Le deuil de mon tour du monde

Le deuil de mon tour du monde

Il y a 3 ans jour pour jour, je quittais Paris, j’embarquais pour le Brésil et pour près de 10 mois autour du monde, seule avec mes questions sur le sens de la vie et mon gros sac à dos bleu pour tout bagage. Je n’avais aucune idée de ce que cette année-là allait m’offrir. J’imaginais que j’allais me faire dépouiller au minimum une fois au cours de ce voyage, ou tout au moins me faire voler argent et iPhone, essayant de garder le plus loin de moi possible l’idée de la possibilité de me faire également découper en morceaux.

J’étais ce que l’on appelle assez communément, « un peu anxieuse ». À l’époque, je vivais dans le 18ème arrondissement de Paris, métro Marx Dormoy, un quartier agréable et cosmopolite, où tout était ouvert le dimanche. Plusieurs matins, j’ai été témoin de vols de portables à l’arrachée dans le métro, sur la ligne 12, entre chez moi et Saint-Lazare où je m’arrêtais pour aller travailler. Je me suis également déjà fait ramener tard – un peu soûle, admettons-le – par des taxis affichant-là un drôle de paternalisme. Je parle de paternalisme car ils avaient l’âge de mon père, mais ne se sentaient pas coupables pour un sou de me faire des propositions dégueulasses. Un soir (ou plutôt un matin tôt), mon chauffeur de taxi s’est arrêté trop loin dans la rue et a dépassé mon immeuble. Je lui ai dit que ce n’était pas un problème et que j’allais descendre ici. Il m’a regardée avec un air pervers dans son rétroviseur, puis m’a dit : « Oui, tu fais bien. Parce que je vous trouve très charmante et j’aurais aimé t’emmener ailleurs. » Ce qui m’a alors marquée à ce moment-là, c’est surtout le fait qu’il n’arrive pas à se mettre d’accord avec lui-même sur le fait de me tutoyer ou non. Je n’ai même pas pensé une seule seconde à l’insulter copieusement, à relever sa plaque et à le dénoncer à sa compagnie. Ce genre de retours lugubres en taxi faisait tristement partie de la vie parisienne que je menais depuis six ans.

Rien de dramatique en soi, disons juste que je trouvais alors logique de penser que mon année à venir autour du monde serait fatalement l’année de « tous les dangers ». Paris et la France rimaient pour moi avec sécurité, surtout en comparaison avec l’Amérique du Sud.

Sans grande surprise, il ne m’est jamais rien arrivé en 10 mois de voyage. Je n’ai jamais senti d’insécurité, pas plus au Brésil qu’en Australie. J’ai fait attention à moi, j’ai été prudente et surtout, j’ai eu la chance de ne pas faire de mauvaises rencontres. Le genre de mauvaises rencontres que l’on pourrait également faire à Paris. À partir de là, je peux affirmer que ma vision du monde et de la vie ont changé. Mais moi, mon véritable moi, je le répèterai toujours autant, le voyage ne l’a pas changé. Rien, en réalité ne peut le changer.

Aujourd’hui, trois ans après, je suis toujours « un peu anxieuse », mais je suis capable de me raisonner. Si j’avais voyagé dans des pays « en guerre », les choses auraient été sans doute très différentes. Mais là n’est pas la question. Trois ans après, si je fais le bilan que j’ai toujours pas mal inconsciemment refoulé, il s’est passé un nombre incalculable de choses. J’ai tout d’abord commencé à travailler à mon compte, travail que j’ai continué à ponctuer de voyages, plus ou moins longs, plus ou moins loin, comme pour garder un pied ailleurs, à tout prix. Durant ces voyages, j’ai continué à filmer, à conserver les tickets de métro, les références de mes hôtels, les restos que j’avais préférés, souhaitant subitement refaire totalement ce blog pour qu’il devienne un véritable « blog de voyages » où l’on trouve conseils et astuces pour voyageurs, pour finalement totalement changer d’avis. Non, ce blog est le blog d’une expérience, d’un projet précis, d’une part de vie. Je ne suis pas une blogueuse, pas de celles qui expliquera quel est le Top 10 des activités géniales à faire à Lisbonne ou des 5 raisons qui devraient nous pousser à partir en escapade à Tourcoing. Non. Non. Non.

Mes voyages ponctuant mes missions de « travail à mon compte » m’ont menés au Québec où je me suis finalement installée. Je ne pensais pas rester. Pour être honnête, j’envisageais de mettre ensuite les voiles vers la Polynésie, j’envisageais également d’aller me perdre au Japon et en Amérique centrale. Mais les choses se sont passées différemment. Les choses se passent tout le temps différemment.

J’ai repris des études, je suis redevenue sédentaire, utilisant mon lave-linge comme si c’était la base de toute existence sur Terre. Les presque 10 mois durant lesquels je luttais à nettoyer correctement mes petits culottes à la main, et à les faire sécher discrètement sur les rebords de mon lit superposé dans les dortoirs des auberges de jeunesse de La Paz ou de Bangkok me semblent loin. Cela me semble même être une autre vie ; une vie dont je n’ai plus le contrôle, juste des souvenirs. La machine infernale de la vie occidentale a repris ses droits, et m’a reprise avec. Prise dans le tourbillon classique de la société de consommation, je me laisse surprendre à rêvasser vaguement face à des trucs qui, je le sais, ne me rendront pas plus heureuse, juste plus dépendante encore.

