien que le terme soit loin d’être approprié en soirée, sur la célèbre Bourbon Street, slalomant entre locaux bourrés, jeunes filles en sous-vêtements et drag queens déjantés, avant d’aller boire une bière au Lafitte’s Blacksmith Shop Bar, connu pour être le plus vieux pub des États-Unis. Nous prendrons le typique tramway du 19ème siècle pour traverser la ville au tarif de $3 la journée, et ainsi visiter – et boire du vin – dans le paisible quartier résidentiel de la ville, Garden District. Nous irons dîner chez Adolfo’s, un restaurant italien réputé du quartier du Faubourg Marigny, un genre de quartier hipster, bobo, gay friendly, voire les trois à la fois, où l’on croise boutiques de tattoos, bars animés et groupes de musique en tous genres à tous les coins de rues. Nous embarquerons aussi à bord d’un bateau à aube, symbole de la Louisiane, pour un tour sans grand intérêt, avec une voix insupportable déblatérant des choses absolument inaudibles dans des hauts-parleurs.

Avec Cousin G., nous testerons aussi le karaoké sur Bourbon Street. Je ne connais aucune chanson, les textes défilent bien trop vite pour mon petit cerveau, j’ai l’air d’une demeurée lorsque j’essaye de chanter. Mais Cousin G. aussi, ce qui me rassure. Nous occuperons notre temps en buvant des bières et en regardant ces Américains-et-fiers-de-l’être chanter et danser sur la scène comme si leur vie en dépendait. À noter que le barman m’a demandé ma carte d’identité à chaque fois que je suis venue lui commander quelque chose au bar. Il a fini par m’avouer : « C’est drôle, je t’aurais donné 13 ans ! »… Très drôle.

Avant de quitter La Nouvelle Orléans, nous avons la chance d’assister à l’Independance Day. Avec Cousin G., on s’attendait à tout un tas de festivités dans les rues, de la musique, des costumes, des gens soûls mais heureux, mais en réalité, que nenni. Nous n’avons rien vu, rien entendu. En fouillant sur Internet, on a en revanche découvert qu’un festival mettant à l’honneur les musiques noires-américaines se tenait sur les rives du Mississippi pour quelques jours à partir du 4 juillet. C’est aujourd’hui. C’est gratuit. On en profite pour manger des burgers gras et pas très bons, et boire quelques bières en espérant qu’elles nous rafraîchissent, les fesses posées dans l’herbe, mais là encore, rien n’y fait. La chaleur moite nous épuise, on a du mal à rester au soleil. Nous aurons tout de même le droit à un feu d’artifice au-dessus du fleuve, histoire de marquer le coup, mais nous quitterons les lieux un peu déçus de ne pas avoir pu vivre une fête nationale digne de ce nom, mais malgré tout très heureux d’avoir découvert une région légendaire de The United States of America.

Garden District, Nouvelle-Orléans, Louisiane (États-Unis)Garden District, Nouvelle-Orléans, Louisiane (États-Unis)

To be continued…

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Par Anne Sellès, le 5 juillet 2013 (mise à jour 25 janvier 2018)

États-Unis : l’histoire d’un road trip en Floride

Cher Journal,

J’ai une idée ; si je ne te racontais pas que quelques heures avant de prendre mon vol Lima-Miami, je me suis rendue compte que je m’étais plantée dans la date lors de l’achat du billet d’avion ? Allez, je ne te raconte pas. Je te raconte juste que j’ai dû racheter ledit billet car nous prenions un vol low cost, pour lequel l’option « changement de vol » me coûtait plus cher que le rachat d’un billet…

Après un vol de nuit direction la Floride, Cousin G. et moi quittions définitivement le continent sud-américain avec, en tout cas pour ma part, beaucoup de tristesse et de nostalgie. Une étape de mon tour du monde se terminait. Dans un voyage « tour du monde », la nostalgie n’a pas vraiment sa place, ou bien elle est de courte durée. Car on sait que de nouvelles aventures nous attendent, il est difficile de contenir son excitation, même si la peine de quitter ce que l’on vient tout juste de découvrir est réelle. On vit alors assez régulièrement un espèce d’ascenseur émotionnel, pris entre différentes sensations. Mais je savais que quelque chose de spécial s’était passé entre l’Amérique du Sud et moi. Un besoin et une envie d’y retourner, et vite.

Arrivés à l’aéroport de Miami, nous récupérons notre voiture de location. Elle est blanche et a une allure de petite sportive nerveuse. Nous sommes contents, il faut beau, chaud, et nous venons d’acquérir pour les dix jours à venir un GPS dernière génération, qui nous permet de téléphoner et d’avoir du Wifi. Après avoir connu les galères de Wifi un peu partout en Amérique du Sud, c’est une véritable renaissance. Il faudra bientôt aller chercher une autre personne venue de France pour partager un bout de voyage avec nous. Nous l’appellerons l’Amie A.

Il faut que tu saches, Journal, qu’à la base, la Floride n’était pas une destination qui me bottait particulièrement. Loin de moi l’envie de faire la difficile, mais disons que, connaissant assez mal les États-Unis, ce n’était pas forcément le coin que je souhaitais voir en priorité. Mais il faut savoir que les vols venant d’Amérique du Sud passent bien souvent par Miami. Ce fut notre cas ; Cousin G. et moi y avons donc vu là un signe pour nous y arrêter. Très rapidement, nous avons cerné où nous atterrissions et compris que nous allions vivre dix jours à l’opposé total de ce que nous avions vécu durant deux mois et demi en Amérique du Sud. Ici, du moins à Miami, c’est l’Amérique, c’est l’opulence, c’est la richesse, c’est la folie, c’est la démesure, c’est l’argent, c’est la nourriture, c’est l’argent (quoi, je l’ai déjà dit ?)… Étonnamment, nous l’avons réellement vécu comme un petit choc culturel. Il fallait se réadapter à la vie moderne, mettre chaussures de marche et veste coupe-vente au fond du sac et sortir notre plus belle paire de tongs, parce qu’en plus de ça, c’est le plein été ! Nous voilà, caressant avec nos petits pieds meurtris par les randos le sable blanc de Miami Beach, admirant les vagues et les femmes décomplexées aux maillots bien trop petits pour être décents, prenant enfin conscience que l’Amérique du Sud, ça y est, on l’avait fait.

Après avoir récupéré l’Amie A. à l’aéroport, nous avons goûté à Miami et sa folie durant trois jours. Finis les petits hostels sommaires, ici, les dortoirs sont modernes et épurés, on est face à la mer avec open bar sur le rooftop, ou les pieds dans la piscine sur fond de musique caribéenne ; on se promène entre chaînes de fast food à la mode, boutique de fringues (courtes, très courtes) et bars à terrasses immenses où les happy hours proposent des cocktails géants aux couleurs fluos les plus improbables – même quand ce n’est pas du tout l’heure de l’happy hour. Les voitures de courses vrombissent à quelques centimètres des poom poom shorts de ces filles aux dents blanches impeccables, ricanant comme des pintades. On a l’impression de vivre au beau milieu d’un tournage de série TV, mais non, les gens vivent vraiment « comme ça », ce que me confirmera Bertille, ma première française interviewée aux États-Unis. Elle ajoutera : « Je me demande vraiment comment ils font, ces gens, parce qu’il faut énormément d’argent pour vivre cette vie ». Quand Bertille parle de « cette vie », elle parle des boîtes de nuit select, des voitures de sport, des tenues extravagantes, des soirées VIP. Elle appelle ça « une vie à la Dexter« .

Après avoir dépensé l’équivalent d’un budget de deux semaines en Bolivie en trois jours à Miami, nous prenons la route pour les Keys, à la découverte du « reste de la Floride ». Parce que figure-toi, Journal, que réduire la Floride à Miami et à la fête serait une erreur tout à fait gravissime. En réalité, c’est un peu « Miami » VS « le reste de la Floride ». Nous nous en rendrons rapidement compte en arrivant à Naples, troisième étape de notre road trip, après plusieurs heures de route. Chercher un resto où dîner après 21h dans « le reste de la Floride », c’est un peu comme chercher des Galeries Lafayette et un Burger King à Rochefourchat, charmant petit village d’un seul habitant, dans la Drôme. Très vite, nous comprendrons pourquoi la Floride est surnommée « la maison de retraite des États-Unis ». Nous nous retrouverons même à bruncher dans un restaurant – toujours à Naples – composé exclusivement de personnes de plus de 75 ans.

Le reste de notre route fut composée d’hôtels 3* avec lits king size, piscine, bar extérieur (donc apéro, Journal, ça faisait longtemps), et plage à proximité. Plus aucune possibilité de trouver des hostels ou autres auberges de jeunesse. Quant à l’unique fois où nous décidâmes de visiter un « centre-ville », ce fut plutôt rapide, car totalement désertique et aseptisé. La Floride m’aura permis de sauter à pieds joints dans les plus beaux clichés américains, du mariage sur la plage face au coucher du soleil à Key West, aux burgers XXL avec triple bacon à dévorer au coin d’un bar à Sarasota, en passant par les longues avenues désertes aux lignes jaunes bordées de cocotiers à Naples.

Nous n’avons rien visité d’extraordinaire en Floride, nous avons juste profité de ces paysages de carte postales qui, jusqu’à présent, n’existaient pour moi que dans ma télévision. Nous avons profité de la gentillesse des Américains, gentillesse que je ne soupçonnais pas, bien trop occupée à critiquer une nation que je ne connaissais que trop mal. Mais j’ai très vite été forcée d’admettre qu’ils étaient – pour la plupart – vraiment charmants et très loin de cette idée absolument erronée que je m’en faisais. Je n’ai pas de bons plans ou d’anecdotes malheureuses et savoureuses à partager. Ce road trip se passera sans vague, même si nous louperons toutes les visites en airboat des Everglades et que nous assisterons à un changement de temps tout à faite incroyable sur la plage de Sarasota, nous faisant passer d’un splendide coucher du soleil sans nuage à une tornade démente en quelques minutes.

Sarasota, Floride (États-Unis)Sarasota, Floride (États-Unis)

Si l’arrivée à Miami fut un choc aussi culturel que thermique, après nos aventures en Amérique du Sud, nous apprendrons relativement rapidement à (ré)apprécier les bons côtés de la vie occidentale, notamment pour la facilité avec laquelle le touriste peut voyager par ses propres moyens. Quant aux mauvaises habitudes propres aux pays occidentaux, il ne nous aura pas fallu longtemps non plus pour les réadopter, à notre grand désarroi ; prendre la voiture pour tout et pour rien, cesser de compter notre argent, « après tout, tout est cher ! », rester centrés sur nous et notre petit groupe sans jamais vraiment nous intéresser aux gens qui nous entourent… À croire que seule la différence radicale nous permet de le faire.

Après dix jours reposants, nous avons tenu à terminer notre séjour en Floride en beauté par deux jours dans le Parc Universal Studio d’Orlando à faire les gosses, Cousin G. et moi, entre les montagnes russes d’Harry Potter et de Hulk.  Mais si l’aventure et les galères n’allaient pas me manquer, ceci était une toute autre question…

To be continued…

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Par Anne Sellès, le 29 juin 2013 (mise à jour 25 janvier 2018)

Sept jours express pour appréhender le Pérou : échec

Sept jours express pour appréhender le Pérou : échec

Cher Journal,

Nous avons passé la frontière péruvienne, après le Lac Titicaca, avant d’arriver à Puno, sans aucune difficulté. Aucune anecdote croustillante à te raconter cette fois-ci. Mais une fois au terminal des bus, nous nous sommes sérieusement posé la question suivante : « Et maintenant, on va où ? ». La Copine Française, nous ayant rejoint à La Paz, a exactement sept jours pour se rendre à Lima, délai au bout duquel l’attend son avion pour rentrer en France. Pleinement conscients de la stupidité avec laquelle nous avions calculé la chose, nous ne perdons pas de temps et filons à Arequipa.

Attention, chien méchant

C’était à peu de choses près ce qui était écrit dans le Routard qu’avait apporté La Copine Française à propos d’Arequipa. Il était écrit que c’était une ville dangereuse, et en lisant toutes ces vilaines choses dans le bus, j’ai bien eu le temps de m’imaginer les pires abominations. À notre arrivée, nous avons trouvé une chambre triple dans un petit hôtel à deux pas de la place principale pour un prix tout à fait raisonnable. On est heureux de retrouver une vraie salle de bains et une bonne douche presque chaude. Car rappelle-toi, nous ne nous sommes pas douchés depuis La Paz, puisque les gens de la Isla del Sol chez qui nous avions dormi ne disposaient que d’une salle de bain à l’extérieur avec douche sans eau chaude. Tu me diras, on en a vu d’autres et on continuera à se laver à l’eau froide, Journal ! Ceci n’est pas un problème, mais il faisait tout de même extrêmement froid à presque 4000 mètres d’altitude…

Florian, notre copain suisse rencontré en Bolivie visitait l’Amérique du Sud dans le sens inverse au nôtre. Il était donc déjà passé par le Pérou et nous avait déconseillé de faire l’impasse sur le Cañon del Colca, dont le départ se fait à Arequipa. Sa rando dans le cañon avait duré deux ou trois jours, il avait mangé plein de choses étranges, rencontré plein de gens sympas, dormi dans plein de lieux improbables ; il nous racontait ses petites anecdotes en nous montrant des photos, donc bien évidemment, cela nous avait mis l’eau à la bouche.

Cañon del Colca (Pérou)Cañon del Colca (Pérou)

Notre hostel propose des excursions de ce type et nous décidons sans nous battre d’en booker une pour le lendemain. Mais face au constat du peu de temps dont nous disposons pour nous rendre jusqu’à Lima, nous optons pour l’option « excursion d’une journée », ce qui fut une erreur monumentale. Je m’explique, Journal. Déjà, c’est loin. Donc même en faisant les très grandes lignes du Cañon, et même au courant du début à la fin, il y a de la route. Il nous est donc demandé de nous lever à, non pas 6h, non pas 4h, mais… 2h du matin. Ensuite, une fois arrivés à la porte du site, nous devons payer un droit d’entrée. Nous le savions mais n’avions pas réellement pris conscience que c’était crétin de payer 70 soles (l’équivalent de 18€) pour quelques heures sur place. 70 soles c’est tout de même beaucoup d’argent. Les paysages sont beaux, mais j’ai déjà vu tellement de belles choses que j’en deviens presque difficile. Je ne suis pas transcendée. Et ça m’agace car je préfèrerais 1000 fois l’être. Nous roulons jusqu’à un immense parking où sont garés vingt à trente mini-bus, tous quasi identiques, c’est à s’y perdre. Nous avons droit à un temps libre pour observer le vol des condors. Je m’entête à essayer de les photographier. 80 clichés plus tard, j’en efface les 3/4 et abandonne l’idée d’immortaliser ce moment qui ne me transcende pas non plus. Attention Journal, tu vas sans doute penser que je suis devenue aigrie. Je ne peux que reconnaître la beauté des lieux, j’explique juste que je suis bien moins émoustillée par ces paysages-là que par certaines choses que j’ai pu voir auparavant. Il faut dire aussi que nous sommes entourés de vendeurs de souvenirs qui viennent en moyenne nous voir chacun quatre fois, ce qui peut vite devenir assez lourdaud.

Après s’être trompés de mini-bus, nous retrouvons notre guide qui se croit marrant – et crois-moi, il ne l’est pas du tout, Journal. Nous nous rendons aux piscines thermales du coin, devons emprunter un petit pont suspendu (de loin le meilleur moment de la journée), payons notre droit d’entrée de 5 soles et allons profiter des eaux chaudes, troubles et pleines de moucherons. Niveau propreté, rien à voir avec les Aguas Calientes du Sur Lípez en Bolivie.

Depuis le début de mon voyage, je crois que c’est la première fois que je me laisse aller à la terrible habitude, mais ô combien inévitable dans un voyage comme celui-ci, de la comparaison. La Copine Française qui n’était pas en Bolivie avec nous se contente amplement de ces trous d’eau chaude (trouble et pleine de moucherons). Mais Cousin G. et moi, nous sommes tout de même un poil déçus. On barbote quand même et profitons du beau panorama qui s’offre à nous, ainsi que de la conversation d’un chauffeur de mini-bus concurrent essayant de draguer notre chauffeur, pourtant visiblement peu intéressé par les hommes.

Il est l’heure d’aller déjeuner ; nous voilà en route pour une petite maison de village, remplis de touristes excités. Nous devrons payer. Quoi de plus normal, tu me diras, Journal. Sauf que nous n’avons pas le choix du lieu, donc pas du prix final. Nous nous retrouvons à payer un restaurant-buffet très mauvais – dont nous n’aurons presque rien avalé – à un tarif indécent, alors que nous cherchons tous les jours à payer le moins possible, puisque nos finances ne nous permettent pas de nous faire plaisir à chaque repas. Toute cette expérience est finalement un parfait exemple des limites des tours organisés, qui savent si bien se gaver sur notre dos tandis qu’ils se targuent au départ d’avoir un prix plutôt bas : « Vous auriez payé plus cher en vous débrouillant par vous-même ». Possible pour ce qui est du transport. Encore que, je demande à voir. Mais pour le reste, c’est de la couillonnade.