Le sentiment de liberté absolue que l’on découvre en voyageant m’a été arraché, et pourtant, je ne possède rien qui ne tienne pas dans 5 cartons ; pas de bien immobilier, pas de voiture, et encore moins de dettes m’obligeant à rester sur un territoire précis. Je peux repartir demain si je le décide.

J’ai tout lâché en France il y a trois ans, pensant me débarrasser en même temps que mes meubles de mes affections encombrantes. Je me suis trompée, elles ont voyagé avec moi, et me suivent toujours depuis. Les fantômes du passé volent plus vite que les avions. Je l’ai appris avec le temps.

J’ai également appris que j’avais eu l’une des plus brillantes idées de mes 30 dernières années en choisissant comme nom de blog et de projet « Aller voir ailleurs si j’y suis », car c’est l’histoire de ma vie. C’est aussi l’histoire de plein d’autres vies, je le sais. Ce n’est pas ailleurs que je suis, c’est en moi. Mais ce moi peut éventuellement se trouver ailleurs. J’avais clairement pris les choses à l’envers, dans le mauvais sens.

Alors ce blog ne mourra pas, car je sais désormais que je n’aurai jamais assez de toute une vie pour continuer à me chercher, pour peut-être un jour finir par me trouver. J’ai pensé à faire une « saison 2 » de mes rencontres avec les Français de l’étranger, j’ai reçu tellement d’adorables e-mails de Français vivant dans des pays que je ne connais pas encore…

Quoi qu’il en soit, mes envies de découvertes et de partages ne finiront jamais. Mais mon tour du monde, lui, celui que j’ai réalisé en 2013, que j’ai partagé avec des milliers de personnes sur les réseaux sociaux et dont les vidéos ont été vues près d’un demi million de fois, est bel et bien fini. Je ne suis plus la fille qui revient de tour du monde. J’en suis revenue il y a plus de deux ans. Aujourd’hui, je suis la fille qui vit désormais à Montréal et dont la tête déborde de nouveaux projets ; des projets de vagabonde sur les routes du monde, comme des projets plus sédentaires, et peut-être parfois plus terre-à-terre. Je suis la fille qui veut arrêter de vivre dans ses souvenirs du Népal datant de 2013, celle qui ne veut plus essayer de se rappeler le goût du poisson frais de l’île de Moorea, ni du chant du Muezzin à Gili Air dans le calme absolu du petit matin. Je rêve encore d’aventures, mais de nouvelles aventures, avec trois ans de plus, de l’expérience, des échecs, et la trentaine approchant… Je veux avancer, ne pas être sans cesse hantée par ces sensations de liberté, ne plus avoir une boule au ventre dès que mon regard croise les bretelles de mon fidèle sac à dos bleu, posé dans un coin en attendant sa prochaine escapade. Je ne vais plus vivre dans ce passé que le temps déforme peu à peu pour me l’idéaliser sournoisement, et pour cela, je sais que ces « quelques » lignes étaient indispensables pour faire, enfin, le deuil de mon tour du monde.

En attendant d’aller constater une seconde fois que je ne suis pas plus ailleurs qu’ici, ou ici qu’ailleurs, la suite s’écrira par-là : www.anneselles.com.

Voilà, j’ai fait un tour du monde.

Voilà, j’ai fait un tour du monde.

Cher Journal,

Voilà. J’ai fait un tour du monde. Mon premier vrai grand voyage. Le temps est passé aussi vite qu’il est passé lentement, et depuis mon retour je suis prise de sentiments profondément contradictoires que je ne pourrais t’expliquer. J’ai bien sûr eu quelques difficultés à rester en place, m’envolant une nouvelle fois pour l’Argentine, puis m’organisant quelques virées de Lisbonne à Barcelone, des Châteaux de la Loire à la Corse. Regardant inlassablement le prix des billets d’avion pour le Sri Lanka, le Canada, la Polynésie et la Colombie. Mais mon cerveau a réclamé du repos. Je l’ai trouvé à Montpellier, ma ville natale, entre les petits marchés d’Uzès à Pézenas, du bord de mer à l’arrière-pays, et dans ce centre historique que j’ai parcouru en long, en large et en travers, découvrant avec stupeur que je connaissais finalement assez mal « chez moi ».
J’ai revisité chaque recoin de cette ville où j’ai pourtant grandi, avec une certitude, celle que l’apprentissage est absolument partout. Ici et ailleurs, chez l’autre mais aussi chez moi. Je ne suis pas rentrée fondamentalement changée de ce voyage, je suis plutôt même restée la même, un peu râleuse et souvent chiante. Mais j’ai appris à laisser plus de place aux choses importantes, j’ai appris l’humilité et le silence, j’ai appris que l’essentiel n’est pas souvent là où l’on creuse comme des ânes acharnés. Il y avait cette citation de René Char que j’aimais beaucoup « avant » – L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant – mais qui me parle d’autant plus « maintenant ».