Nous repartons joyeux malgré tout, il en faut plus pour nous démonter. La prochaine halte sera à 5000 mètres d’altitude, dans un renfoncement de la route sans aucun intérêt, où sont installées des dames vendant toutes sortes de choses pour les touristes. J’achète une paire de moufles que je trouve marrantes, même si avec le recul, je sais que je ne les aurais jamais mises. À peine le temps de négocier le prix absolument scandaleux annoncé par la petite dame, que notre guide nous somme de revenir. J’arrive à faire baisser le prix, mais je sens à distance que le guide commence à être agacé. Je lui demande juste une minute, puis il menace de partir sans nous. Je paye donc rapidement, attrape mes moufles, dis au revoir et m’enfuie en courant. Une fois dans le mini-bus, je constate la plus stupide des choses qui aurait pu m’arriver : la dame m’a donné deux mains droites. Le guide se fout bien de ma gueule et me dit qu’on ne peut pas y retourner, nous n’avons pas le temps. Je roumègue dans mon coin jusqu’à notre retour à Arequipa. Avec Cousin G. et La Copine Française, nous nous accordons sur le fait que ce tour d’une journée ne vaut absolument pas le coup. Les moments que je garde en tête : avoir pris un bébé lama dans les bras (j’ai dû payer 5 soles pour ça) et la traversée du pont suspendu, car le Cousin G. faisait grise mine et c’était plutôt marrant à voir !

Cette petite mésaventure onéreuse mise à part, la ville d’Arequipa est très belle en plus d’être très très dangereuse. Non, Journal, c’est une blague. Il ne nous est absolument rien arrivé. On a tous les trois adoré Arequipa, le Monastère Santa Catalina, la Cathédrale sur la Plaza de Armas, et sa vue incroyable depuis les toits sur les volcans Misti, Chachani, et Pichu Pichu, au milieu des cloches, surplombant la ville.

Cusco et la sempiternelle question : comment se rendre au Machu Picchu ?

Après une nuit tout à fait correcte dans le bus, nous dégottons à Cusco un petit hôtel vraiment très chouette avec une chambre absolument immense pour nous trois. Nous recevons un accueil des plus chaleureux malgré une arrivée à 7h du matin, ce qui n’est pas très habituel puisque les check in se font généralement à partir de 14h. Nous profitons d’un Wifi presque sans faille, et d’un espace dément pour étendre notre linge, lavé dans le lavabo et dans la douche de notre petite salle de bain, comme toujours.

Journée festive à Cusco (Pérou)Journée festive à Cusco (Pérou)

Dans le centre de la ville, c’est la fête. Difficile de circuler, même à pied, on se fait écraser par des groupes de gens en costumes traditionnels. Malgré tout ce monde sur la Plaza de Armas (oui Journal, toutes les places des villes sud-américaines s’appellent à peu près pareil…), on remarque tout de même l’architecture de la ville, ses petites maisons blanches, ses balcons en bois, suspendus aux façades immaculées, ses imposantes églises et ses petites rues pavées. Même le MacDo est classe, encastré dans les arcades de la place centrale, il passe presque inaperçu. On remarque des milliers de drapeaux présents absolument partout dans la ville, il s’agit d’un drapeau arc-en-ciel. On pense alors à une gay pride inca, et même si cela nous amuserait beaucoup, ça nous semble malheureusement tout à fait absurde. On finit par demander à un passant, qui nous explique, froid et fier : « C’est le drapeau de la Ville de Cusco. Il représente la puissance inca. ». Ah. Ca sent l’embrouille. Je rencontre l’après-midi même Guillaume, un Français vivant à Cusco dont je ferai une interview. J’en profite pour lui en demander davantage sur cette histoire de drapeau. Il me raconte que la communauté gay de San Francisco aurait « volé » ce drapeau à la fin des années 70. Depuis, c’est la guerre. Mais après m’être penchée davantage sur le sujet, j’ai tout de même remarqué une petite différence entre les deux drapeaux ; le gay comporte six couleurs, celui de Cusco en compte sept (le bleu clair en plus, situé entre le vert et le bleu foncé). Me voilà rassurée, considérant ainsi que personne n’a volé le drapeau de personne. Parce que tu sais bien Journal, que je suis pour la paix dans le monde.

Nous marchons toute la journée dans les petites rues de Cusco, en nous posant la question que tous les voyageurs au budget non-élastique se posent : « comment aller au Machu Picchu depuis Cusco ? ». On sait qu’il existe plusieurs possibilités et qu’évidemment, les différentes possibilités correspondent aux différents budgets. Il y a la solution la plus simple, la plus rapide et la plus chère qui consiste à prendre le train ; trois compagnies (PeruRail, IncaRail et Machu Picchu Train) assurent le trajet depuis Cusco jusqu’à Aguas Calientes. Mais on écarte très rapidement cette possibilité, ça coûte un bras et demi, soit plus de 100€ l’A/R. Il y a la solution sportive, celle de faire un trek, que mon inconscient a en réalité écartée depuis très longtemps. Mais je n’ose pas le dire à Cousin G. et à La Copine Française, j’ai un peu honte. La bonne nouvelle, qui me sauvera de la honte, c’est que les prix sont également assez élevés, et qu’il faut les réserver à l’avance (notamment le plus connu, l’Inca Trail, qui se réserve des mois et des mois à l’avance – ils sont fous ces sportifs…). Il y a l’alternative à la solution sportive, qui a l’air de plaire à mes deux compères, c’est le tour organisé en vélo de Cusco à Aguas Calientes. Mais nous devrons là aussi écarter cette possibilité, car il faudrait le payer maintenant, or, La Copine Française est dans l’incapacité de tirer de l’argent depuis son arrivée au Pérou. Et nous, on ne peut pas lui avancer car nous avons des restrictions appliquées toutes les semaines sur les sommes d’argent liquides retirées dans les banques péruviennes. Il nous reste la solution des pauvres, que nos gentilles hôtes auront la patience de nous répéter au moins cinq fois : prendre un bus local jusqu’à Santa Maria, attraper un taxi jusqu’à Hidroélectrica, et marcher le long des rails du train jusqu’à Aguas Calientes. Nous optons à l’unanimité pour cette solution et décidons de ne partir qu’avec très peu d’affaires dans un petit sac à dos, car il faudra se le trimballer durant le périple : un tee-shirt de rechange, des sous-vêtements, une brosse à dents, du dentifrice, du déo, notre appareil photo, une bouteille d’eau. Et c’est tout.

Levés aux aurores le lendemain, nous nous rendons gaiement au terminal de Quillabamba, à Cusco, en taxi, et payons nos 15 soles (moins de 4€) de ticket de bus. Les prix fluctuent a priori en fonction de l’humeur des vendeurs et de la tête des clients, car j’ai pu lire que certains avaient payé le double. Les locaux ont quant à eux sans doute payé la moitié. Le bus est extrêmement pourri, nous serons les seuls touristes à l’intérieur. Comme à leur habitude, ils vendent plus de tickets qu’il n’y a de places, certains se retrouvent donc assis sur des tabourets en plastique au milieu, dans l’allée, durant les cinq heures de trajets. Une route pourrie et un bus pourri, ça donne un trajet pourri à la fin duquel on est très heureux d’arriver. Un chauffeur de taxi propose de nous emmener à Hidroélectrica. Nous ne réussirons pas à négocier davantage que 15 soles par personne. Mais le trajet épique d’1h45 dans la jungle valait son pesant de cacahuètes ; la route – la piste, pardon – fait la largeur de la voiture, elle est toute défoncée, et le pare-brise de notre chauffeur a un impact bien plus gros qu’une pièce de 2€ (il fait environ la largeur du pare-brise). Le tout, sur un mix électro-house-latino, qui nous fait danser pour oublier que l’on pourrait bien s’écraser 20 mètres plus bas. En partant, Cousin G. lui demande où il a acheté son CD, et le chauffeur lui offre en cadeau avec une petite main sur l’épaule.

Nous arrivons à cette vilaine centrale hydro-électrique (d’où le nom, oui, tu es perspicace, Journal), nous signons un registre signifiant que nous sommes passés par là – au cas où nous n’en sortirions jamais, je suppose – et nous nous mettons en route. Nous suivons les rails du train durant plus de 2h30, avant d’arriver à Aguas Calientes, où nous nous précipiterons pour acheter nos billets d’entrée pour le Machu Picchu le lendemain matin. Attention, ceci pourrait être un peu suicidaire, car il paraît que normalement, il faut les acheter en avance sur le site Internet (http://www.machupicchu.gob.pe) ou dans un bureau officiel à Cusco. Évidemment, nous, nous n’avons pas du tout fait ça mais avons pu les acheter dans le bureau officiel d’Aguas Calientes. Peut-être qu’en pleine haute saison, ce n’est pas possible. Je ne sais pas.

Nous trouvons ensuite un hostel plutôt douillet pour la nuit, qui nous offrira un Pisco Sour, LE cocktail péruvien que nous devions absolument goûter. Et bien verdict, c’est fort et bizarre. Le lendemain, nous nous levons à 4h pour faire comme tout bon touriste qui se respecte : aller voir le lever du soleil sur le Machu Picchu. MAIS. Il pleut. Très fort. Nous allons tout de même faire la queue pour prendre le bus (ouais, vu l’heure qu’il est et vu le temps qu’il fait, on montera à pied une autre fois). Je constate que je n’ai pas de k-way, j’achète donc un poncho rouge à une dame dans la rue, je ressemble à une horrible fraise Tagada. La pluie s’arrête mais les nuages sont épais et on ne voit absolument rien…

Jusqu’à cet instant béni, vers 11h, soit plus de 5 heures après, lorsqu’ils se dissipèrent enfin. A ce moment-là, tout devient dingue, le ciel s’éclaircit laissant place enfin aux vraies couleurs du site, majestueux. On se glisse au milieu des ruines que l’on inspecte silencieusement. Honnêtement, je pense qu’un guide nous aurait appris plein de choses, Journal. Mais trop pauvres nous fûmes, nous avons alors fait marcher notre imagination.

Nous recroisons Philippe, Dessi et leurs deux filles totalement par hasard sur le site. On se suit et on se croise fortuitement depuis le sud de la Bolivie. Eux sont arrivés il y a peu, nous, nous avons déjà fait le tour et nous apprêtons à redescendre à Aguas Calientes à pied, peut-être pour se déculpabiliser d’avoir pris le bus pour monter. Faite quasiment intégralement d’escaliers, la descente d’1 heure est assez éprouvante. Nous nous envoyons donc une immense pizza pour nous féliciter à notre arrivée.

Le soir venu, nous prenons le train jusqu’à à Ollantaytambo, puis un bus inclus dans le tarif jusqu’à Cusco. Refaire la même chose qu’à l’aller en sens inverse nous prendrait trop de temps… Et le temps nous est réellement compté. Tant pis pour l’argent.

Lima : dernière étape péruvienne

Oui, Lima fut notre dernière étape péruvienne. Et s’y rendre en bus fut une véritable torture, je ne souhaite à personne de s’infliger cela volontairement un jour dans sa vie. Pour faire simple et pour éviter de rentrer dans les détails, ce furent 20 heures de trajet. Et 20 heures de virages. Quand après 4 heures à apercevoir la fin de ma vie à chaque courbe et à lutter avec moi-même pour ne pas répendre l’intégralité de mon goûter de l’après-midi sur La Copine Française, j’ai décidé de demander au « Monsieur du Bus » quand s’arrêteraient enfin les virages. Il m’a répondu : « Ah. Mais c’est comme ça jusqu’à la fin, en fait. » Je ne sais pas si tu te rends compte, Journal, de l’effet dévastateur que cela peut avoir sur un mental. Lors d’un arrêt du bus, je suis allée récupérer dans mon sac des médicaments contre le mal des transports, ainsi que des feuilles de coca, mes nouvelles alliées dont je te parlais en Bolivie, et j’ai ingurgité tout ça en attendant que ça passe. Ou que je m’endorme.

C’est la fin du voyage pour La Copine Française. Mais Cousin G. et moi continuons. Nous visiterons Lima, son agréable quartier de Miraflores, son centre historique, son Musée national d’archéologie, d’anthropologie et d’histoire, contant l’histoire du pays, son Parque de la Reserva et ses incroyables jeux d’eau et de lumière. Lima nous apparaît comme une ville moderne, on prend plaisir à retrouver davantage de modernité en traînant dans son centre commercial flambant neuf, face à l’océan. Nous rencontrons pour une interview Éléonore, une Française installée à Lima, en couple avec un Péruvien. Elle nous emmène dans un chic bar-restaurant du bord de mer, on n’est plus du tout habitués à être dans des endroits comme ça, on se sent pouilleux, avec nos habits de vagabonds.

Bilan sur le Pérou : mitigé

Nous passons plusieurs jours tranquilles, à nous promener sans nous stresser, à prendre le temps, à arrêter de courir. Nous nous offrons des sushis deux soirs d’affilée, juste parce qu’on en avait envie. On se fait des soirées ciné à l’hostel avec des films en VO sous-titrés en espagnol. On s’offre quelques grasses mat’, on relâche la pression de cette semaine au pas de course. Malheureusement, et sans doute parce que nous avons couru et que nous n’avons pas pu laisser de place à l’imprévu, nous avons été « déçus » du Pérou. Enfin, j’ai été déçue du Pérou, je vais parler en mon nom. En arrivant de Bolivie, tout paraît vraiment cher au Pérou, que ce soit les restos, les hébergements, les sites touristiques ou les transports. Et alors que les Boliviens ne sont, en apparence, pas des gens très chaleureux, j’ai trouvé les Péruviens plutôt filous, voire parfois agressifs. Consciente aussi que c’est parce que je suis exclusivement passée par des endroits touristiques, ce que je te raconte, Journal, est vraiment à prendre avec des pincettes. Éléonore nous parlait d’endroits encore épargnés par la masse touristique, notamment au nord du pays. J’aurais aimé voir la Cordillère blanche ou me perdre en Amazonie. J’aurais aimé rencontrer davantage les locaux, me plonger dans l’histoire du pays, découvrir les coutumes, ne pas juste me sentir « touriste », extérieure à tout, à leur vie, leur quotidien, leurs problématiques, leurs enjeux. J’ai tout loupé. J’ai mal calculé. Malgré ça, je garderai de belles images en tête tout en ne perdant pas de vue que le meilleur reste à venir, si je décide de retourner voir le Pérou un jour.

To be continued…

Toutes les photos du Pérou

Par Anne Sellès, le 18 juin 2013 (mise à jour 28 janvier 2018)

Bolivie : braver manifestations et blocages de routes

Bolivie : braver manifestations et blocages de routes

Cher Journal,

Après quatre jours en dépendance totale dans le Sur Lípez, il était grand temps de voler à nouveau de nos propres ailes à travers le reste du pays. Mais c’était sans compter l’aspect TRÈS revendicateur de la personnalité de nos amis Boliviens, adeptes des manifestations, grèves et blocages de routes en tous genres. Faites ça en France, ça donne une guerre civile. En Bolivie, les automobilistes bloqués compatissent en tentant de comprendre les revendications des bloqueurs. Bref, belle leçon de fraternité mine de rien, même si ça reste profondément incompréhensible pour un touriste européen lambda, pressé, stressé et désireux de profiter de ses vacances sans encombre. Sauf que les encombres, Journal, ça fait partie de la Bolivie.

Uyuni-Potosí en bus : RÀS, si ce n’est le petit sac de vomi

Nous avons donc passé la nuit qui a suivi notre périple de quatre jours dans le Sur Lípez à Uyuni. Au réveil, nous filons à la gare qui n’est pas une gare, mais une rue avec plusieurs petites agences et de nombreux bus mal garés en double file. Aujourd’hui, le billet ne coûte que 25 bolivianos, soit cinq de moins que le prix annoncé la veille, au même guichet, pour le même bus, à la même heure. On commence à découvrir que les prix fixes et affichés, c’est un concept très occidental. Pas peu fière de cette économie substantielle d’environ 50 centimes, je file acheter un paquet de gâteau à une vieille dame en face. Elle m’en réclame 15 bolivianos. C’est plus de la moitié de mon ticket de bus, je sais pertinent qu’elle m’arnaque, mais mon côté Mère Teresa me convainc de lâcher l’affaire. Vais-je vraiment négocier pour quelques centimes qui ne représentent rien pour moi mais tant pour cette vieille dame (qui travaille toujours alors qu’elle a environ 75 ans au passage) ? Question existentielle du voyageur. Ou en tous cas, question existentielle de moi-même.

Comme les prix fixes et affichés, les horaires de bus respectés, ça n’existe pas tout à fait ici. Demander à la dame du guichet quand va arriver le bus lorsqu’il a déjà une heure de retard, on trouverait ça bien normal et jugerions d’ailleurs ce retard tout bonnement scandaleux en France. En Bolivie, c’est l’inverse, il semblerait que ce soit la dame du guichet qui trouve notre question (un peu redondante, je lui accorde volontiers) déplacée et très pénible. Tous les Boliviens attendant le même bus que nous ne semblent pas agacés le moins du monde, seul un petit couple de Suisses s’agite un peu en regardant dans tous les sens ; horloge, guichet, extérieur, nous. Puis ils nous lancent : « Mais vous savez où est le bus ? ». Lorsqu’il arrive enfin, je m’installe au premier rang pour bien voir la route, derrière le chauffeur, car je sais que ça va tourner, chéri. C’est une fois que chacun est bien installé et qu’il n’y a plus aucune autre place libre dans le bus, que je découvre le petit sachet de vomi du voyageur précédent, accroché au fil du rideau, à quelques centimètres de moi. Je ne le quitterai pas des yeux durant les quatre heures de voyages, jusqu’à Potosí. À force de le fixer, j’en arrive même à me demander ce qu’avait mangé le propriétaire pour obtenir une couleur pareille.

Je l’oublie un peu dès notre entrée dans Potosí ; au premier abord, la ville ressemble à un immense bidonville. La gare semble être très excentrée et nous décidons de ne pas jouer la carte de la marche à pied avec nos sacs, comme nous avions l’habitude de le faire en Argentine. Nous partageons un taxi avec le couple de Suisses. Bonne surprise, le centre est mignon, il a conservé son architecture coloniale et ses couleurs caractéristiques. Mais s’y promener est vite éreintant, nous sommes à plus de 4000 mètres d’altitude. Nous apprenons d’ailleurs que Potosí est la ville de plus de 100.000 habitants la plus haute du monde ; ça me plaît, j’aime bien les records.

On découvre que l’activité préférée des touristes ici, c’est d’aller visiter la mine d’argent du Cerro Rico. Nous regardons ce que proposent les agences et voyons des photos de touristes « déguisés » en mineurs et de vrais mineurs pas déguisés du tout, qui y travaillent comme des acharnés et y meurent souvent, pour un salaire misérable. Cousin G. et moi décidons de ne pas y aller. Nous passerons une journée plutôt détente à l’hostel à faire les choses que les gens restés en France oublient que l’on a à faire, comme envoyer des nouvelles aux familles, trier nos photos, les poster sur les réseaux sociaux car nous sommes des gens 2.0, puis faire notre petite lessive dans le lavabo de la salle de bain, trouver toutes les combines possibles pour étendre le linge, et au final, se rendre compte que l’on y passe la moitié de la journée.

Nous trouvons un resto tout vide pour déjeuner, le serveur-cuisto se sent visiblement bien seul et décide de venir taper la discut’. Nous apprenons qu’il est Espagnol, de San Sebastián. La suite, on ne l’a pas bien comprise. Il parle vite et beaucoup, on a du mal à en placer une. Puis arrive son patron, un homme plus âgé, en bleu de travail et avec du plâtre sur la figure et sur les mains. Pendant plus de deux heures, nous discutons de tourisme et de politique. Nous comprenons que le président actuel, Evo Morales, n’est pas franchement aimé de tous, et qu’ils auraient surtout revendiqué ses origines aymaras pour obtenir les votes des électeurs indigènes. Évidemment, on met de l’eau dans notre vin (même si nous buvons du Sprite), mais cela nous donne envie de nous pencher davantage sur la question.

Potosí-Sucre : Non.

À notre retour à l’hostel, on apprend que les blocages de route reprennent le lendemain, on nous conseille donc de nous lever à l’aube pour ne pas se retrouver coincés à Potosí. Nous écoutons ces conseils avec attention et mettons notre réveil à 5h. Malgré ça, on apprend une fois à la gare qu’aucun bus ne se rend à Sucre car les routes sont déjà bloquées. Il n’est pas encore 6h du matin, je n’ai pas bu mon café et il faut cependant prendre une décision : retourner dans le centre de Potosí (qui est donc à Bab El Oued par rapport à la gare) ou choisir une autre destination. Dans cette immense gare qui résonne, nous entendons les vendeurs des guichets de toutes les compagnies crier des Oruroruroooo pour Oruro ou des Uyuni-Uyuni pour Uyuni, mais comme l’idée de retourner en arrière ne nous emballe que moyennement, nous opterons pour Oruro, même si nous ne savons absolument pas où c’est.

Cinq heures de bus plus tard, nous sommes à Oruro, ville pas touristique pour un sou. Les gens ont l’air de nous regarder d’un drôle d’oeil. Ici, que des Cholitas ; très peu, voire pas de femmes en habit occidental. Car il faut savoir qu’en Bolivie, y compris dans les grandes villes, on croise encore (et c’est tant mieux) beaucoup de femmes en tenue traditionnelle ; on les appelle les Cholas ou les Cholitas. Et si tenue traditionnelle il y a, c’est alors la totale : le grand châle et ses longues franges, la jupe à plis et ses millions de jupons en-dessous, le fameux chapeau melon sur la tête, et côté coiffure, ces deux tresses si caractéristiques tombant jusqu’au milieu du dos, agrémentées de petits pompons en laine. Le must have, c’est l’aguayo, ce tissu typiquement bolivien à rayures, aux couleurs assez criardes, qui sert de porte-bébé, sac de courses, fourre-tout, sac à main, et toujours porté dans le dos. En fait, ce qui est hyper plaisant ici, c’est que l’on est vraiment au carrefour de deux mondes. On sent le gap entre la tradition, l’ancestral, l’histoire, et la modernité, l’occidental, le contemporain. Dans les villes, les jeunes sont à la « mode américaine », et les filles portent parfois des tenues moulantes et provocantes. On se demande seulement à quel moment se passe le changement ou si on peut dire « la transition » dans les familles. Je parle évidemment des villes, encore une fois, à la campagne, la question de la modernité ne se pose même pas.

Cholitas pendant une manifestation à Sucre (Bolivie)Cholitas pendant une manifestation à Sucre (Bolivie)

Aller à Sucre : « Même joueur joue encore ! »

Mais Journal, revenons-en à nos moutons. La ville ne me plaît pas du tout, et pour la première fois depuis le début de mon voyage (ça fait déjà plus d’un mois) je me sens vraiment très mal à l’aise ici. Il paraît pourtant que durant le carnaval annuel – qui n’est autre que l’un des événements culturels les plus importants de Bolivie – la ville est remplie de touristes et que l’ambiance y est formidable. Il a même été inscrit par l’UNESCO en 2008 sur la « liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». Le nom est très pompeux, mais ça veut dire que c’est super. Seulement, nous y sommes hors carnaval, et c’est l’angoisse. Nous ferons malgré tout un grand tour dans la ville, notamment jusqu’à cette immense statue de la Vierge, la Virgen del Socavón, perchée en haut d’une colline. Il aura d’ailleurs fallu monter les marches et ce ne fut pas une mince affaire ; nous sommes toujours à 3700 mètres d’altitude. Et moi, je suis toujours asthmatique.

Je précise au Cousin G. que j’ai vraiment très envie de me barrer dès le lendemain matin. Nous allons alors prendre la température à la gare, histoire d’être sûrs que les blocages ne nous obligeront pas à rester à Oruro jusqu’à ce que mort s’en suive. À la gare, on nous envoie de guichet en guichet, certains parlent d’une amplification du mouvement de grèves et blocages dès le lendemain matin, d’autres disent que des départs sont possibles mais qu’ils « ne savent pas », phrase entendue environ 5639 fois ce soir-là : « Oui mais non. Je ne sais pas. Peut-être, il faut essayer », nous dira-t-on inlassablement. Tout cela dure plus d’une heure, on est au bord du craquage. Mais un guichet nous apparaît alors en sauveur, en nous annonçant qu’un départ est possible environ tout de suite, et que demain ce sera trop tard. Nous n’hésitons pas longtemps, nous achetons nos billets en décidant de croire cette dame sur parole. À l’hôtel, évidemment, ils refusent de nous rembourser la nuit durant laquelle nous n’occuperons pas les lieux. Même pour négocier la moitié (car on a laissé nos sacs dans la chambre toute la journée), c’est un non ferme et catégorique. Je souhaite à ce monsieur qu’il attrape une vilaine diarrhée et nous filons prendre notre bus, direction Sucre.

À la gare, on dirait que c’est la guerre. Les gens se bousculent sur les quais, entre les bus, trimballant des paquets énormes. On dirait que tout le monde déménage, certains se retrouvent coincés entre un paquet et la vitre d’un bus, ça me rappelle une scène de Titanic ; tu sais Journal, au moment du naufrage où la plupart des gens n’en a plus rien à foutre de personne et où la moitié se retrouve à la flotte au lieu d’atterrir dans les canaux de sauvetage. Là c’est pareil, chacun veut mettre son paquet énorme dans la soute du bus, sauf que les gars, il n’y aura pas assez de place. Nous nous installons. Derrière nous, une dame avec son bébé qui a l’air d’être né il y a trois heures, puis rentre une autre dame avec une énorme cape léopard et des chiots minuscules dans les bras… Je me dis que les huit heures de trajet nocturne risquent d’être très longues. Et à cet instant précis, quelqu’un lança la musique de son téléphone. À fond. Et ça n’a l’air de déranger absolument personne.

Comme d’habitude, la nuit dans le bus n’est pas la meilleure que l’on ait passée depuis notre naissance, et ce jour-là, nous serons réveillés à 6h du matin par un espèce de mouvement de foule peu habituel pour un bus. Autour de nous, tout le monde se lève et se prépare pour descendre, comme si nous étions arrivés à destination. Je regarde à l’extérieur et constate qu’en fait je ne vois rien, il fait tout noir, pas un seul éclairage. Je demande à mon voisin de devant ce qu’il se passe, il répond simplement que nous devons descendre, et là, nous regardons ébahis les Boliviens récupérer leurs affaires dans la soute et se mettre en route, chargés comme des ânes, à pied, direction le seul endroit qui semblent avoir des éclairages au loin et qui est vraisemblablement la ville de Sucre. Mais personne ne râle. Des Cholitas de 75 ans trimballent des sacs énormes, parfois des gens plus jeunes viennent les aider, parfois pas. Cousin G. et moi entendons que nous sommes à deux heures de marche de la ville, j’ai subitement envie de pleurer. On ne comprend toujours pas ce qu’il se passe, les gens ne communiquent pas vraiment mais s’exécutent simplement. Après quelques minutes sous le poids de nos sacs à dos, nous voyons un immense feu de camp au loin, des grosses pierres et des troncs d’arbre bloquant la route, on devine des Boliviens assis un peu partout et… des taxis ! J’ai l’impression d’être une rescapée d’une île déserte qui atteint enfin le continent, sensation étrange et pas du tout excessive. Nous comprenons qu’il s’agit-là du blocage d’entrée vers Sucre, et laissons les taxis nous sauter dessus pour nous amener en centre-ville, et précisément à la gare des bus qui est totalement déserte.

Dans cette gare, il y a un bureau d’accueil, une dame seule et sa fille qui dort parterre. Je lui parle d’un hostel repéré la veille sur Internet ; il est très tôt, on ne sait pas s’il pourra nous accueillir à cette heure-là, mais nous décidons de tester. Elle nous amène alors à un monsieur, qui n’est pas un taxi officiel mais qui est garé dans l’arrière-cour de la gare. Nous partons avec lui, pas vraiment inquiets mais pas non plus très rassurés. Ce monsieur s’avère gentil, souriant, curieux, et il nous félicite presque, amusé, d’être arrivés à Sucre : « C’est très compliqué en ce moment sur les routes, vous n’avez pas de chance. Sucre est souvent bloquée parce que c’est la capitale de la Bolivie, vous savez… ». Le « vous savez » en fin de phrase n’était pas du tout une question, parce que pour lui, il n’y a pas de débat, Sucre EST la capitale de la Bolivie. Mais j’ai tout de même répondu à sa non-question par un : « Ah non, on ne savait pas ! Ce n’est pas La Paz la capitale de la Bolivie ? ». Petit coup d’oeil rapide et pas gentil du chauffeur dans le rétroviseur. Il répond plutôt sèchement que Sucre est la capitale constitutionnelle du pays, et que La Paz, seulement la capitale administrative. Ça sent la vilaine gué-guerre et les bonnes vieilles rivalités qui expliqueraient les profondes tensions ressenties au sein de l’État plurinational de Bolivie. On comprend bien que tout est lié. Le fait que le pouvoir de décision soit situé à La Paz, coeur du berceau amérindien, n’est pas sans rappeler l’élection d’Evo Morales, dont je te parlais plus haut, Journal. Parce que Sucre, « la ville blanche », porte, elle, l’emprunte espagnole, de part son incroyable architecture coloniale et son nombre important d’églises éparpillées dans la ville. D’ailleurs, il semblerait que les habitants de Sucre ne soient pas peu fiers de leur ville, de son histoire et de son passé colonial. La ville est belle, propre, bien entretenue, et désormais classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Le quartier de la Recoleta, à Sucre (Bolivie)Le quartier de la Recoleta, à Sucre (Bolivie)

Avec le Cousin G., on est tombés sous le charme de cette ville reposante. Son Mercado Central, ses étales et ses jus de fruits frais, son petit parc Bolivar où viennent se promener amoureux et vieilles personnes esseulées, le quartier de la Recoleta, ses petites rues pavées et sa colline dominant la ville, sa place centrale (Plaza 25 de Mayo) et sa splendide cathédrale, théâtre et témoins de l’agitation du centre-ville… On décide de se poser cinq jours pleins à Sucre, fatigués des bus et blocages de route, amoureux transis de la blancheur de ville, lassés de défaire et de refaire nos sacs, mais aussi car nous sommes tombés sur un hostel super, le premier vrai petit havre de paix depuis que nous sommes arrivés en Bolivie.

Nous recroisons par hasard la famille de Français rencontrés dans le Sur Lípez, Philippe, Dessi et leurs deux filles. Eux aussi se sentent bien à Sucre, nous partageons un super dîner avant que nos routes ne se séparent une nouvelle fois… Jusqu’à la prochaine fois, qui sera le lendemain au terminal de bus ! Nous nous y sommes rendus avec Cousin G. le matin, afin d’y acheter nos billets pour le soir, un peu flippés de nous retrouver encore coincés par un blocage. Nous décidons de voyager avec la même compagnie que notre petite famille de Français jusqu’à Cochabamba.

Sucre-Cochabamba : aucun problème… ou presque !

Après une dernière journée agréable sous les murs blancs éblouissant de l’ensoleillée ville de Sucre, nous retrouvons les Français à la gare, parés pour un énième trajet en bus de nuit. C’est la première fois que nous partageons un bout de route avec d’autres personnes, hormis notre couple d’Argentins dans le NOA, Karin et Osvaldo. Nos nouveaux amis français nous parlent de leurs visites à Sucre, les musées que nous avons loupés, les petits restos qu’ils ont essayés… Nous, on a mangé trois fois au même endroit, le Pueblo Chico sur l’un des pans de la Plaza 25 de Mayo, parce que l’on a bien apprécié leur sangria, les mojitos en happy hour et leurs pipocas de pollo, dont Cousin G. ne s’est jamais lassé. On prend d’ailleurs conscience que plus globalement, on a fait que manger durant ces cinq jours, en évoquant l’énorme glace engloutie l’après-midi même. Nous racontons à nos compagnons de route que dans ce glacier, nous avons rencontré le patron, un Belge marié à une Bolivienne. Il nous a parlé des difficultés de la vie en Bolivie et des difficultés de gérer une affaire dans ce pays : « Ici, les employés peuvent décider de ne plus venir travailler du jour au lendemain, et c’est super fréquent ». J’arrête de parler pour essayer de regarder droit devant moi, la route est mauvaise et je commence à sentir que les pipocas de pollo ne tiennent plus en place dans mon estomac. Dessi me donne des feuilles de coca à mâcher, en me certifiant que pour elle, ça marche. J’ai l’affreuse impression de bouffer du laurier, mais je m’exécute face aux menaces de Cousin G. qui ne tient pas à ce que je lui vomisse dessus… Difficile de dire si c’est psychologique ou si ça marche vraiment, mais quelques heures après, je me sens réellement mieux, tandis que les virages continuent. Histoire de t’expliquer, Journal, les locaux mâchent des feuilles de coca à longueur de journée. La coca est une plante d’Amérique du Sud aux utilisations rituelles et médicinales super importantes dans la culture andine depuis près de 5000 ans. Il paraît que la feuille de coca a des vertus magiques ; notamment contre le mal des montagnes et des transports (et c’est bien là que ça nous intéresse dans mon cas), parmi ses 14 principes actifs dénombrés. Tu n’es pas sans savoir, Journal, que la cocaïne est aussi extraite de la feuille de coca. Mais ça, c’est mal.

En plein milieu de la nuit, une vitre du bus explose. Les chauffeurs n’ont pas l’air paniqués, nous continuerons la route comme ça, avec ce courant d’air géant glaçant tout le monde. Je me demande très sérieusement si en Bolivie, on parviendra à passer un trajet en bus sans sachet de vomi, blocage de route, panne, explosion de vitre… Mais sans ça, Journal, je n’aurais rien à te raconter, n’est-ce pas ?