jOn m’avait dit qu’une fois que tu commençais à voyager, tu ne pouvais plus t’arrêter. C’est sans doute le cas. Et quand j’évoque l’envie de repartir, on me regarde avec des yeux ronds presque insultants qui sous-entendent bien souvent : « Et comptes-tu te remettre à bosser, un jour ? ». En découle alors toute une série d’allusions et de questions dérangeantes, souvent accompagnées d’affirmations stupides et préconçues, du type : « Mais tu sais, la vie c’est pas ça, hein » ou bien « Tu as hérité ou gagné au loto ? », généralement ponctué par le très célèbre : « Ouais, enfin, c’est un peu profiter du système, non ? ». Non. Chacun mène sa vie comme il l’entend. Chacun est responsable de ses choix. L’argent avec lequel je voyage, je l’ai gagné. (Légalement). Partir en voyage au long cours, cela demande une seule chose : prendre la décision. S’en suivront évidemment quelques nécessités.

Prendre la décision de tout plaquer

Prendre la décision, cela sous-entend qu’il faut également prendre conscience de ce que cela va engendrer en termes de changements. Dans mon cas, j’avais un CDI, un appartement, et des meubles. Ce n’est pas énorme, certains ont des enfants, un conjoint, un véhicule, des animaux domestiques. Donc non, ce n’est pas énorme, mais ce n’est pas rien non plus. Cela faisait déjà des mois – voire des années – que j’essayais tant bien que mal d’économiser pour, « un jour », faire un grand voyage. Mais sans date butoir, force était de constater que chaque mois, la somme économisée me permettrait un jour de partir, peut-être oui, mais pas avant 2032. Puis un matin d’août, ma collègue de travail et amie m’a dit « si tu mets 1000€ de côté par mois pendant 8 mois, tu peux partir en mars ou avril. ». Et ça, ça a été l’élément déclencheur. Alors oui, une fois le loyer payé (790€), il ne me restait plus grand chose pour vivre. Il a donc fallu réaménager ma vie durant ces 8 mois.

Comment je suis devenue radine

J’ai commencé par faire mes courses différemment. Adieu desserts Gü, Nutella, céréales Extra, confitures Bonne Maman, Gaspacho Alvalle, Vache à boire Michel & Augustin, Sopalin (ouais Journal, ça coûte super cher le Sopalin) ; adieu Picard même si t’étais devenu un allier de taille, adieu les gels douches qui sentent bons, les shampoings 14 en 1 à 7€ la bouteille. J’ai appris à comparer les prix au kilo et au litre, je n’avais plus honte de chercher à économiser 13 centimes. Terminées les commandes sur alloresto.com, j’étais pourtant sans doute leur meilleure cliente du 18ème. Mais les sushis pour cause de flemme à 30€ la commande 2 fois par semaine, ce n’est pas bon pour nos affaires. Finis les bars, les restos, les apéros, les happy hours, les after work, les concerts, finis tous ces lieux où la moindre pinte de bière coûte l’équivalent d’une semaine de repas en Inde. Mes amis râlaient, mais je m’invitais allègrement chez eux avec une bouteille de vin du Monop’. Et ça passait.

Comment je me suis débarrassée du matérialisme (pour un temps)

J’étais du genre à traîner dans les concept stores, en y trouvant systématiquement quelque chose qui pourrait être utile pour chez moi. Mais ça ne l’est jamais, qu’on se le dise. Et avant ça, je ne me le disais pas. J’étais aussi du genre à acheter le même tee-shirt en 3 exemplaires chez Zara, parce que « celui-ci me va bien », et parce que faire les magasins m’ennuie prodigieusement. Et puis, mon unique péché mignon, c’était les DVDs. Je traînais à la FNAC en permanence, en quête de la dernière promo « 5 DVDs pour 30€ ». J’ai même acheté des DVDs que je n’avais jamais vus au ciné, justement pour les voir, et devine quoi, je ne les ai toujours pas vus. Ce matérialisme, même très modéré, il fallait tout de même s’en séparer. Pour ce faire, Journal, ce fut assez simple. Puisque je devais, avant de partir, me débarrasser d’un maximum de choses, il fallait stopper au plus vite les achats compulsifs – bien que très rares – pour éviter que continuent à s’entasser fringues, objets et DVDs, avant la date si symbolique du déménagement.

Comment j’ai dû m’occuper autrement

Puisque je viens de t’expliquer, Journal, que je m’étais débarrassée d’une bonne partie de mes sorties et de mes longues promenades au royaume des dépenses inutiles, tu dois te demander ce que je faisais de tout mon temps libre. Réponse : je n’avais pas vraiment de temps libre. Je t’explique. Tu verras dans le paragraphe ci-dessous que je travaillais beaucoup. Mais à part ça, préparer un long voyage demande du temps et de l’organisation. Il m’a fallu définir un itinéraire et rien que ça, pour de sombres questions de saisons et de coûts, ça m’a pris un temps fou. Ensuite, j’ai construit un projet (celui de faire des vidéos à la rencontre des Français de l’étranger), j’ai cherché des contacts, j’ai créé un blog, j’ai fouiné les Internettes en quête du matériel vidéo adéquat pour éviter de me retrouver avec 25 kilos de matos inadapté. Bref. J’ai fait un petit rétro-planning, pour ne pas me planter dans les histoires de visa et de vaccins. Puis est arrivée la phase de l’achat des billets d’avion, mais pour une raison divine que j’ignore, j’ai croisé la route de Zip World, une agence de voyage en ligne spécialisée dans les billets tour du monde et multi-destinations, grâce à laquelle j’ai pu bénéficier de conseils très à propos, et surtout d’un billet tour du monde pour une somme finale assez modique.

Comment j’ai fait en sorte de travailler plus pour gagner plus

Mon travail me prenait déjà beaucoup de temps. Mais n’en n’ayant plus pour très longtemps, j’ai accepté tout un tas de petites missions pour travailler le week-end. Ca restait propre à mon domaine d’activité (le web), mais ça aurait pu tout aussi bien être laver des voitures ou garder des enfants. Mon but étant de gagner de l’argent rapidement, tout les moyens pour y parvenir étaient bons.

L’annonce du départ

Ma famille a sans doute pensé que j’étais un peu folle ; « Lâcher un CDI ? De nos jours ? Ohlala. ». Mais cela est bien légitime. Rapidement, ils ont compris ma démarche. Et d’avoir un projet vidéo m’a aidé dans ce sens, car il est vrai que cela peut faire plus sérieux, plus réfléchi, moins impulsif, comme décision. En tout cas, c’est rassurant pour des parents.
Ensuite, il a fallu l’annoncer au travail. Sans surprise, personne ne s’est roulé parterre en pleurant et en me suppliant de rester. J’ai en revanche eu le droit à quelques sourires faussement heureux pour moi, l’humain est tous les jours un peu plus surprenant. Et évidemment, cette phrase si agaçante :
« T’as tellement de chance ! »
« Mais ce n’est pas de la chance, Géromine, toi aussi tu peux le faire ! »
« Et non, j’ai un poisson rouge, du coup c’est compliqué de partir. »
Oui, c’est sûr.

Pour l’annoncer à la très méchante dame de l’agence immobilière par laquelle je louais mon appart’, j’ai fait les choses proprement et en toute légalité, je lui envoyé un courrier recommandé trois mois avant la date de mon départ, et lui ai apporté un nouveau locataire sur un plateau, « tiens c’est cadeau ! », parce que je ne suis pas bien rancunière.
Quant aux amis, ce fut comme au travail, certains étaient surexcités, heureux et avec des étoiles plein les yeux, consultant déjà leur agenda pour me rejoindre à Jakarta, pour d’autres, ce fut davantage des questions « Mais pourquoi ? Et ton appartement ? Tes meubles ? Tes DVDs ? Mais tu n’as pas peur de te faire assassiner ? Et ton travail ? Tu feras comment à ton retour ? Ah oui, et pendant ce temps, tu ne cotises par pour ta retraite, bravo ! »… Mais on les aime très fort quand même.

Et après, Journal, c’est la totale excitation ! C’est passer tes samedis dans les magasins de rando pour choisir ton sac à dos, c’est traîner des nuits entières sur le net à la recherche des conseils des backpackers les plus aguerris, c’est écrire des longs e-mails super-chiants à l’amie de l’ami du cousin de ton ami qui revient justement d’un tour du monde. C’est tout ça.

Le voyage

Le pendant

Le voyage, l’aventure, la liberté, le kiff absolu, le truc de ouf. Mais aussi les galères, la solitude, les questionnements, les angoisses, les douleurs de dos et l’envie de jeter son sac dans la première poubelle venue. C’est des paysages absolument incroyables, mais parfois 1500 touristes à côté de toi qui prennent la même photo. C’est des road trips comme dans les films, sauf que tu n’es pas filmé. C’est des trajets en bus local en passant par des villages minuscules où les enfants te crient coucou, c’est assister à des scènes de vie tout à fait étonnantes que tu ne verrais même pas sur Arte, mais c’est savoir tenir 24h dans les virages sans vomir, c’est faire confiance à ton chauffeur qui sentait un peu l’alcool avant de prendre le volant, c’est embarquer dans un speed boat à 60 au lieu de 25.

Le voyage, c’est aussi savoir oublier ta culture et ta manière de penser, franco-française, européenne, occidentale, pour pouvoir réellement appréhender le pays, ne pas t’attacher aux clichés « cocotiers-sable blanc » pour mieux cerner ses difficultés, ses côtés sombres, ses histoires dont on ne parle pas. C’est prendre conscience et accepter réellement que l’autre pense différemment, mais surtout accepter que lui ne le fera pas forcément pour toi, dans l’autre sens. Le voyage, c’est un peu tout ça, mais beaucoup d’autres choses encore. Il n’y a pas de vrai voyage ou de bonne manière de voyager, chacun décide de ses envies et de son niveau de confort. L’envie et l’esprit font le reste.