Nous arrivons à Cochabamba à 4h du matin, horaire tout à fait normal pour débarquer dans une nouvelle ville, c’est bien connu… Cette ironie subite souligne uniquement mon mécontentement, car l’agence qui nous avait vendu les billets de bus nous avait bien précisé que nous ne serions pas à Cochabamba avant 7h du matin. Nous avions insisté, sinon nous aurions pris un bus plus tard. Bref, nous voilà dans la gare dont il n’est pas recommandé de sortir avant l’aube, « à moins que vous ayez envie de vous faire voler vos affaires », nous dit la dame du point info de la gare. Nous attendons que le temps passe, tant bien que mal, ne perdant pas des yeux ces quelques personnes visiblement plutôt mal intentionnées, fixant nos sacs et autres effets personnels avec une conviction déconcertante. Le soleil semble s’être levé mais nous attendons un horaire plus décent avant de nous rendre à l’hostel et de recevoir l’accueil le plus mou de toute la Bolivie. La dame, visiblement pas aussi pressée que nous que l’on pose nos affaires, commence par nous tendre une clé en nous indiquant vaguement la direction à prendre pour atteindre la chambre. Nous ouvrons la porte et découvrons une chambre absolument pas faite, en bordel et extrêmement sale de surcroît. À notre retour, elle n’a pas l’air étonnée, je me demande alors si c’est un rite initiatique propre à Cochabamba. Cet hostel du diable n’en finira pas de me surprendre, en particulier lorsque je m’électrocuterai dans la douche, tentant de changer la direction improbable du pommeau de douche pour qu’il me mouille moi, et non le mur voisin. À noter en parallèle que la lumière s’éteint toute seule pour une raison que j’ignore et dont je me fous car je ne suis pas du tout électricienne.

Nous nous rendons à l’Office du Tourisme pour en apprendre davantage sur la ville et accessoirement savoir quoi visiter, car je ne crois pas te l’avoir dit, Journal, je n’ai aucun guide papier avec moi pendant ce voyage. Étonnamment, à l’Office du Tourisme, on nous dit qu’il n’y a pas grand chose à voir à Cochabamba. Aveu original. Seul le « Cristo de la Concordia », cette géante statue de Jésus les bras tendus, attire les visiteurs. Nous décidons alors de nous y rendre, d’autant plus qu’elle est la plus grande statue du Christ au monde, devant celle de Rio au Brésil. Petit rire machiavélique, nous sommes donc contents de pouvoir ajouter ce nouveau record à notre palmarès.

Cochabamba-La Paz : l’accalmie

Nous n’avons pas tenu à nous éterniser à Cochabamba. Sans trop le prévoir, nous atterrissons à la gare un beau matin du mois de mai, où nous avons été accueillis par une horde de Boliviens cherchant à remplir leurs bus au départ imminent. Une dame m’attrape le bras en criant « LA PAZ ! LA PAZ ! » … Euh, oui Madame, La Paz. Nous voilà alors, courant dans la gare avec nos sacs à dos pour tenter de la suivre. Elle nous demande nos noms pour créer nos billets de bus. Je souhaite quand même connaître le prix, elle me répond : « 20 bolivianos, muy buen precio amiga! ». Effectivement, muy buen precio, ça fait 2,20€ en catégorie « cama » (la meilleure, avec les sièges larges qui s’inclinent presque à 180°). Tout ça pour 8 heures de trajet, on n’aurait pas pu trouver moins cher.

L’arrivée à La Paz est tout à fait impressionnante. On se demande comment les mecs ont pu avoir l’idée de créer une ville ici, au milieu de la montagne. Entre les petites maisons accrochées à flanc de montagne, et les buildings jaillissant de la vallée, on a du mal à rester la bouche fermée face à ce spectacle assez stupéfiant. J’ai comme l’impression que je vais aimer cette ville. Sans tenir un discours néo-hippie lourd et inutile, j’aime les ondes qui se dégagent des rues blindées de la ville, atmosphère vibrant où se mélangent Cholitas, hommes d’affaires, écoliers en uniformes et touristes désemparés. Notre hostel n’est pas très loin de la gare, c’est un vieux bâtiment, immense. Nous élisons domicile dans un dortoir gigantesque de 14 lits où il fait froid. C’est mal isolé, les portes fenêtres donnant sur la bruyante avenue ferment mal. Le parquet craquent, l’escalier est vieux, et de tout en haut, si on monte par l’extérieur, on peut avoir une vue incroyable sur la ville.

La Paz, vue depuis notre auberge de jeunesse (Bolivie)La Paz, vue depuis notre auberge de jeunesse (Bolivie)

On part en vadrouille à la découverte de La Paz. Je suis bien contente de découvrir enfin cette ville dont j’ai tant entendu parler dans mon enfance. Mes grands-parents y sont venus plusieurs fois pour rendre visite à de la famille qui vivait là déjà à l’époque, et dont une cousine vit toujours, depuis près de 20 ans maintenant.

Nous rencontrons Florian, un Suisse-allemand en voyage en Amérique du Sud, qui nous propose d’aller jeter un oeil au marché le plus haut du monde et le plus grand d’Amérique du Sud : le Mercado 16 de Julio. Voilà qui nous rend heureux, deux records en un. Il faut nous dire, nous sommes dans la capitale la plus haute du monde, Journal (4200 mètres d’altitude) ! Waou. Tous ces records gratos, comme ça, en l’espace de quatre secondes ! Pour s’y rendre, c’est une autre paire de manches. Nous devons attraper un mini-bus, de ceux qui roulent comme des hystériques dans toute la ville, la portière ouverte en hurlant le nom d’une destination que seuls les locaux peuvent comprendre. Nous devons faire trois changements, si bien que je me demande si on ne s’est pas plantés dans nos calculs d’itinéraires. Mais nous finissons par y arriver. Le marché est absolument inloupable, avec ces 30 rues de large et 30 rues de long. En se promenant dans les dédales, on découvre des stands totalement improbables, de la plus petite pièce détachée de voiture à la voiture entière, en passant par des petits cochons, des vêtements, des produits d’entretien, des maïs grillés, des instruments de musique, des jouets pour les enfants, des chaussures, des fruits et des légumes, des produits de beauté et du maquillage, des contrefaçons de marques de fringues techniques et de sport, sans compter tous les petits restaurants aux odeurs absolument démentes, et les Cholitas qui proposent des jus de fruits aussi improbables que goûteux. Profondément amoureuse des marchés, je suis ici aux anges.

C’est aussi à La Paz que je ferai mon unique interview de Française en Bolivie. Il faut dire que non seulement les Français ici, ça ne court pas les rues, mais surtout, avec toutes nos problématiques de blocages de route, nous n’avons pas franchement eu le temps de débusquer le Français. Nous étions souvent amenés à changer de lieu aussi vite que l’éclair pour éviter que la manif’ suivante ne nous paralyse. Pour le coup, la Française en question, c’est ma cousine, Cécile. Elle nous fera découvrir le célèbre Marché des Sorcières, en nous contant tous un tas d’anecdotes étonnantes qui ne feront que confirmer à quel point la culture du pays est riche et passionnante. Poudres étranges, herbes intrigantes, grenouilles séchées et foetus de lamas sont mis en vente et exposés au croisement des rues Jimenez et Linares. Cécile nous explique que les foetus de lamas (qui sont de vrais foetus de vrais lamas…) sont, dans les rituels aymaras, offerts à la Mère Terre, la Pachamama. Pour éviter de s’attirer ses foudres et qu’il arrive malheur, il convient d’acheter et d’enterrer le foetus de lama avant de commencer toute construction sur un terrain, qu’il s’agisse d’une petite maison personnelle comme d’un énorme bâtiment officiel. Les ouvriers sur les chantiers seraient d’ailleurs tout à fait en droit de refuser de commencer à travailler si le foetus de lama n’avait pas été enterré. C’est dans ce même quartier que l’on achètera également tous nos souvenirs, je quitterai d’ailleurs La Paz quelques jours plus tard avec un sac à dos prêt à exploser.

Et enfin, clou du spectacle à La Paz, nous avons eu la chance de vivre la fête du Gran Poder, qui a lieu tous les ans entre fin mai et début juin. Pour les Boliviens, c’est en quelque sorte le jour le plus important de l’année. Durant 24 heures, c’est la fête dans tout le centre-ville. On assiste à des défilés d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, dans des costumes absolument incroyables. Tous dansent, boivent, rient, sourient, les générations se mélangent, tout le monde a l’air heureux, et c’est contagieux. Nous passons la journée avec Florian, le Suisse, ainsi qu’un Argentin, Juan, et un Colombien, Lucas, en voyage également. En réalité, il s’agit d’une fête religieuse en hommage à Jésus, son nom complet étant « El Señor Jesus del Gran Poder ». Mais pour être honnête, je n’ai strictement rien vu de très religieux là-dedans. Seulement beaucoup d’alcool et de stands de choripan.

Nous recroisons encore une fois totalement par hasard Philippe, Dessi et leurs deux filles. Nous dînons avec eux pour notre dernier soir à La Paz. Le lendemain, une copine française (que nous appellerons La Copine Française) débarque à La Paz, et nous partons direction le Lac Titicaca, avant de passer la frontière péruvienne…

Sauf que…

Sauf que le lendemain matin, on nous annonce qu’il ne reste plus que deux places dans le bus pour Copacabana. Pour notre première journée à trois trois, ça tombe plutôt mal ! « Mais revenez à 14h, il y en aura peut-être un », nous dit-on sur un ton enjoué. Comment ça « peut-être un » ? Personne ne peut être sûr ? On demande s’il est possible de quand même réserver des hypothétiques places pour cet hypothétique bus, afin de ne pas se retrouver face à un autre bus complet.

Nous profitons de ce laps de temps supplémentaire à La Paz pour aller visiter le Musée de la Coca. On apprend tout un tas de choses, de ses utilisations ancestrales à ses utilisations modernes et dérivées. Cela complète nos petites connaissances sur la question, notamment après avoir parlé d’Evo Morales avec ma cousine Cécile lors de son interview, qui nous apprendra que le Président de la Bolivie n’était autre que le plus important dirigeant des producteurs de coca pour usage illicite. Belle morale, Mr Morales !

À notre retour au terminal des bus à 14h, nous apprenons que l’hypothétique bus ne partira pas, à cause d’un blocage de route. Oui oui, Journal, tu as bien lu. Jusqu’au dernier trajet on y aura eu droit.

Nos vemos Bolivia

Nous finirons par réussir à le prendre, ce bus. C’est entourés de bon nombre d’autres touristes que nous arrivons à Copacabana, après avoir traversé une portion du lac en bateau, tout en observant le bus traverser lui aussi, à bord d’une immense barquette. Les paysages sont sublimes, le lac semble effectivement immense. C’est toute une émotion d’être ici, après avoir tant ri à l’école de ce nom improbable. Pipi-Caca. Titicaca sonnait comme un lieu qui ne pouvait être que bien trop éloigné de nous pour s’appeler comme ça. Et en toute honnêteté, à l’époque, je me demandais vraiment si « le plus haut lac navigable du monde » existait vraiment.

Le Lac Titicaca, depuis la Isla del Sol (Bolivie)Le Lac Titicaca, depuis la Isla del Sol (Bolivie)

Le spot dont tout le monde parle pour profiter des plus beaux paysages de Titicaca, c’est la fameuse Isla del Sol. Ce dont personne ne parle en revanche, c’est la montée terrifiante que l’on doit se taper, sacs sur le dos, pour atteindre les hostels et autres hospedajes qui se situent à flanc de montagne, voire tout au sommet. Je ne m’étalerai pas sur ce point, cela pourrait casser la magie du récit. Mais tu dois savoir, Journal, que j’ai craché mes poumons, car une fois n’est pas coutume en Bolivie, nous ne sommes vraiment pas loin des 4000 mètres d’altitude. Nous nous installons chez des gens qui louent deux chambres au-dessus de leur maison. Une douche d’eau froide et des toilettes sont à disposition dans une petite cabane du jardin. Sans surprise, nous faisons le choix de rester sales 24 heures.

L’heure de la bière a sonné, bien que, compte tenu des températures, un thé brûlant eut été plus adapté. On croise beaucoup d’enfants qui tentent de nous vendre des cailloux et des fleurs. Ils ont la consigne de ne pas se laisser photographier par les touristes gratuitement, ils savent déjà comment s’y prendre et tendant la main avec un petit sourire malin aux coins des lèvres. C’est assez surnaturel de les imaginer vivre ici, à l’année. Certains ne savent pas et peut-être ne sauront jamais vraiment comment c’est, de l’autre côté du lac. La Isla del Sol est une petite merveille, un havre de paix incroyable.

Notre séjour en Bolivie touche à sa fin. Mais je sais déjà que j’y reviendrai… Un genre de certitude que je ne peux expliquer. Ce pays et ses habitants m’ont marqués, et depuis ce jour-là à chaque fois que j’en parle, je suis à deux doigts d’acheter des billets pour y retourner. Nos vemos Bolivia.

To be continued…

Toutes les photos de Bolivie

Par Anne Sellès, le 30 mai 2013 (mise à jour 28 janvier 2018)

Bolivie : l’incroyable région du Sur Lípez

Bolivie : l’incroyable région du Sur Lípez

Cher Journal,

Previously, je te racontais que je m’apprêtais à passer la frontière Argentine-Bolivie d’une manière peu ordinaire. Je t’expose les faits. À notre arrivée à La Quiaca, nous demandons notre chemin à un homme grand et barbu, car on ne voit aucun flèche-panneau « frontière » pour les voyageurs un peu limités que nous sommes. La frontière, c’est en réalité une immense « porte » où des dizaines et des dizaines de gens passent, entrent, sortent, seuls, à deux, en groupe ou en famille, à vélo, marchant sur la route au centre ou sur les trottoirs sur les côtés. Car il y a une route au centre mais aucune voiture dessus, et des trottoirs sur les côtés. Je tiens à te le préciser, car là fut tout notre problème. Nous avons passé cette grande « porte », sacs sur le dos, à la fois tristes de quitter l’Argentine et heureux de découvrir une nouvelle culture. Arrivés de l’autre côté, je dis à mon Cousin G. que c’est tout de même bizarre que personne ne demande à voir nos passeports. On constate au passage que, « de l’autre côté », c’est-à-dire en Bolivie, c’est le bordel. Des gens partout, c’est agité, ça parle fort, le bordel je te dis. Nous allons voir un militaire qui traîne par là et je lui expose ma problématique : « Mais, Monsieur ! Personne ne veut voir nos passeports ? ». Le con, il s’est mis à rire : « Ahaha, si si, vous devez aller le faire tamponner là-bas, dans les petites cabines ! ». C’était super mal indiqué, je tenais à le préciser. Il fallait en réalité passer par les trottoirs du côté (et non par la route au milieu) et aller frapper au carreau pour demander à être contrôlé, parce que ce ne sont pas eux qui t’arrêtent. Eux, ils jouent aux cartes, font la sieste, regardent la télé et jouent à Candy Crush sur leur téléphone.

Au premier guichet, qui semble être celui de sortie d’Argentine, la dame nous fait « non » de la main. Nous allons donc au guichet d’à côté, le monsieur semble OK, tamponne le passeport du Cousin G., puis regarde le mien et me dit « Ah bah non, vous n’avez pas le tampon de sortie d’Argentine ! ». Ouais mec, Cousin G. non plus ne l’avait pas ! Il nous dit qu’il a mal vu sur le passeport de Cousin G., et que dans tous les cas, on doit faire tamponner notre sortie d’Argentine à la dame d’à côté, parce que lui, il est celui qui tamponne l’entrée en Bolivie. On y retourne, elle fait toujours « non » de la main. On insiste, et elle nous dit : « Les Boliviens ne laissent entrer personne. Si je vous tamponne la sortie d’Argentine et qu’ils refusent de vous tamponner l’entrée en Bolivie, vous ne pourrez aller dans aucun des deux pays ! ». Je m’imagine un instant coincée à la frontière, à ne pouvoir aller nulle part, ni à droite, ni à gauche. Je trouve ça plutôt marrant. On retourne voir le monsieur du tampon bolivien qui nous dit « Si si, dites-lui que c’est OK. ». Ce qui est assez drôle dans cette situation, c’est que les bureaux sont côte à côte, mais visiblement, tout ce beau monde a quelques problèmes relationnels, et c’est à nous de faire le pigeon voyageur. Nous assurons à la dame-de-mauvais-poil que le monsieur est d’accord, elle marmonne que c’est à nos risques et périls et qu’il ne faudra pas venir chouiner ensuite. Nous entrons en Bolivie victorieux comme jamais, mais là commençait le véritable challenge : fuir à tout prix Villazón, la ville frontière côté Bolivie, qui est moche et qui fait flipper.

L’épreuve : se rendre à Tupiza

En Argentine, quand tu veux prendre un bus, peu importe qu’il soit 6h du matin ou 10h du soir, tu vas à la gare des bus et tu prends un bus. Ici visiblement, demander où est la gare des bus à 19h semble aberrant : « Mais c’est fermé, madame ! ». Peu confiants, nous sommes allés vérifier par nous-mêmes. Bref, c’était bien fermé. Avec trois autres Français rencontrés à la frontière, nous cherchons un moyen de nous rendre à Tupiza pour éviter d’avoir à passer la nuit ici, puisque comme je le disais, c’est moche et ça fait flipper. Voyant des taxis alignés à la queueleuleu et ne faisant rien (enfin si, un se curait le nez avec soin, mais là n’est pas le sujet), on se renseigne. Tous nous disent la même chose : « La route pour se rendre à Tupiza est bloquée à cause des grèves et des manifestations, personne ne peut passer. » Ah ? Des grèves et des manifestations ? Voilà qu’ils cherchent à concurrencer les Français. C’était donc ça, le bordel à la frontière. Une dame d’un certain âge nous voyant galérer nous propose une voiture plus ou moins privée avec chauffeur. Il y a sept places et elle nous annonce un prix que l’on juge exorbitant. On dit vouloir réfléchir, elle s’éloigne, nous discutons avec le chauffeur et parvenons à faire baisser le prix. Puis, à son retour, on comprend rapidement que c’est elle la chef. Elle remonte le prix, un peu en colère. On finit par se taire, on s’installe en voiture, de toute façon, il n’y a pas beaucoup d’autres solutions. On attend, longtemps. Très longtemps. Ils veulent que la voiture soit au complet avant de démarrer. Une dame arrive et s’installe côté passager. Nous sommes au complet, mais nous ne partons toujours pas. En fait, en Bolivie, une voiture sept places n’est visiblement pas faite pour sept personnes. Deux autres personnes rentreront dans la voiture, dont une dame avec son bébé qui s’installent entre le conducteur et le passager, précisément à l’endroit du frein à main. Nous sommes dix, et nous décollons, mais nous nous ferons rapidement arrêter quelques minutes plus tard à cause des blocages. Le chauffeur passe des coups de téléphone. Nous sommes au milieu de nulle part, mais finirons, après presque une heure d’arrêt, par repartir et par rouler sans encombre jusqu’à Tupiza. Victoire.