L’après

Je crois que l’après, c’est le plus important. Ce le fut pour moi en tout cas. Ce que j’ai vécu, je l’ai vécu pour le vivre, le ressentir, mais aussi pour apprendre, comprendre, en tirer des conclusions. Le voyage a modifié des petites choses dans mon cerveau, c’est assez imperceptible, et il faut du temps pour en prendre conscience. Le voyage, comme toute expérience, nécessite du temps et du recul. Ca se digère après s’être vécu aussi intensément.

En bref Journal, je suis partie de Paris un certain 8 avril 2013, j’ai voyagé 259 jours, j’ai parcouru 105 428 km. Parmi eux, 37 417 km ont été faits par la route, dont plus de 5 200 km aux USA et 4 000 km en Bolivie. Les trajets terrestres représentent plus de 500 heures, soit l’équivalent de près de 21 jours complets dans un bus, une voiture ou un train. J’ai pris 27 fois l’avion et visité 23 aéroports différents (la palme revient à celui de Bangkok où je suis allée 8 fois – j’y avais mes habitudes et connaissais les toilettes les moins fréquentés du 2ème étage). Au total, cela représente 68 011 km dans les airs, sur 15 compagnies aériennes différentes, avec 7 retards et 1 annulation de vol. Tu as assisté à 54 interviews de français à travers 14 vidéos et 13 pays, ce qui représente pas loin de 650 heures de travail. Les vidéos ont été vues près de 300 000 fois ; près de 6 000 personnes ont suivi mon périple sur Facebook ; plus de 1 300 sur Twitter. J’ai pris 9 349 photos et plus de 2 To de vidéos. J’ai dormi par -20° en Bolivie (sans chauffage) et j’ai marché dans les rues de La Nouvelle Orléans par +47° en plein après-midi de juillet. Je suis montée à plus de 5 000 m d’altitude et me suis baignée dans des sources d’eau chaude naturelles à 35°. Je suis descendue à 15 m sous le niveau de la mer, me suis baignée avec des tortues, baleines, requins, raies, dauphins, méduses et poissons de toutes sortes. J’ai rencontré des kangourous, des serpents, des coatis, des singes, des alligators, des éléphants, des chameaux, des monitors lizards. J’ai observé des condors, pris un koala et deux bébés lamas dans les bras. J’ai dormi 14 nuits dans un bus, 10 dans un avion, 4 dans un bateau, et 231 dans un lit. J’ai eu pendant ces 9 mois pas loin de 90 «maisons» différentes. J’ai rencontré des voyageurs français, belges, suisses, espagnols, coréens, allemands, anglais, russes, israéliens, hollandais, chiliens, américains, argentins, chinois, brésiliens, marocains, australiens, canadiens, colombiens, irlandais, japonais, italiens, mexicains, néo-zélandais, malaisiens, péruviens. Et tu sais quoi ? Les plus malpolis sont définitivement les Chinois, les Coréens et les Russes. Les plus nombreux, les Allemands, les Hollandais et les Français. Les plus multilingues, les Allemands et les Hollandais. Les plus bruyants, les Israéliens et les Italiens.


Et puis en bref, parce que ton cerveau inexistant de Journal ne s’en souvient pas :

  • L’aéroport le plus pourri : celui de Katmandou
  • La compagnie aérienne la plus agréable : Thai Airways
  • L’hôtel le moins cher : 2,10€ la nuit à Kampot au Cambodge
  • Le pays où les locaux sont les plus agréables : l’Indonésie
  • Le pays où les locaux sont les plus désagréables : l’Inde
  • Le pays où les locaux sont les plus misogynes : l’Inde
  • Les plus belles plages : celles de Polynésie française, Whiteheaven Beach dans les Withsundays (Australie), Long Beach à Koh Rong (Cambodge)
  • Les plus belles montagnes : dans le nord de l’Argentine
  • L’attraction touristique qui m’a le plus marquée : les chutes d’Iguazu (Brésil/Argentine), les temples d’Angkor (Cambodge)
  • Les plus beaux paysages : la région du Sur Lípez en Bolivie, l’île de Moorea en Polynésie, le lac Titicaca depuis la Isla del Sol (Bolivie)
  • Les villes que j’ai préférées : Salta en Argentine, Sucre en Bolivie, La Nouvelle Orléans et San Francisco aux USA, Yogyakarta en Indonésie, Chiang Mai en Thaïlande
  • Les pays où je me verrais vivre : l’Argentine, les USA, la Polynésie
  • Le pays où j’ai le moins dépensé (proportionnellement à la durée) : la Bolivie
  • Le pays où j’ai le plus dépensé (proportionnellement à la durée) : la Polynésie française
  • Les endroits où j’ai envie de retourner : l’Argentine, notamment pour voir la Patagonie ; la Bolivie ; les USA, car c’est définitivement gigantesque ; l’Indonésie, car il y a BEAUCOUP à voir ; l’Inde, pour essayer d’avoir une meilleure image des Indiens (dans le sud cette fois-ci ?) ; l’Australie, pour voir autre chose que cette côte est pleine de backpackers allemandes de 18 ans ; le Népal, car c’est mon coup de coeur
  • Le pire trajet en bus : j’hésite entre le Cusco-Lima (Pérou) et ses 22 heures de virages ; ou bien le Sucre-Cochabamba (Bolivie) avec l’une des vitres qui a explosé en plein voyage ; ou encore le Uyuni-Potosí (toujours en Bolivie) et le petit sac de vomi du voyageur précédent accroché à 30 cm de mon visage…
  • Le meilleur cocktail : la toute première Caïpirinha à Copacabana (Rio, Brésil)
  • L’hôtel le plus miteux dans lequel j’ai dormi : à Katmandou, dans le quartier touristique de Thamel, juste ignoble, concurrencé de très près par un hostel de San Salvador de Jujuy (en Argentine) où il y avais des bedbugs dans les chambres et 5 cm d’eau stagnante dans la salle de bain et les toilettes