Quatre jours en 4×4 dans la région du Sur Lípez

Comme tu peux le constater sur la carte ci-dessous, Journal, dans la région du Sur Lípez il n’y a pas de routes. Impossible donc de tracer l’itinéraire avec Google Maps. Mais j’ai jugé pertinent de te faire un dessin rapide histoire que tu voies un peu le parcours effectué. Bon évidemment, c’est très grossier comme dessin, mais ça fera bien l’affaire.

On ne s’est pas foulés avec le Cousin G., on a acheté notre tour de quatre jours à l’hôtel. Il faut savoir que toutes les agences proposent la même chose, à des prix plus ou moins équivalents. Tous les 4×4 se ressemblent, il y a un chauffeur-guide et une cuisinière, et chaque véhicule n’emmène pas plus de quatre touristes. Tous les tours incluent les mêmes prestations, à savoir le circuit en 4×4 durant quatre jours de Tupiza à Uyuni, les hébergements durant trois nuits en hospedajes très simples (pas de chauffage, peu d’électricité, pas toujours de l’eau chaude – mais dans des endroits aussi isolés, le contraire aurait été bien étonnants), la bouffe (petit déj’, déjeuner pique-nique, goûter, dîner), l’eau, thé, café, infusions. Dans notre 4×4 à nous, nous sommes avec un couple de Mexicains d’environ 55 ou 60 ans. Notre chauffeur porte une moufle car il lui manque vraisemblablement tous les doigts de sa main, et au passage, il lui manque aussi toutes ses dents, mais il est d’une gentillesse inouïe. Notre cuisinière semble être un peu la décideuse de la bande, elle parle fort et fait de l’humour en permanence, qu’on ne comprend pas vraiment, mais on rigole quand même.

Jour 1 : de Tupiza à Queteno Chico

Top départ. Nous quittons Tupiza après un rapide tour par le marché, car lorsque j’ai dit que je n’avais pas de bonnet, la cuisinière m’a regardé avec des yeux ronds : « Sais-tu que nous allons monter à plus de 5000 mètres d’altitude, pauvre petite inconsciente ? ». Elle a tu la seconde partie de la phrase, mais je sentais bien à l’intonation de sa question que le coeur y était. Je m’achète alors un bonnet boliviano-péruvien rapido, et nous filons.

Nous découvrons la Quebrada de Palala et ses paysages montagneux rouges et sableux, puis le Sillar, un complexe géologique en forme de selle de cheval. Comme d’habitude, moi je n’ai pas vu de selle de cheval, mais je n’aime pas contredire les gens lorsque tout le monde s’extasie à l’unisson. Nous roulons jusqu’au minuscule village de Cerrillos, où il n’y a pas grand monde (80 âmes, me dit-on dans l’oreillette), et où les petites maisons ont l’air d’être faites de briques, de paille et d’argile. On croise quelques regards d’enfants curieux, mais chacun semble rester chez soi. Je peux comprendre que de gros 4×4 remplis de touristes en chaussures de marches et armés d’appareils photos, ça puisse gêner un poil quand on vit tranquillou entre 80.

Car d’autres 4×4 sont là, l’un fait partie de la même agence que la nôtre avec à son bord deux Israéliens et deux Suisses ; je comprends alors que l’on va se suivre durant tout le périple. Une autre voiture est celle d’une agence différente, mais les chauffeurs et cuisinières ont l’air d’être tous super copains. On rencontre une famille de Français bien sympathique, Philippe, Dessi et leur deux filles, Laure et Manon (10 et 7 ans). Ils voyagent en Amérique du Sud pendant six mois.

Nous reprenons tous la route, avant de nous arrêter une nouvelle fois dans un « village fantôme », qui n’est autre qu’un village en ruines, dans lequel il ne faudrait surtout pas passer après 18h car on y entendrait des voix. Notre cuisinière ne fait plus du tout d’humour, elle est très sérieuse et fait presque peur. Elle nous explique qu’à l’époque (il y a longtemps mais ne me demande pas exactement quand, Journal…) un pacte avec le diable aurait été passé. Le Cousin G. a compris que c’était le prêtre qui aurait passé ce pacte, moi j’ai compris toute autre chose. Ce dont on est sûr tous les deux, c’est que pacte avec le diable il y a eu, mais surtout, Doux Jésus, rompu il fut. Bon, en fait, je ne vais pas te raconter l’histoire, parce que dans son élan dramatique et à la vitesse avec laquelle notre cuisto nous contait la chose, on n’a pas tout compris. On sait juste que tout le monde est mort à cause d’une épidémie de quelque chose, mais que tout ça, c’est bel et bien la faute du diable. Ok ?

Nous arrivons en fin de journée dans la réserve nationale de faune andine « Eduardo Avaroa » et à notre hospedaje, comme posé là, au milieu de nulle part. Nous dormirons ici, à Queteno Chico, un village de 70 habitants, où nous aurons droit à un peu d’électricité pour dîner. Il y a des toilettes, mais pour la douche, il faut oublier. Nous faisons plus ample connaissance avec nos compagnons de voyage durant le dîner. Il fait froid, très froid, et le mal d’altitude commence à se faire sentir. La maman de la famille de Français, Dessi, me dépanne d’un médicament contre le mal d’altitude avant que je n’aille faire un tour dehors pour voir les étoiles ; c’est simple, je n’en ai jamais vu autant ! C’est absolument dément, il y a des traînées blanches partout. On ne s’éternise pas, même si on aurait bien dormi à la belle étoile, car je ne suis pas sûre que les températures soient au-dessus de 0°C. On se couche très tôt car à part tous se raconter à quel point on a froid, il n’y a plus rien d’autre à faire. Je t’ai dit, Journal, qu’évidemment, il n’y a pas du tout de chauffage en ces lieux ? J’enfile TOUS les vêtements présents dans mon sac pour tenter de me réchauffer dans mon lit (oui, gants et bonnet y compris), et malgré ça, je sens bien que la nuit sera très rude.

Queteno Chico, Sur Lípez (Bolivie)Queteno Chico, Sur Lípez (Bolivie)

Jour 2 : de Queteno Chico à Huallajara

Effectivement, la nuit a été très rude. On se lève tôt. Tout le monde s’est gelé, il a fait jusqu’à -25°C durant la nuit. Je crois que je râle un peu, mais j’engloutis mon petit dej’, et tout va mieux. Nous prenons la route à 7h30 et dès le début de la matinée, c’est ambiance 30 millions d’amis. Nous croisons une multitude de lamas, mais aussi un renard roux, des vizacachas (genre de chinchillas) et des kiwis, nom qui me fait bien marrer, mais ce sont en fait des perdrix (je vois dans tes yeux la déception, Journal). Nous commençons à croiser nos premiers points d’eau en altitude. D’abord des bofedales, complètement gelés à cause des -10°C extérieurs que les voitures devront tout de même traverser, puis nos premiers lacs.

Les bofedales, Sur Lípez (Bolivie)Les bofedales, Sur Lípez (Bolivie)

Nous continuons notre route jusqu’au Desierto de Dalí. Ce nom a été donné à ce désert car, sans surprise, le paysage ressemblerait à un tableau de Dalí. Il commence à faire moins froid, le soleil est au rendez-vous, et pourtant, nous grimpons en altitude. L’apogée en termes de hauteur, ce sera Aguas Calientes et ses sources thermales à 40°C, où nous pourrons nous baigner face à un panorama juste exceptionnel. Cousin G. et moi jouons comme des petits fous avec la GoPro dans l’eau, dont nous sommes sommés de ne point rester trop longtemps, car il paraît que ce n’est pas bon de s’y baigner plus de 15 minutes. Bon, je n’ai pas bien saisi pourquoi, si ce n’est que l’on fait perdre du temps au reste du groupe ? Mystère. Aguas Calientes est visiblement le point de rendez-vous de tous les 4×4 sur la route, nous prenons conscience que nous sommes loin d’être les seuls… Pas moins d’une quinzaine de voitures sont garées avec chauffeurs-guides et cuistos attendant sagement que « leurs » touristes finissent de barboter gaiement. Nous reprendrons la route pour aller observer des geysers, petite chose étonnante de la nature qui ne me transcende pas des masses, l’odeur d’oeuf pourri me donnant la terrible envie de vomir. Je ne cache pas mes émotions et retourne dans la voiture.

Nous roulons encore jusqu’à la Laguna Colorada, dernière curiosité de notre journée. Il y a un vent à décorner les boeufs. Le lac est rouge sang, nous le photographions frénétiquement environ 438 fois avant de retourner au chaud dans la voiture, qui nous déposera à notre hospedaje pour la fin de journée et la nuit. L’excellente nouvelle du jour ne se fit pas attendre, eau chaude possible pour se doucher, il faut juste payer 10 bolivianos (1,10€ environ). Je me précipite mais suis étonnamment la seule. Je comprends que l’on veuille faire des économies en voyage, mais quand même. Une petite jeune fille de l’hospedaje m’accompagne avec sa boîte d’allumette pour le gaz, et me demande de lui notifier dès que j’ai terminé, pour qu’elle puisse couper l’eau chaude. Cette douche est un régal, non seulement parce qu’il fait froid, mais aussi parce que ça fait deux jours que l’on bouffe de la poussière, et que j’ai l’impression de macérer dans ma crasse depuis 28 jours.

Laguna Colorada, Sur Lípez (Bolivie)Laguna Colorada, Sur Lípez (Bolivie)

Jour 3 : de Huallajara à Puerto Chubica

Une grosse journée de route nous attend et la promesse d’une hospedaje plus confortable le soir venu. Enfin moins spartiate. Avec de l’eau chaude gratuite pour les gens qui n’ont pas fait de pari avec eux-mêmes de rester sales durant quatre jours.

Nous faisons un stop au Desierto de Siloli et admirons l’Arbol de Piedra, ce qui signifie l’Arbre de Pierre en français (je t’en prie). Les couleurs de ce désert sont assez hallucinantes, mais je suis grognon, je n’arrive pas à me réchauffer depuis le petit déjeuner. Un peu plus loin, notre cuisto nous propose d’admirer la « Montagne aux sept couleurs ». Si tu te souviens bien, Journal, il y avait déjà une « Montagne aux sept couleurs » en Argentine. Ils ne se foulent pas sur les noms, dis donc ! Mais là encore, moi, je n’en trouve pas sept, mais huit. Mon Cousin G. me dit que j’ai l’esprit de contradiction et d’autres choses pas gentilles, en bref, je retiens que je suis chiante. Mais vraiment, je t’assure, il y en a huit. Quoi qu’il en soit, et au cas où ça ne se voit pas sur les photos, les paysages sont grandioses. Et à part les quelques minuscules villages que l’on aperçoit parfois, et les autres 4×4 de touristes que l’on retrouve sur certains spots, on ne croise pas âme qui vive. Puisqu’il n’y a pas de route mais que de la piste, on prend conscience du vide autour de nous. Cette sensation est formidable, et la joie de constater que le tourisme n’a pas, pour une fois – et pas encore, espérons-le – tout dénaturé, également.

Nous continuons notre chemin et enchaînons cinq petits lacs qui se suivent mais ne se ressemblent pas. Je me souviendrai surtout de la Laguna Hedionda Norte, ses nombreux flamands roses et ses nombreux touristes, armés de leur appareil photo et de leur plus beau téléobjectif. Je pense que la plupart des gens auront fait 800 clichés de flamands roses qu’ils regretteront rapidement une fois qu’il faudra les trier. On rencontre au passage un couple de Français bien râleurs (pléonasme ?), dont la femme n’hésitera pas à dire tout haut : « Oh, mais c’est pénible ces animaux, on ne peut jamais les prendre en photo, ils ont toujours le bec dans l’eau ! ». Le pire, c’est qu’elle avait vraiment l’air agacée. Mais Madame, oui, c’est le concept du flamand rose, d’avoir le bec dans l’eau…

Nous reprenons la route mais ne tardons pas à crever. En même temps, vu l’état des pistes, il fallait bien que ça arrive. Nous changeons la roue rapidement – enfin, les garçons changent la roue rapidement – et repartons très vite. Notre cuisto veut arriver la première à Puerto Chuvica, notre lieu de villégiature pour la prochaine et dernière nuit. Elle nous explique qu’il n’est pas possible de réserver les hospedajes en amont, que c’est le premier 4×4 arrivé qui est le premier servi. Il y a donc des hospedajes plus ou moins sympas. Notre chauffeur fait presque un frein à main devant une petite bâtisse tout en longueur, notre cuisto sort en courant et revient les bras en l’air, victorieuse. Nous sommes dans un hostel de sel, où tout est fait en sel. Car demain, nous serons sur le Salar de Uyuni, le point final de ce périple de quatre jours.

Jour 4 : le Salar de Uyuni

Debout à 5h, nous sommes prêts pour aller observer le lever du soleil sur le Salar. Nous roulons, roulons, roulons et voyons petit à petit le Salar s’éclaircir. Nous nous arrêtons pour profiter du moment unique où le premier rayon de soleil heurte cette hallucinante étendue de sel, moment qui aurait été encore plus unique sans ce froid de gueux.

Lever du soleil sur le Salar de Uyuni, Sur Lípez (Bolivie)Lever du soleil sur le Salar de Uyuni, Sur Lípez (Bolivie)

Nous passons une bonne partie de la matinée sur le Salar, à visiter le musée de sel, à aller voir de plus près les petites montagnes de sel, les travailleurs de sel, et autres trucs de sel. Mais ce qui est vraiment puissant, c’est que les couleurs changent au fur et à mesure des heures et de la position du soleil. Pour une fois, je n’ai pas pris 200 photos, j’ai vite compris qu’aucune ne pourrait transmettre l’émotion ressentie sur place. Le temps passe vite, et c’est déjà bientôt l’heure de partir pour Uyuni, la ville, à quelques kilomètres de là.

Tout est assez moche et sale, c’est surtout une ville de passage. Nous nous disons tous aurevoir, sans trop d’émotion. Je crois qu’au fond, notre cuisto s’en foutait un peu, on était pas tombés sur la plus émotive de la bande. Nous consultons les bus pour Potosí, pas hyper motivés à l’idée de passer la nuit à Uyuni. Mais en vain, il faudra revenir demain matin. Nous allons manger la pizza la plus salée de toute l’Amérique latine et rentrons nous reposer. Je crois que nous sommes crevés. On ne dirait pas, mais rester dans une voiture à se faire promener pendant quatre jours, c’est épuisant. Non seulement parce que les routes sont inexistantes et que ça secoue dans tous les sens, mais surtout parce que tous nos sens sont en éveil, en permanence. Il paraît aussi que les très hautes altitudes, ça peut fatiguer. Il y a sans doute 1001 raisons et peu importe, ce fut parfois éprouvant mais quel souvenir de dingue… Non, vraiment, je crois qu’il n’y a ni photo pour transmettre ces émotions, ni mots.

To be continued…

Toutes les photos de Bolivie

Par Anne Sellès, le 13 mai 2013 (mise à jour 30 janvier 2018)

Argentine : Tucumán, Salta, Jujuy, escales dans le Nord-Ouest argentin

Argentine : Tucumán, Salta, Jujuy, escales dans le Nord-Ouest argentin

Cher Journal,

Sans trop se poser de questions et simplement après avoir regardé une carte Google Maps avec Cousin G., nous décidâmes (passé simple) de nous rendre à San Miguel de Tucumán, première « grande ville » sur notre route vers le nord de l’Argentine.

La Province de Tucumán, première étape

Les 18 heures de bus depuis Buenos Aires se sont passées comme sur des roulettes, il faut dire que ça y est, on s’est habitués aux longs trajets propres à tout voyage en Amérique du Sud. Et on savait que ce n’était que le début.

Très étonnamment, la gare des bus de San Miguel de Tucumán est plutôt accueillante. Une petite cabane carrée au milieu de la gare faisant office de point info attire notre regard de voyageur perdu. Le monsieur nous indique la route à prendre pour nous rendre à notre hostel, en précisant toutes les possibilités existantes (taxi officiel, taxi non officiel, bus, voiture, …), nous le stoppons en demandant s’il n’est pas possible d’y aller à pied. J’ai cru lire dans son regard un « quelle bande de radins », mais il nous indiqua plus ou moins la direction à pied, amusé, en précisant que ce n’était tout de même pas à côté. Et effectivement, ce n’était pas à côté. C’était évidemment sans compter la chaleur écrasante qu’il faisait ; je ne sais pas combien en degrés, mais à midi pile et avec 18 kg sur le dos, on aurait tendance à penser, sans exagération aucune, que les températures avoisinaient les 74°C. Cela dit, entre tous les enfants parmi lesquels on devait slalomer (heure de sortie d’école), on a trouvé que la ville était plutôt mignonne, et qu’elle avait des allures de Cuba, même si ni Cousin G. ni moi-même ne sommes un jour allés à Cuba. La chaleur fait dire des sottises.