Et au-delà de ces chiffres et autres statistiques, il y a tout ce qui ne s’explique pas. Les souvenirs, les rires, les odeurs, les regards tristes. Cette envie de reprendre la route, de continuer à découvrir et à apprendre.

Voilà Journal, il me semble avoir fait le tour. J’aimerais te remercier, parce qu’à plusieurs reprises, j’ai été vraiment heureuse que tu sois à mes côtés. Pouvoir te conter mes aventures et autres péripéties, que tu joues le rôle de mon autre mémoire, que tu te souviennes pour moi de chaque détail, de chaque bonne adresse, de chaque nom et de chaque lieu. Les clichés et les vidéos de mon voyage ont fait le reste, quant à l’essentiel, c’est désormais encré en moi.

Merci.
Et à bientôt.

Musique : TSF – Clean It Up / http://toma.fm/
© Aller Voir Ailleurs Si J’y Suis (Anne Sellès)

Par Anne Sellès, le 8 juillet 2014 (mise à jour 22 janvier 2018)

Hong Kong : la fin du voyage

Hong Kong : la fin du voyage

Cher Journal,

Après avoir quitté le Cambodge et visité l’aéroport de Bangkok pour la huitième fois, je dis au revoir à La Copine J. après l’annulation de mon vol pour Hong Kong. Alors que nous attendions sagement que mon comptoir de check in soit annoncé sur les écrans, nous découvrons la mention CANCELLED face à mon numéro de vol.
Il n’est que 17h et mon avion est prévu pour 20h30. Je vais donc me renseigner auprès de la compagnie, afin de savoir ce qu’il se passe. Un jeune homme m’annonce que le vol est effectivement annulé, et qu’un autre nous est proposé à 2h. Je lui fais répéter. « À 2h ». Comment ça à 2h ? À 2h du matin ? Le monsieur me répond que oui, comme si c’était tout à fait normal. Mais bien décidée à lui démontrer que ça ne l’est pas du tout, je lui explique qu’il est absolument hors de question que, premièrement j’attende jusqu’à 2h du matin (au risque de me répéter, il n’est que 17h), et que deuxièmement, je n’ai pas l’intention de prendre un vol en pleine nuit, et d’arriver en pleine nuit, dans un endroit que je ne connais pas. Il me dit alors que je peux prendre un avion le lendemain matin. Très bien. Cette solution me convient. Je le questionne pour savoir s’ils comptent me payer ma nuit d’hôtel à Bangkok ainsi que me rembourser celle d’Hong Kong. Il me dit qu’il va se renseigner et revient quelques minutes plus tard en me disant simplement : « Non. »

Après moult échanges infructueux, je lui dis que j’aimerais parler avec son responsable. Il me passe une dame au téléphone, à qui je fais un monologue d’1min30. Elle me dit seulement : « Pouvez-vous me repasser mon employé ? ». Ce que je fis. 2 minutes après, ledit employé me demanda de le suivre et m’emmena au comptoir d’enregistrement d’une autre compagnie en me précisant : « Cet avion part tout de suite. Nous prenons ce changement à notre charge. Bon voyage ! »

Sans aucun doute heureux de s’être débarrassé de moi, je le suis tout autant d’avoir obtenu gain de cause en restant tout à fait calme et courtoise, et de pouvoir partir plus tôt et d’ainsi m’éviter l’arrivée trop tardive à Hong Kong.


Après un vol tout à fait agréable, je pose un pied en Chine, mais en même temps pas vraiment. J’ai toujours trouvé Hong Kong et le concept de « région administrative spéciale » très bizarre. Pour cette dernière destination, je m’autorise une dérogation en prenant les transports en commun à la sortie de l’aéroport, alors qu’il fait nuit et que je ne connais pas les lieux.

Mais je me suis renseignée et il n’y a visiblement pas grand chose à craindre à Hong Kong, même la nuit. Je sors du métro à Causeway Bay, sur Hong Kong Island, et dehors, il fait froid. C’est l’hiver et ça faisait des mois que je n’avais pas ressenti cette sensation de joues glacées et de gorge vite irritée. J’ai cette impression étrange que ça sent l’odeur de Noël, j’ai cette impression étrange d’être dans un film, j’ai envie de lever les yeux au ciel et de voir les flocons de neige tomber sur mon visage. J’ai cette impression étrange de sourire bêtement, sans savoir pourquoi. Mais je ressens vraiment une sensation étrange, Journal. Les buildings sont impressionnants par leur hauteur, je suis totalement chamboulée, je ne sais plus où j’habite et en quelle saison nous sommes.


En arrivant dans mon hostel, la personne à l’accueil m’annonce que mon dortoir est au huitième étage et que l’ascenseur est en panne. C’est bon, je retombe de mon nuage et ne me crois plus du tout dans un film. Je ris un peu nerveusement et me mets en marche. Je souffre cruellement avec mes 25 kg sur les épaules mais je finis par en voir le bout ; j’ouvre la porte du dortoir avec le badge magnétique, qui sera le même pour ouvrir la porte de mon locker. Astucieux. Le dortoir est impressionnant, il y a 21 lits répartis sur trois niveaux. Le mien se trouve au milieu, chacun a un petit rideau, une liseuse individuelle et une prise de courant. Je pense que c’est le plus grand dortoir que j’ai visité depuis le début du voyage. Ça a de grands avantages, en particulier le prix, mais quelques inconvénients, notamment le bruit. J’en ferai les frais durant tout mon séjour dans cet hostel.

À mon réveil le lendemain, j’ai besoin de trainer au lit et de récupérer de mes 10 jours intenses au Cambodge. Le temps est assez maussade ici, je ne suis plus habituée à l’hiver, je dois ressortir ma doudoune et mes affaires chaudes qui sont bien rangées au fond de mon sac. Je vais rendre visite à un ami d’enfance de ma soeur qui tient un bar à vin français à quelques arrêts de métro d’ici. Pour me souhaiter la bienvenue, il m’offre une merveilleuse planche de fromage et un verre de vin. Je revis. La nourriture française me manque à un point inimaginable, si bien que depuis plusieurs semaines, j’ai vraiment du mal à avaler un grain de riz. J’aurais dû interviewer l’ami d’enfance de ma soeur, mais étant devenu Papa pile poil pendant mon séjour à Hong Kong, il avait étonnamment mieux à faire.

Bus de Hong KongBus de Hong Kong

Le métro parisien ne m’ayant absolument pas manqué durant les neuf derniers mois, je décide de rentrer à pieds et de profiter de l’air froid auquel je vais devoir m’habituer puisque mon retour approche à grands pas. Je commence d’ailleurs à compter les jours. À J-4, je ne me sens plus ici, mais pas encore là-bas. Je suis dans une situation très inconfortable qui ne me donne pas très envie de profiter de Hong Kong, mais en même temps, je culpabilise de ne pas en avoir très envie. Durant les jours suivants, je vais quand même traverser Hong Kong Island, profiter des centres commerciaux propres et presque aseptisés, prendre le vieux tramway pour monter jusqu’à The Peak et admirer la vue, marcher au soleil dans Victoria Park, marcher de nuit dans Hong Kong Park, marcher tout court jusqu’au départ des ferries, admirer les buildings éclairés, contempler les décos de Noël qui me font rêver, faire une virée à l’Apple Store où tout est moins cher que chez nous, traverser le bras de mer et atterrir à Kowloon, déambuler sur l’Avenue of Stars et prendre une bonne quarantaine de photos de Hong Kong Island et de ses gratte-ciels, me promener au beau milieu des marchés bondés, et rentrer. Même si on est dans une version très americano-européenne – et donc occidentale – de l’Asie, certains petits détails ne changent pas et nous font prendre conscience qu’on n’est ni à New York, ni à Sydney, ni à La Défense. On aurait envie de se sentir à l’aise, mais au fond, on sent bien que les codes ici sont à l’opposé des nôtres. Si l’anglais est monnaie courante, certains refusent de nous répondre en anglais et globalement, je ne trouve pas les gens très aimables.

Buildings, Hong KongBuildings, Hong Kong

À quelques jours du départ, je commence à abandonner les choses dont je n’aurai plus l’utilité jusqu’à mon départ. Je trie mes affaires et défais et refais mon sac pour la dernière fois de mon voyage. Je ressens de l’excitation et à la fois de la tristesse. C’est fini. Déjà. Le temps est passé si vite et à la fois si lentement.

Je repense au Népal, à mes terribles moments de solitude, puis que je remonte à l’Amérique du Sud et à mes souvenirs si lointains avec mon Cousin G. Je réalise que beaucoup de choses se sont passées ; certaines amies et connaissances ont eu le temps d’accoucher, certaines de m’annoncer leur grossesse et de mettre au monde leur bébé. La loi du mariage gay a été adoptée en France. La vie d’Adèle a eu la Palme d’Or à Cannes et un « royal baby » est né à Londres. Il y a eu le déraillement du train de St-Jacques-de-Compostelle, mais aussi l’affaire Leonarda et celle des bonnets rouges. Puis Lou Reed est mort. Ainsi que Nelson Mandela. J’ai loupé tout ça, mais en même temps je l’ai vécu. Ailleurs, c’est tout. J’étais juste en voyage, souvent les gens ont cru que j’étais hors du temps, hors de la réalité, hors de la vie. Pourtant le voyage fait aussi partie de la vie. Je sais en tout cas que désormais il fait partie de la mienne.