San Miguel de Tucumán (Argentine)San Miguel de Tucumán (Argentine)

Après 40 minutes de marche éprouvantes, nous arrivons dans cet hostel étonnant, A la Gurda. Il est tout neuf mais installé dans un vieux bâtiment, haut de plafond, avec moulures, parquet et vieux carrelages. Nous achetons une bouteille de bière, il faut dire qu’elle est bien méritée, et la gérante de l’hostel nous indique qu’il y a « des verres dans le congélateur ». Au début, j’ai pensé qu’encore une fois, je n’avais pas compris ce qu’elle essayait de me dire. Mais voyant ma détresse, elle se leva et nous montra… les verres du congélateur. « Et oui, comme ça vous buvez bien frais ». Malins, les Argentins. Nous nous installons et profitons du toit-terrasse où nous pouvons faire notre lessive. Car on en parle pas assez de la lessive, grand drame des voyageurs au long cours. Si jusque là, on lavait nos petits habits dans les lavabos des hostels et que l’on tendait un fil où on le pouvait pour faire sécher nos affaires désormais plus ou moins propres, on avait constaté que ça ne séchait jamais vraiment bien. Le pire fut à Ilha Grande au Brésil, où notre chambre puait gravement l’humidité. Nous avions dû quitter l’île en réenfermant nos affaires toutes mouillées dans nos sacs. Journal, je t’épargne les détails sur l’odeur à l’arrivée. Ici, avec un soleil de plomb et un fil à disposition en extérieur, on sautillait comme des petits fous à l’idée de pouvoir laver et faire sécher nos fringues enfin normalement. Comme quoi, lorsque l’on est loin de notre confort habituel, on s’émoustille pour un rien.

C’est précisément dans cet hostel que je rencontre Nina, une Française vivant en Argentine, que je retrouverai quelques jours plus tard à San Salvador de Jujuy. Nous n’aurons pas visité grand chose dans la ville. Finalement, fraîchement débarqués juste avant l’heure de la sieste, au moment où la ville devient subitement désertique, nous y avons vu comme un signe divin pour absolument ne rien faire pendant deux jours, si ce n’est manger des glaces à l’ombre de la Plaza Independencia. De mon côté, j’aurais pris conscience que mon projet vidéo nécessite vraiment du temps, déjà pour le dérushage des images, et ensuite pour le montage. Quant à la mise en ligne, c’est au bon vouloir du Wifi local, bien que je n’ai pas eu à me plaindre ici, je réussirai sans trop de crises de nerf à mettre en ligne ma toute première vidéo.

Sur le chemin pour Cafayate

Après avoir glané des informations à droite et à gauche, nous décidons de prendre un bus pour la petite ville de Tafí del Valle. C’est précisément ici que le dépaysement commence, dès lors que le bus s’enfonce dans la montagne, dès lors que l’on ne voit plus rien d’autre que le précipice lorsque l’on regarde par la fenêtre du bus. Paysages surprenants, faits de routes défoncées et de petits villages pittoresques où il n’est pas rare de croiser trois enfants sans casque sur une moto, et où les gens saluent le bus, qui passe en laissant un nuage de poussière derrière lui. Tafí del Valle offre cette première perspective, la première vraie image que l’on peut se faire du NOA.

À l’arrivée, nous savons que nous n’y resterons pas pour la nuit, nous nous retrouvons donc encore une fois comme des idiots avec nos sacs à dos. On les jetterait bien dans un fossé, mais dans l’incertitude que ce soit une excellente idée, nous marchons un peu dans la ville, le temps de trouver une idée de génie. Nous rencontrons un homme âgé, qui nous indique, à moitié en français, à moitié en espagnol, où aller pour trouver l’équivalent de l’Office du Tourisme. Après quelques péripéties peu passionnantes, nous trouvons un hôtel qui accepte de garder nos sacs à dos pour 12 pesos par personne. Nous voilà débarrassés et prêts à visiter les alentours.

Tafí del Valle, Province de Tucumán (Argentine)Tafí del Valle, Province de Tucumán (Argentine)

Nous reprenons le bus en fin d’après-midi et commençons à découvrir nos premiers paysages désertiques. Le Cousin G. et moi nous ruons comme des animaux à la vitre du bus pour photographier les premiers cactus, le rendu est évidemment absolument dégueulasse. Nous apprendrons ce jour-là que prendre des photos depuis un véhicule en mouvement est une aberration suprême. Au bout de quelques heures, le bus s’arrête sur un chemin en terre. Le chauffeur crie quelque chose qui ressemble à « Amaicha » ; je devine que nous devons descendre ici, un poil dubitative, tout de même. Mais c’était bien ça, l’arrêt d’Amaicha del Valle. Il n’y a pas grand monde, juste deux jeunes buvant leur maté et nous regardant avec un grand sourire. On finira par comprendre qu’ils sont de notre hostel et qu’ils sont venus nous chercher, à pied. Nous passerons la soirée dans ce petit hostel familial, avec Felipe, 2 ans, et ses parents, propriétaires des lieux. Nous rencontrons un couple d’Argentins en vacances, qui nous propose assez rapidement de nous emmener en voiture avec eux le lendemain, car eux aussi souhaitent aller vers Cafayate. On accepte bien volontiers et on passe une soirée vraiment incroyable avec tout ce beau monde parlant un espagnol d’Argentine bien marqué. Nos neurones se fatigueront rapidement mais ça y est, c’est officiel, on peut communiquer avec les « gens d’ici ». Nous continuons bien évidemment à rire quand tout le monde rit, même dans les cas où l’on ne comprend rien.

À notre grande surprise, le dîner est inclus dans le prix de la nuit. La maîtresse de maison nous demande si on aime les pizzas, on lui répond que oui, et au moment de se mettre à table, on constate qu’il s’agit de genres de chaussons fourrés à la viande et au légume. Le pain a été cuit dans le grand four de la cuisine et c’est réellement excellent. On termine la soirée en écoutant Manu Chao, et contents il nous demandent : « Vous savez qu’il est à moitié Français ? ». Ce soir-là, nous déclarerons rapidement forfait, mine de rien, ça demande un effort de passer une soirée entière à parler une langue que l’on ne maîtrise pas du tout. Nous filons dans la salle de bain, où là aussi tout a été bricolé à la main, jusqu’aux porte-manteaux dans les douches, confectionnés grâce à une bouteille coulé dans le ciment. Seul le goulot dépasse, un peu en biais, pointant vers le haut. Je trouve ça astucieux, tout comme les multitudes de petites choses que l’on trouve dans cet hostel. Le ciment dont je te parle, Journal, je pense d’ailleurs que c’en est pas. Je crois plutôt que ce sont des briques recouvertes d’une espèce de terre séchée. Ca se fond en tout cas très bien dans le paysage. Notre dortoir comporte plusieurs lits superposés mais nous sommes seuls à l’intérieur. Il y a une ambiance dans ces petites maisons d’hôtes familiales qui n’existe nulle part ailleurs. On vit comme la famille qui nous reçoit, ni plus ni moins. Ils sont touchants par leur simplicité et leur accueil, on est traités d’égal à égal, pas de mention d’exigences différentes du fait que l’on soit Européen. Nous les quittons dès le lendemain matin, attristés de ne pas rester plus longtemps. Mais avant ça, nous avons eu droit à un petit déjeuner fait maison, avec des petits pains ronds tout juste sortis du four. Un véritable régal, et plus globalement ici, une expérience hors du commun que l’on ne connaîtra plus vraiment durant le reste de notre séjour en Amérique du Sud. Et même me concernant durant tout le reste de mon voyage.

Comme nous filons à l’aube le lendemain avec Karin et Osvaldo, le couple d’Argentins, nous ne verrons absolument rien d’Amaicha del Valle, mais l’opportunité d’une escapade en voiture était trop belle pour qu’on la laisse  filer. Avec eux, nous irons tout d’abord jusqu’à Las Ruinas de los Quilmes ; on avait abandonné l’idée d’y aller avec Cousin G., car le bus laisse les voyageurs sur la route principale, après il faut marcher 5 km en plein soleil et au milieu de ces étendues désertiques, avec les sacs à dos. La voiture de Karin et Osvaldo est une belle aubaine pour nous. En arrivant sur le site, nous acceptons le guide qui s’est présenté à nous à l’entrée. Il nous raconte l’histoire des Indiens Quilmes, célèbres pour avoir constitué le dernier bastion indigène avant la colonisation espagnole, à laquelle ils ont tout de même résisté durant 130 ans. Balaize.

Nous continuons ensuite notre route et traversons la Quebrada de las Conchas en voiture, ses roches et ses sables rouges absolument incroyables, et nous ferons un stop dans un amphithéâtre natureldont on aurait jamais eu connaissance sans Karin et Osvaldo. Au-delà de la beauté des sites, c’est tout ce mini road trip qui aura été génial, le fait de pouvoir être maître de notre périple, de s’arrêter quand on le veut et où on le veut, d’aller à notre rythme… C’est en ça que le bus est assez frustrant finalement. Combien de fois dans les bus, j’aurais aimé pouvoir descendre, juste un instant, simplement pour contempler et photographier un paysage parce que la lumière, à cet instant précis, avait quelque chose de spécial…

Nous terminons tous les quatre à Cafayate, à une terrasse de resto sur la place principale, et nous nous offrons notre première vraie parrillada (grillage de viande) argentine. Et effectivement, nous nous devons de reconnaître que ce n’est pas un mythe, la viande argentine est incroyable. Nous quittons notre adorable couple d’Argentins en nous promettant que nous nous reverrons, même si au fond, on sait très bien que ça n’arrivera jamais. On s’échange nos adresses, nos numéros de téléphones, on s’ajoute sur Facebook, on les remercie, et nous voilà de nouveau seuls, Cousin G. et moi.

Région de Cafayate (Argentine)Région de Cafayate (Argentine)

À Cafayate, il n’y a qu’à se laisser vivre, pas besoin de forcer. Nous décidons d’ailleurs d’aller « ne pas forcer » dans une bodega et d’y goûter les vins de la région, même à 10h du mat’, oui oui, testé et approuvé par nos soins. C’est aussi l’intérêt de la ville et de ses alentours, et c’est pour cette raison que le tourisme est très présent par ici : les bons vins et les charmantes bodegas éparpillés au milieu des vignobles, eux même entourés de montagnes.

Salta, ville coup de coeur

Notre atterrissage à Salta ne se fut pas en douceur, puisque des petits malins eurent pour très mauvaise idée de faire une fête énorme toute la nuit juste devant notre porte. Malgré les boules Quiès, j’avais l’impression qu’ils festoyaient assis sur mon lit. Le lendemain, on changera d’hostel, et malgré cette arrivée fracassante, je tombe amoureuse de la ville, de sa place principale, de la zen attitude des Argentins, de son Cerro San Bernardo et de sa vue incroyable sur toute la ville, de ses petits restos aux odeurs démentes, de ses musées cachés, et de ses très nombreuses églises incroyablement colorées…

Nous filons le lendemain en tour organisé. Rendez-vous pris à 7h du matin. Embarquement à bord d’un minibus déjà rempli de huit ou neuf touristes de tous horizons, déjà visiblement prêts à dégainer leur appareil photo. On suit plus ou moins la route du Tren a las Nubes, train bien connu pour grimper à plus de 4000 mètres d’altitude, mais qui malheureusement ne circule pas en cette saison. La route est mauvaise, mais les paysages sont grandioses et nous faisons de nombreux stops pour assouvir les besoins frénétiques de photos, avant le premier vrai arrêt, San Antonio de los Cobres. « Il y a des gens qui vivent vraiment ici ? » Oui Madame, 5000 habitants. Le village semble être totalement hors du temps. Nous nous faisons courser par une vieille dame qui fabrique des petits lamas en porte-clés, qu’elle nous propose à des prix exorbitants, ce qui nous fait un peu sourire. En quatre secondes, elle divise son prix par trois. L’art de la négociation sans parole…

Nous continuons notre route vers les Salinas Grandes, désert de sel assez grandiose à plus de 3000 mètres d’altitude. Nous terminerons par Purmamarca, petit village d’où l’on peut voir la fameuse Montagne aux sept couleurs. Moi je n’en compte que cinq, mais soit. Le village dispose d’une multitude de stands d’artisanat « prix spécial touristes » sur la place principale ; pour l’authenticité, il faudra repasser.

Avec Cousin G. aux Salinas Grandes, Province de Salta (Argentine)Avec Cousin G. aux Salinas Grandes, Province de Salta (Argentine)

Le soir, nous sommes de retour à l’hostel. Puisque nous sommes la veille du 1er mai, fête prise très au sérieux en Argentine, la dueña de l’hostel organise un dîner argentin pour les quelques voyageurs présents (nous sommes cinq) et le personnel. Elle a cuisiné un locro, un plat typiquement argentin, un genre de ragout à base de courge, de maïs, et de haricots. Il y avait aussi de la viande, mais je ne sais pas laquelle. J’ai cru comprendre que ce plat se mange également au Chili, en Bolivie, au Pérou et même en Équateur. Et si chaque pays se targue de faire la VRAIE recette du locro, pour moi le vrai et l’unique restera l’argentin, puisque c’est ici-même que je l’ai goûté pour la première fois. En dessert, nous avons droit à une tarte au chocolat et au dulce de leche incroyable, qui m’a fait un effet tout à fait fou et dont je peinerai à me remettre… Et comme je le précisais, le 1er mai est vraiment très très férié à Salta. Même le MacDo n’ouvre pas ses portes. Nous allons tout de même rencontrer David, un voyageur au long cours français, installé à Salta pour quelques mois, histoire de recharger les batteries et de regarnir le portefeuille avant de repartir sur les routes. Nous finirons la journée au frais, à l’hostel, avant de refaire nos sacs pour le lendemain, nous partons déjà.

Dernière étape en Argentine : Jujuy

Qu’on se le dise, la ville de San Salvador de Jujuy est moche et grise. Et il n’y a rien à faire. Ou alors, Cousin G. et moi, on n’a pas su aller aux bons endroits. Il faut dire, tout avait assez mal commencé, lorsque, arrivés après 40 minutes de marche depuis la gare, sacs sur le dos et en sueurs (une fois n’est pas coutume) on s’est retrouvés à la porte de l’hostel. Après avoir sonné une bonne quarantaine de fois et frappé à la porte environ le double, on a capitulé en s’asseyant parterre comme des pouilleux. Une fille a fini par venir ouvrir la porte, le cheveu en pétard, et nous indiqué la direction du dortoir, un lieu sombre, bordélique et extrêmement crade, où nous avons abandonné nos affaires, l’air bien écoeuré.

Après une nuit, envahis par les bedbugs et autres insectes ignobles, nous avons accepté l’invitation de Nina, la Française rencontrée à San Miguel de Tucumán qui vit avec chez son copain argentin. Ce sont d’ailleurs eux qui sauveront nos deux jours sur place, notamment grâce à une petite visite de la ville et du jardin botanique, ainsi que grâce à un super asado chez des amies à eux, dans la banlieue proche de la ville. Ah, Journal, pas sûre que tu saches ce qu’est un asado. Et quel tort…! Bon. De toi à moi, l’asado, c’est un barbecue. Mais surtout, ne dis JAMAIS à un Argentin que l’asado est un barbecue. Parce que l’asado, c’est un asado avant tout. Préparer le feu, c’est tout un cérémonial. Préparer les braises, c’est tout un cérémonial. Préparer la viande avec du sel (et parfois du citron, mais là encore il y a les pour et les contre « citron-sur-la-viande », c’est compliqué), c’est tout un cérémonial. Bref, l’asado, c’est tout un cérémonial. Et c’est surtout, c’est culinairement parlant une tuerie.

Nous disons ensuite au revoir à Nina et Federico, et attrapons un bus pour Tilcara. Le trajet est court, ça change, et à l’arrivée, on peut souffler. Finie la grande ville, les voitures et le monde dans les rues. Ici c’est petit, calme, et on entend les oiseaux. On entame la randonnée de la Garganta del Diablo, soit un peu plus d’une heure de montée seuls au monde face aux montagnes, et deux heures dans les gorges à tenter de ne pas se fracturer une cheville car je suis visiblement dans une journée très « Pierre Richard » avec mes pieds. C’est absolument magnifique, on croise très peu de monde, seulement quelques locaux avec un troupeau de chèvres, ou bien seuls, effectuant un trajet d’on ne sait où à où, trajet secret qui nous intriguera d’ailleurs grandement.

Nous tombons un peu amoureux du village, nous décidons alors de prolonger le séjour. C’était d’ailleurs la meilleure décision que l’on pouvait prendre, car c’est grâce à cela que nous avons rencontré Nourredine et Evelyne. On se promenait, Cousin G. et moi-même, quand soudain, un 4×4 s’arrête à notre niveau. Le conducteur baisse sa vitre et nous parle directement en français : « Vous êtes perdus ? ». Autant dire qu’on est restés bêtes. Rapidement, je lui parle de mon projet d’interviews de Français, on convient alors d’un rendez-vous pour déjeuner tous les quatre dans l’heure qui suit, et avant de nous séparer je lui demande : « Au fait, comment avez-vous su qu’on était Français ? » Sa réponse : « Ca s’voit tout d’suite ! ». Ah. Bon.

Avant de repartir, il nous dit qu’au bout du chemin, c’est chez lui, et que l’on peut aller visiter si on veut. L’histoire de Nourredine est assez incroyable. Il a fait toute sa carrière chez Total et a été expatrié plusieurs années à Buenos Aires. Comme il est originaire de Tunisie, Nourredine aime le soleil. Et l’hiver à Buenos Aires, ce n’est pas franchement ensoleillé. Il nous raconte alors qu’il s’est rendu à l’époque au service météo (moi aussi, j’ai tilté, quand il m’a parlé de « service météo » – j’ai du coup imaginé un gros monsieur assis derrière un bureau, renseignant les gens sur la météo (?)). Et au service météo, on lui a dit que la région de Tilcara était l’une des plus ensoleillées du pays, même en hiver. Tous les week-ends, il s’est alors rendu à Tilcara. Puis, au fur et à mesure, il y a acheté un terrain, construit une petite maison, et aujourd’hui, c’est devenu un hôtel (le Cerro Chico lo del Francés) bien sympathique. Hôtel qu’il ne cherche absolument pas à remplir d’ailleurs, ça ne l’intéresse pas. Il a aimé le construire, l’entretenir, il aime y bricoler, c’est son domaine, le fruit de son travail. En parallèle, il aime rencontrer des gens, partager des choses. Mais le remplir pour l’argent, ça non. Sa simplicité et sa gentillesse sont agrémentés par un petit grain de folie qui fait plaisir à voir ; d’ailleurs quand on lui demande s’il compte rentrer un jour en France, ça le fait rire aux éclats.

Iruya, le bout du monde

On m’avait prévenu, Iruya est le bout du monde. Oui je sais, je dis souvent ça, mais cette fois-ci, c’est vrai. Nous prenons le bus de 8h à Tilcara (qui ne partira qu’à 9h, mais il paraît que c’est normal) et roulerons plusieurs heures dans des conditions de confort plutôt spartiates ; à chaque petit caillou – ce qui est assez fréquent, n’est-ce pas, sur les routes non goudronnées – les vitres du bus s’ouvrent. Tu me diras, Journal, ça aère. Mais ça fait aussi et surtout rentrer dans le bus toute la poussière des routes de la région. Nous sommes donc tout à fait sales à la fin du trajet.

Au sommet du village d'Iruya (Argentine)Au sommet du village d'Iruya (Argentine)

À l’arrivée à Iruya, des dames et des enfants nous accueillent en nous sautant dessus pour nous proposer une chambre dans leur maison. On aurait tendance à choisir l’enfant le plus mignon, ce qui ne se fait pas. Au final, on se laissera embobiner par une petite dame qui nous proposera une chambre tout à fait correcte pour l’équivalent de 6€ la nuit… L’eau chaude n’est pas chaude et il n’y a pas de chasse d’eau. Mais on a un lit et de quoi se laver, on est contents. Nous y sommes d’ailleurs les seuls touristes alors qu’il y a plusieurs chambres, mais il faut dire que nous n’avons pas croisé d’autres « Blancs » en visite, le bus était d’ailleurs quasiment vide. Le village est absolument minuscule, la seule chose à faire est donc de se promener. Nous entamons une randonnée jusqu’à l’unique village voisin, San Isidro, où il n’y a précisément rien du tout. C’est à se demander comment font les gens qui y vivent. Je crois que la réponse, c’est qu’ils doivent emprunter le non-chemin de cette randonnée, qui n’est pas facile-facile, et revenir à Iruya où il y a une mini-superette avec des gâteaux et des stylos Bic. Pourquoi dis-je « non-chemin », Journal ? Parce qu’il faut en fait suivre la rivière et la traverser d’un bord puis de l’autre toutes les cinq minutes environ. Pourquoi faut-il la traverser, Journal ? Parce que sinon tu te retrouveras très vite coincé à un moment ou à un autre entre la montagne et une partie de la rivière trop profonde. Nous sommes à près de 3000 mètres d’altitude, je crache ces cigarettes que je ne fume pas et pense à tous les fumeurs de la planète. Comme à notre habitude, nous sommes partis, Cousin G. et moi avec seulement un fond d’eau dans une bouteille (sinon, c’est trop lourd), nous avons donc inévitablement très soif sur le chemin… Sache, Journal, que l’eau de la rivière était très bonne.

Après près de cinq heures de marche, nous rentrons dans un état proche de l’Ohio. Et après avoir mangé deux empanadas trop gras et un litre et demi de Sprite non-light, nous fîmes un game over dans nos lits respectifs aux alentours de 21h. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était.

En réalité, et alors que ce n’était pas du tout prévu comme cela, Iruya fut notre dernière étape en Argentine. Et quelle dernière étape ! Je crois que nous pouvons affirmer, Cousin G. et moi-même que ces trois semaines ici furent absolument mémorables. Nous avons été super-actifs et vu un nombre de choses incroyables, rencontré des gens tout aussi incroyables. La culture est étonnante, si différente entre Iguazu, Buenos Aires et encore le NOA, je n’ose donc imaginer un voyage dans le pays entier. Le territoire est immense et les différences culturelles en son sein tout autant. En fait, en Argentine, il semblerait qu’il y ait plusieurs Argentines.

Excités et gonflés à bloc, nous quittons l’incroyable village d’Iruya. Le bus nous emmènera tout droit à Humahuaca, un peu plus au nord. À la descente du bus, j’entends qu’un départ pour La Quiaca (la frontière bolivienne) est prévu dans cinq minutes. Sans trop réfléchir, on décide de le prendre et c’est ainsi que nous quitterons le sol argentin, d’une manière peu ordinaire, et avouons-le, la gorge un peu serrée…

To be continued…

Toutes les photos d'Argentine

Par Anne Sellès, le 7 mai 2013 (mise à jour 3 février 2018)

Argentine : d’Iguazu au NOA, en passant par Buenos Aires

Argentine : d’Iguazu au NOA, en passant par Buenos Aires

Cher Journal,

Comme je sais que tu n’es pas doté d’un cerveau (et oui, tu n’es qu’un cahier), je t’explique directos ce qu’est le NOA : le Nord-Ouest Argentin. Le NOA regroupe grossomodo les provinces de Salta, Jujuy, Tucumán, et Catamarca. Avec le Cousin G., on a parcouru les trois premières. Mais je ne vais pas te raconter ça maintenant, Journal. Parce que là, il est surtout question des Chutes d’Iguazu, côté argentin cette fois-ci, et de Buenos Aires, capitale du pays.

Les chutes d’Iguazu côté argentin : pure merveille

Si le côté brésilien donne un aperçu assez global de la chose, le côté argentin, lui, c’est à chaque virage une nouvelle surprise, un nouveau point de vue, de nouveaux paysages. C’est aussi du côté argentin que tu peux approcher au plus près les chutes. On se retrouve plus ou moins au-dessus, on se dit bêtement que « si la passerelle lâche, on est dans la merde », on saisit la puissance incroyable de toute cette eau qui surgit d’on ne sait où et de ce flux qui ne s’arrête jamais (mais où sont les robinets ?). Honnêtement, je crois bien que je n’ai jamais vu un spectacle aussi beau de toute ma vie. Le parc est si grand que l’on n’a pas l’impression de se marcher dessus, et pourtant, il y en a, de l’Allemand en chaussettes-sandales et du car d’Argentins du troisième âge. À quelques reprises, le Cousin G. et moi-même nous devions de pester un peu, car les aménageurs du territoire du parc ont décider de créer des petits renfoncements pour laisser aux touristes le privilège de profiter du point de vue. Pour que tu comprennes, en gros, ça ressemble aux airs d’arrêt d’urgence sur les autoroutes. Sans le téléphone orange. Et c’est précisément là que s’entassent nos amis du Club de l’Âge d’Or porteño, pensant que SI ce petit renfoncement d’arrêt d’urgence pour prendre une photo existe, c’est qu’il FAUT s’y arrêter. Peu importe s’il y a déjà 58 autres personnes, poussons, poussons, les chutes pourraient subitement s’arrêter de chuter et nous aurions l’air bien benêts, sans la photo-souvenir.

On y passe la journée, on n’a plus envie de partir. Le parc est beau, il est bien tenu, la nature est incroyable. Les animaux aussi. On en découvre certains que l’on a jamais vus. Les bruits sont différents, ici. Ce sont des bruits de jungle, parfois inquiétants, et en fond, toujours ces chutes d’eau et leur puissance. Parfois, c’est un fond sonore étourdissant, ça me rappelle les Chutes du Niagara, les toutes premières vraies chutes impressionnantes que j’ai vues. C’était en 2012. Mais ici, le spectacle est plus intense, on est au coeur de cette nature si bien préservée. Pas de Casino ou de Starbucks « vue chutes ». À l’inverse des Canadiens à Niagara (désolée, les amis), les Argentins ont su utiliser « intelligemment » ce site incroyable.

Buenos Aires et sa douceur de vivre

Après 18 heures de bus depuis Iguazu, nous atterrissons à la gare, située en plein centre de Buenos Aires. Après cette petite escapade nature, la perspective de me perdre dans une ville immense me traumatise un peu, j’assure donc mes arrières en réservant un dortoir douillet dans un hostel sympathique, dans lequel j’espère ne pas tomber sur un hippie-ronfleur sans vergogne, comme à São Paulo (de plus, il sentait des pieds, mais passons). Nous arrivons donc à la gare, je demande à un vendeur de beignets quel métro nous devons prendre pour nous y rendre. Première surprise, je ne comprends rien à sa réponse. Il parle espagnol mais en même temps, j’ai l’impression qu’il ne parle pas espagnol. J’ai tout de même réussi à saisir qu’il fallait prendre le bus numéro 9, ce que l’on fera avant de se retrouver coincés, face à un chauffeur aussi antipathique que l’ancienne hôtesse de caisse du Monoprix de mon quartier. Il nous explique avec un accent argentin terrifiant qu’on ne peut payer qu’en pièces notre ticket, or, nous n’avons que des billets. Un jeune passera son badge pour nous et nous sauveras ainsi la mise.

L’hostel est gigantesque, tout est neuf, très bien organisé. On est dans l’international cette fois-ci, attention. On oublie les locaux sympas, les arrangements à l’amiable, ici, l’hostel est une machine de guerre, le ménage est fait tous les matins, le petit déj’ propose même des oeufs, du bacon, des céréales et des tartines pour plaire au plus grand nombre. Et tout le monde parle anglais. Et ça, ça m’agace beaucoup. Tu le sais, Journal, que je n’aime pas l’anglais et encore moins dans les pays où ce n’est pas la langue officielle. On fuit donc à l’heure de l’apéro, direction le quartier de Puerto Madero. Le soleil ne va pas tarder à se coucher et il se reflète dans les vitres des buildings. Les gens sortent du boulot, il y a des chaînes américaines de restos et repères à after works le long des quais, comme T.G.I. Friday’s, qui se remplissent pour accueillir les amateurs d’happy hour, concept visiblement très international.

Puerto Madero, Buenos Aires (Argentine)Puerto Madero, Buenos Aires (Argentine)

Comme à São Paulo, on fait une visite guidée de la ville, mais cette fois-ci, c’est avouons-le, vraiment très naze. La nana (très charmante au demeurant) a du mal à répondre aux questions, même les plus basiques, et s’emmêle les pinceaux avec l’histoire. On aura quand même le temps d’apercevoir le Centro, sa Plaza de Mayo, son avenue censée rappeler les Champs Élysées (mais niveau proportions, ce n’est pas tout à fait ça) ; on découvre un centre très européen, des monuments « copiés » de Paris ou de Madrid, une architecture qui nous est familière. On observe, silencieux. Puis, notre guidette nous emmène visiter un musée dédié au Général Perón et à sa femme Evita. Pour être honnête, j’étais dubitative à l’annonce de la visite du musée, et au final j’ai quand même appris plein de choses. Ça éclaire pas mal sur l’histoire de l’Argentine que je connaissais très mal. Que je ne connaissais pas DU TOUT pour dire vrai, mais j’ai peur que tu me juges, Journal. Le guide du musée, un monsieur âgé, se mettra à pleurer en abordant la mort d’Evita, décédée à 33 ans d’un cancer du col de l’utérus. Difficile de savoir s’il fait sa crise de larmes de façon automatique à chaque groupe de visiteurs, ou si réellement, en repensant à ces événements, ce monsieur est tristement inconsolable. Je crois qu’à ce moment-là, on s’est tous regardés en se demandant si c’était du lard ou du cochon. Mais ça me semblait bien être du lard. Quoi qu’il en soit, Evita avait fait un nombre de choses absolument incroyable avant ses 33 ans, ce qui nous mit la pression, au Cousin G. et à moi-même. Moi à 27 ans, j’ai rien fait de fou, il faut que je m’y attèle, Journal.

Après toutes ces émotions, on se laissera tenter par un petit apéro dans le quartier de notre hostel, San Telmo, qui nous plaît plutôt bien. Ce ne sont pas les offres « 1L de bière + tapas pour deux personnes » qui manquent dans le quartier. On est bien. Même si je sens que là aussi tu me juges un peu, Journal, car on prend beaucoup l’apéro, c’est un fait.

Dans ce même quartier, se tient tous les dimanches un marché immense, la Feria de San Telmo. Après enquête, j’apprends qu’historiquement, San Telmo était le quartier bourgeois de Buenos Aires, mais que suite à une épidémie de fièvre jaune en 1870 (oui je suis allée checker la date sur Internet, elle m’avait échappée), les riches Porteños désertent leurs belles maisons d’inspiration haussmanienne et s’installent un peu plus loin, ce qui créera l’actuel quartier de Recoleta aux désormais allures de XVIème arrondissement parisien. San Telmo devient alors un quartier que l’on évite, il sombre dans la misère et l’abandon, jusqu’aux années 1960 puisque des artistes commencent à y revenir pour y installer leurs ateliers. Un architecte, avec le soutien de la municipalité, décide d’y créer un marché sur la Plaza Dorrego. Plus de 50 ans plus tard, le marché a envahi tout le quartier et tous les dimanches, c’est LE rendez-vous à Buenos Aires. En plus des stands de nourriture et d’artisans en tous genres, on y croise des musiciens et des danseurs à tous les coins de rues. Sans conteste, ce fut l’un des moments que j’ai préféré à Buenos Aires. Les gens sont tellement détendus, il y a de la musique partout, on trouve des choses absolument improbables à acheter, on découvre des petits créateurs, tout le monde boit son maté tranquillou, assis parterre. Bon et puis ça joue forcément, il faisait un temps radieux, et des températures parfaites.
D’ailleurs, c’est à la Feria de San Telmo que je rencontre Clément, un Français installé à Buenos Aires depuis quelques années. Il vient rendre visite à Adelaïde, une autre Française qui vend ses créations tous les dimanches à San Telmo.

Dans la continuité, on rencontre aussi Olivia, qui nous emmènera déjeuner un risotto incroyable dans l’un de ses lieux fétiches, l’Abuela Pan à San Telmo, où nous feront une interview sous les yeux un peu ébahis des habitués. Puis, plus tard, rendez-vous avec Inès, une Franco-Marocaine installée désormais à Buenos Aires, que nous rejoignons dans un coin de San Telmo bien moins touristique, pour boire un petit smoothie bien frais dans une de ses adresses plutôt branchouilles, le Hierbabuena. D’ailleurs, en arrivant sur les lieux, Inès m’a demandé si « j’avais traversé le quartier avec mon appareil photo, à la main, comme ça ? » « Euh, oui, pourquoi ? ». Il paraît que je suis inconsciente, qu’ici, c’est pas le San Telmo de la Feria, qu’il faut faire gaffe, et que ce n’est vraiment pas recommandé de traîner par ici la nuit. Forcément, en repartant, mon cerveau se créé tout seul une psychose machiavélique, me voyant déjà à moitié dépouillée et laissée pour morte dans un caniveau. Rien de tout cela ne se passa, évidemment.

Et que serait une visite de Buenos Aires, sans passer par le célèbre quartier de La Boca ? Tu sais, Journal, ses petites maisons colorées que l’on voit sur les cartes postales ? Bon. C’était histoire d’y faire quatre photos, parce que concrètement, il n’y a qu’une mini-partie où les touristes sont les bienvenus. Les rues adjacentes, il paraît qu’il vaut mieux les éviter si on ne veut pas se faire embêter. On ne prendra pas le risque d’aller vérifier par nous-même, on achètera trois cartes postales et on reprendra le bus dans l’autre sens, après avoir fait les fonds de poche pour trouver nos dernières pièces de monnaie. Parce qu’avoir de la monnaie en Argentine, c’est toute une histoire, on l’aura bien compris.

La Boca, Buenos Aires (Argentine)La Boca, Buenos Aires (Argentine)

Direction Palermo pour une visite de ce quartier qu’il fallait soi-disant « absolument voir ». Étant donné que c’est le quartier de la fête, je pense qu’il était préférable de le voir le soir, plutôt qu’en plein après-midi. Mais comme j’aime bien ne pas faire comme tout le monde, c’est au milieu des bars et des boîtes fermés que nous nous promènerons, nous notifiant cependant à nous-même qu’à Palermo, on trouve pas mal de petites boutiques mignonnes, mais où la moindre chose a l’air de coûter la moitié d’un salaire argentin. Nous filons chez Laurie, dernière Française à interviewer de Buenos Aires ! Elle nous fait boire notre premier maté, cette boisson typiquement argentine qui se boit dans une sorte de calebasse avec une paille en fer et qui tourne entre les personnes présentes. Parce que le maté, ça se partage. Pour notre première fois avec Cousin G., on trouve le goût un peu particulier. Mais Laurie nous ajoute un peu de sucre, à nous, pauvres débutants. Nous continuons notre route jusqu’au jardin botanique et au jardin japonais. Le jardin japonais est assez impressionnant, petite enclave verte et zen au milieu du bordel alentour. On y reste un bon moment histoire de rentabiliser le prix de l’entrée – pas donnée – avant de traverser le fameux XVIème arrondissement dont je te parlais juste avant (Recoleta), et de rentrer en métro jusqu’à San Telmo. À noter que le métro à l’heure de pointe, c’est une abomination. La Ligne 13 à Paris à côté, c’est de la rigolade. La Ligne 13 à côté, c’est le tramway de Dijon un dimanche matin à 8h30.

Le lendemain, nous refaisons nos sacs, direction la fameuse région du NOA dont je te parlais au début. Pour rejoindre notre première étape, San Miguel de Tucumán, ce sera 18 heures de bus et la certitude que l’on va vraiment changer de décor, et l’espérance secrète de commencer à comprendre enfin ce diabolique accent argentin.

To be continued…

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Par Anne Sellès, le 23 avril 2013 (mise à jour 3 février 2018)

Brésil : de Rio à Iguaçu, première étape de mon tour du monde

Brésil : de Rio à Iguaçu, première étape de mon tour du monde

Cher Journal,

Après avoir chouiné ma vie à l’aéroport de Paris, j’ai mis mon cerveau en mode off, pour arrêter mes réflexions idiotes, irrationnelles mais ô combien naturelles, du type : « il est encore temps de tout annuler et de rester en France dans mes pantoufles ». Mais j’ai finalement décidé de monter dans cet avion. J’ai baragouiné un « do you have wine ? » à mon hôtesse British Airways au chignon parfaitement tiré et épinglé, avant de m’allonger sur les trois sièges dont je disposais. J’ai dormi comme un bébé (le vin, sans doute) et me suis réveillée en écoutant l’album de Bruno Mars, branchée à l’accoudoir de mon siège d’avion. Normalement, je n’aime pas Bruno Mars. Mais je sentais qu’il n’y avait plus rien de normal. Je ne ressentais plus de peur, juste de l’excitation.

Mon Cousin G. m’attendait à l’aéroport de Rio. En le voyant, je compris que c’était le début d’une grande aventure.

L’arrivée à Rio de Janeiro

Pour mon premier réveil, me voilà les yeux grands ouverts à fixer le plafond dès 4h du matin. Les vrais aventuriers auraient sans doute mis ça sur le coup de l’excitation, de l’envie de découvrir, de l’appel de l’inconnu. Oui oui, il y a sans doute un peu de ça. Mais il y a surtout le décalage horaire, calmons-nous. Malheureusement, le Cousin G. dormait allègrement (la bouche ouverte) et mon instinct de survie me conseilla de ne pas le réveiller.

Nous avons fait les parfaits touristes pour cette première journée à Rio. Au programme Pão de Açucar et promenade dans la ville avec pause déjeuner au Burger King. Pas très typique tout ça ? Et bien si, un peu, car il y a du guarana comme boisson à volonté. Et ouais, ça change du Pepsi Max. J’ai malheureusement trouvé ça vraiment dégueulasse, même si, évidemment, j’aurais adoré adorer. Après s’être remplie la panse dans ce centre commercial climatisé, on s’est mis en quête d’un bus. A priori, rien de bien difficile quand on ne sait pas encore que le réseau de transports en commun à Rio est satanique et pernicieux. Il nous faudra d’ailleurs quelques instants pour comprendre que le problème ne vient pas (que) de nous. Désemparés – non, le mot n’est pas fort – nous sautons dans un bus plus ou moins au hasard. Nous en redescendons plus ou moins au hasard également, et n’expliquons toujours pas cet énorme coup de chance, celui d’avoir atterri malgré nous à cinq minutes de la plage de Copacabana, précisément là où nous souhaitions aller. Pour fêter cette fière réussite, nous nous offrons une petite Caïpirinha les pieds dans le sable. Je ne sais pas si elle était bonne, mauvaise, si elle était chère ou bon marché, peu importe si c’était dégueulasse et hors-de-prix, à cet instant précis on avait l’impression d’être les rois du monde.

À notre retour à l’hôtel, aucun vol d’affaire à déplorer. Car c’était bel et bien ma crainte lorsque nous avons quitté l’hôtel le matin même. J’avais même incité Cousin G. à faire comme moi : ranger toutes ses affaires dans son sac pour ne pas « tenter de potentiels malfaiteurs ». Premier constat et première bonne leçon : les gens qui vivent dans d’autres pays que le mien ne sont pas tous des méchants voleurs et agresseurs. Je commence à percuter qu’il faut que je me détende un peu. Pour ce faire, il n’y a qu’un mot : apéro. Nous continuerons sur notre lancée avec notre premier repas brésilien, une énorme pizza chacun et une bière taille familiale… Parce que « bienvenue en Amérique du Sud, les amis », ici, les bières ne sont pas servies en bouteilles 33 cl. Mais en 50 cl ou 1L. Nous rentrerons donc un peu soûls à notre hôtel, mais qu’importe, la vie est une fête.

Le lendemain, rendez-vous à Gavea, quartier résidentiel plutôt chic de la ville. Nous rencontrons Alexandra, la toute première interview de ce grand voyage. Je suis un peu stressée, je teste 24 fois le son avant de me lancer. Nous continuons ensuite notre route vers le centre de la ville, puis dans le quartier de Lapa. Le célèbre tramway jaune qui monte dans le quartier de Santa Teresa ne fonctionne plus, à cause d’un accident mortel de touriste survenu en 2011. Nous prendrons quand même des photos idiotes de vacanciers heureux sur le tramway à l’arrêt.

Nous cherchons un autre moyen de nous rendre à Santa Teresa, car nous devons rencontrer Axel, un autre Français vivant à Rio. Il m’avait indiqué par e-mail qu’il me fallait trouver le bus 007. Il m’est assez difficile de dire combien de temps nous avons cherché ce fameux bus… « Un certain temps » me paraît être une indication de qualité. Surtout qu’il est important de noter que les Brésiliens n’étaient visiblement pas très fort en anglais à l’école. Moi non plus, d’ailleurs. C’est pour ça que je me permets de le souligner. Cela compliqua donc considérablement la tâche, qui consistait à demander où se cachait ce fucking bus 007. Avec un nom pareil, il était vraisemblablement prédestiné ; 20 minutes de montée dans des virages serrés et un excès de vitesse certain. Tout cela dans un bus très vieux, conduit par un monsieur très vieux aussi. Un Brésilien a repéré notre regard perdu et nous a proposé de l’aide, en portugais, ce à quoi on a répondu un « avec plaisir » en langage des signes inventé. Il nous a indiqué où nous devions descendre pour nous rendre chez Axel, et à la descente du bus, surprise, une vue absolument incroyable sur la baie de Rio. Mais le plus beau restait à venir, la vue depuis la maison d’Axel, la Casa 48. Pour faire l’interview, nous sommes montés sur le toit de sa maison, qu’il a acheté avec un ami, dans cette favela pacifiée. Il retape tout et en fait une chambre d’hôte. À côté de ça, Axel est guide touristique à Rio et propose des parcours qui sortent des sentiers battus. Changement de vie assez radical pour cet ancien étudiant en école de commerce, qui avait pourtant commencé à bosser en costard-cravate à Paris…

La vue depuis le salon d'Axel La vue depuis le salon d'Axel

Nous redescendrons à pied et prendrons le temps d’admirer le quartier de Santa Teresa, son street art, ses petites ruelles pavées, ses façades colorées.

Départ pour Ilha Grande

Le temps nous est compté, nous devons déjà partir le lendemain en direction d’Ilha Grande. Pas eu le temps de voir le Christ Rédempteur sur la montagne du Corcovado, d’aller observer un coucher de soleil sur la plage d’Ipanema, ou de faire une bonne vieille photo de touriste sur l’Escalier Selarón. Tu noteras sans doute, Journal, que nous sommes de passables boulets, puisque le fameux escalier se trouve dans le quartier Santa Teresa où nous nous trouvions précisément la veille. Quoi qu’il en soit, 2-3 jours à Rio, c’est bien trop court pour tout voir. Pourtant, le Cousin G. était persuadé que nous aurions eu le temps. Avec lui « on est large ». Exemple : « On a quinze minutes de libre avant le départ du bus alors qu’on se trouve à dix minutes dudit lieu du départ du bus, sans carte, sans boussole et sans savoir par où on doit aller ? » « On est laaaaarges ! »

Nous quittons donc Rio en bus, en étant laaaarges, nous longeons des petits villages où les gens vivent en bordure de route, dans des maisons de fortune. Les voitures qui passent à toute vitesse frôlent les enfants qui jouent, le bruit ne les dérange plus. L’instant d’après, nous sommes au milieu des montagnes, dans une végétation hyper dense. Nous arrivons à Angra dos Reis et nous rendons à pied sur le port ; il fait une chaleur étouffante, je m’écroule sous les 18 kg de mes deux sacs. Nous accueillons à bras ouverts les frites et les bières ingurgités face à la mer, en attendant notre bateau.

Angra dos Reis (Brésil)Angra dos Reis (Brésil)

Rapidement, nous embarquons direction Ilha Grande. La traversée est rapide et agréable, et l’arrivée surprenante. Voici précisément l’idée que l’on se fait de la liberté ; des petites rues ensablées, pas de goudron, des cahuttes en bois en guise de restos, des ruelles qui grimpent, des enfants qui jouent pieds nus et à moitié tout nus… Des jeunes jouent Bob Marley à la guitare, on est en plein dans le cliché mais ça nous plaît bien, on doit l’avouer. On marche un moment avant de rentrer dans notre pousada, l’auberge familiale où nous allons rester deux nuits. Elle est tenue par deux soeurs d’un certain âge. Tout est assez simple et ça sent l’humidité dans les chambres, mais le cadre est incroyable, on a l’impression d’être en pleine jungle, avec un petit pont en bois qui passe au dessus d’un cours d’eau, et des hamacs devant chaque petit bungalow. On apprécie assez sévèrement le petit dej’ fait intégralement de produits frais ; gâteaux faits maisons, fruits exotiques frais, jus frais, etc.

L’une des deux soeurs nous conseille des itinéraires pour visiter l’île. Il y a plusieurs possibilités, mais tout dépend du niveau de difficulté que l’on souhaite. On comprend assez rapidement que nous avons à faire à une île sauvage et que pour sortir du petit village (et voir de belles plages, notamment), il faudra passer par la case randonnée. Nous marchons près de trois heures dans une jungle dense et déserte. Montées ardues, descentes bien casse-gueules sur un sol des plus argileux, petite baignade dans une piscine naturelle au milieu de nulle part, le trajet fut éreintant mais incroyable, surtout que nous n’étions pas du tout équipés pour marcher, sinon, ce n’est pas marrant. Ce fut ma première randonnée en tongs, une expérience à vivre une fois dans une vie. Nous arrivons sur du sable blanc et face à une mer turquoise, je n’avais jamais vu une telle couleur auparavant. Proche de l’hystérie et estimant que c’était tout à fait mérité, on a fêté notre arrivée sur la plage de Feiticeira avec une petite bière, vendue par un marchand ambulant qui trimballait sa glacière sur la plage. Le pied. Je prends conscience en écrivant cela, Journal, que je me sens visiblement obligée de préciser chaque fois que je bois une bière. Nous dirons que c’est une sorte de confession.

Plage de Feiticeira, Ilha Grande (Brésil)Plage de Feiticeira, Ilha Grande (Brésil)

Nous reprenons le chemin de la randonnée dans l’autre sens, cette fois-ci pas tout seuls mais accompagnés d’une ou deux familles de singes plutôt bruyants. Le soir, nous dînons au rythme des guitares, un plat « bien de là-bas » et pas très diététique, viande, riz, haricots rouges et frites.

En route vers São Paulo

Tu vois Journal, après ces trois jours à Ilha Grande, j’étais vraiment frustrée de déjà devoir m’en aller. Mais je le savais, avec le Cousin G., nous n’avions qu’une semaine pour nous rendre de Rio jusqu’à la frontière argentine.
D’autant plus que ce jour-là, un fameux 13 avril, on s’est retrouvés comme des cons à ne pas pouvoir payer notre pousada, parce que nous n’avions pas assez d’argent liquide et que nos deux soeurs-gérantes ne prenaient pas la CB. Ah oui, et il n’y a pas de distributeur de billets sur l’île. Puisqu’elles n’acceptaient pas les cailloux et les grains de sable en guise de paiement, nous sommes allés faire le règlement par CB chez une de leurs voisines, qui s’est pris, pépère, sa petite commission au passage. Mais pas le temps de négocier quoi que ce soit, nous allions louper notre bateau – l’unique de la journée – pour Angra dos Reis, puis notre bus, qui au final sera plein, ce qui nous fera poireauter plus de trois heures à la gare. Nous ne quitterons Angra dos Reis que vers 15h, ce qui nous fera arriver tard à São Paulo. Pour fêter cette journée absolument merveilleuse, une pluie apocalyptique s’est abattue sur nous pendant notre trajet, et visiblement, le bus n’était pas bien hermétique. Il a donc plu assez fort DANS le bus, sur nous, sur nos affaires. Mais en revanche pas sur nos voisins. Va comprendre.

Mais une fois à São Paulo, qui ne se prononce pas « Saopolo » mais « Saaaan Paooolo » – ne sois pas con et ne fais pas comme nous, les bons touristes – on recevra un accueil chaleureux dans un hostel plutôt cool d’un quartier cool de cette ville cool. Le lendemain, nous rejoignons un groupe pour une visite guidée de la ville. Ça dure trois heures, le mec parle un anglais impeccable. On découvre une ville très différente de Rio, des magasins plus luxueux, des bistros comme on pourrait parfois en trouver à Paris, ça change des lanchonete. On croise des gens plus élégants et des bons vieux hipsters de derrière les fagots. La Paulista (artère principale de la ville) donne le tournis, c’est le bordel. Mais honnêtement, l’ambiance électrique est plutôt excitante. On finit notre journée dans le célèbre quartier de la Madalena, où l’on retrouvera un ami Franco-Brésilien du Cousin G. Entourés de hipsters à bonnets et de bobos endimanchés, nous rions. On apprend que lorsque l’on finit notre verre de bière, le serveur nous ressert systématiquement (et l’ajoute à l’addition, hein, pas folle la guêpe). Pour lui dire « stop », il faut poser le dessous de verre SUR le verre. Ils sont malins ces Brésiliens !

Avant de quitter São Paulo, nous rencontrons Margaux, Française qui vit au 17ème étage d’une tour du centre-ville. La vue depuis chez elle est absolument incroyable. Puis nous filons également faire l’interview de Julien, un autre Français, dans la fameuse Beco de Batman, un genre de galerie urbaine totalement hallucinante.

Nous filons assez speed à la gare routière pour choper un bus pour Foz do Iguaçu, dernière étape brésilienne. Premier trajet en bus de nuit, et résultat pas hyper transcendant. La clim est visiblement cassée (bloquée sur le très froid), il doit faire 13 degrés, et si à cela on ajoute le monsieur très agaçant de derrière qui a passé le plus clair de son temps à me donner des coups de genoux, tu ne me croiras pas, Journal, si je te dis qu’en plus, le bus est tombé en panne au milieu de la nuit. Mais nous finirons, après toutes ces petites mésaventures, par arriver, heureux, à Foz do Iguaçu.

Les Chutes Iguaçu : est-ce raisonnable de pleurer d’émotion ?

Ouais, Journal, j’aurais réellement pu pleurer, tellement j’ai trouvé ça beau. J’avais lu partout sur les blogs que le côté brésilien des chutes était « vraiment décevant », parce que l’on t’oblige à prendre un bus, parce que tout est « balisé », et je ne sais plus pour quelle autre raison saugrenue. Mais honnêtement, on s’en fout. Le spectacle des chutes est juste incroyable. On prend conscience de leur puissance lorsque l’on descend sur la passerelle au ras de l’eau, qui ne t’amène finalement pas assez près des chutes pour te faire aspirer comme un pauvre insecte, mais suffisamment pour en ressortir trempé des pieds à la tête.

Nous filons ensuite à la frontière que nous passons sans encombre malgré l’attente légèrement abusive à l’arrêt de bus. À cet arrêt de bus nous abandonne le bus brésilien, afin que le bus argentin nous récupère. Et bien ce jour-là, j’ai compris que les Argentins n’étaient pas pressés. Mais nous finirons par la passer, cette frontière . Et crois-moi, Journal, un premier passage de frontière, c’est toujours accompagné d’émotion.

To be continued…

plus-de-photos-du-bresil

Par Anne Sellès, le 17 avril 2013 (mise à jour 4 février 2018)

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