Ma famille n’est pas au courant que je rentre en France pour Noël, ils m’attendent dans trois semaines et me pensent au Vietnam actuellement. Mais je ne voyais pas l’intérêt de passer Noël loin d’eux, seulement pour quelques semaines supplémentaires de voyage. Comme quoi, quand on dit que le voyage nous ramène à l’essentiel…

Il est bientôt l’heure d’embarquer, un long périple m’attend de Hong Kong à Paris en passant par Londres, puis de Paris aux Pyrénées en faisant une escale dans le Sud. Si tout va bien, Journal, j’arriverai le 24 décembre à 19h face à toute ma famille réunie, en ayant pris mon avion le 22 décembre à 23h de l’autre bout du monde. Je vais boucler la boucle. Cette  boucle que j’ai entreprise en solitaire, mais où au final, une multitude de gens non-prévus au programme m’ont rejoint. Cette  boucle qui m’a amenée à rencontrer ceux qui vivent loin de leurs racines, mais qui m’a aussi permis de mieux savoir, de mieux comprendre et surtout d’aller voir ailleurs si j’y suis.

Au revoir Le Monde, je reviendrai.

Toutes les photos de Hong Kong

Par Anne Sellès, le 25 décembre 2013 (mise à jour 22 janvier 2018)

Cambodge : itinéraire imparfait d’un voyage achevé

Cambodge : itinéraire imparfait d’un voyage achevé

Cher Journal,

Après un énième séjour à Bangkok, j’ai retrouvé La Copine J. à l’aéroport pour nous envoler vers de nouveaux horizons : le Cambodge. Alors évidemment, pour une raison que nous ignorons toutes les deux, nous avons décidé d’y aller en avion alors que ça aurait été bien plus simple de prendre un bus . Je n’explique pas ce qu’il s’est passé dans nos petites têtes. Avec un bus, nous aurions pu arriver ailleurs qu’à Phnom Penh (à Siem Reap, par exemple), et ainsi ne pas perdre 24h comme nous l’avons fait.

Siem Reap et ses touristes VS Angkor et ses merveilles

À notre arrivée à l’aéroport de Phnom Penh, nous cherchons un moyen de nous rendre dans le centre de la ville où nous avions pris soin de réserver un hôtel pour notre première nuit, afin d’être tranquilles. Les taxis nous sautent dessus en nous proposant des prix en dollars américains. J’avais effectivement rapidement lu qu’au Cambodge, tout se payait en dollars et que la monnaie locale ne servait que sur les marchés. Les prix nous paraissent exagérés, nous sortons alors de l’enceinte de l’aéroport où sont garés des tuk-tuks. Nous en choisissons un, le mauvais visiblement, car le chauffeur pue l’alcool. Mais il semble très heureux de nous emmener quelque part. Moyennement à l’aise dans cette chariote conduite par quelqu’un d’a priori un peu soûl, nous le devenons encore moins lorsque survint un accident sur la voie rapide où nous roulons. Le motard a été éjecté et a glissé sur le bitume sur plusieurs mètres. La Copine J. qui arrive de France fait les gros yeux et me dit quelque chose qui s’apparente à un : « Oh putain » – pardon pour la vulgarité Journal, tu règleras ça à avec La Copine J.. Moi, je ne dis rien mais préfère fermer les yeux, même si ça n’a jamais sauvé personne.

Nous arrivons entières et heureuses de l’être, et prenons nos quartiers dans notre petit hôtel pour la nuit. L’accueil est sympa, mais lorsque nous demandons des renseignements sur les bus partant le lendemain à Kratie, notre interlocuteur sourit et dit « oui oui ». Il ne comprend rien, nous décidons alors de nous rendre directement dans les bureaux des compagnies de bus qui ne se trouvent pas très loin à pied. Après en avoir fait plusieurs, et après plusieurs tentatives d’arnaques, nous changeons nos plans et décidons d’aller à Siem Reap. Dans quelques jours, j’ai rendez-vous avec des Français là-bas pour une interview, aller jusqu’à Kratie puis revenir nous aurait fait perdre trop de temps.

La compagnie pour laquelle nous optons nous propose le trajet à USD $8. Je trouve ça cher, mais il n’y a visiblement aucun moyen de négocier. Il nous signale qu’un tuk tuk viendra nous chercher le lendemain matin à notre hôtel pour nous amener ici, au départ du bus. On lui dit que l’on s’en fiche, que notre hôtel est à cinq minutes à pied et que l’on préfèrerait une remise sur le trajet plutôt qu’un tuk tuk. Mais lui aussi s’en fiche, on n’aura pas de remise mais un tuk tuk, même pour deux minutes.

Scène de rue à Phnom Penh (Cambodge)Scène de rue à Phnom Penh (Cambodge)

Dans le bus, nous sommes les seules « blanches ». Les places assises sont à l’étage. En bas, il n’y a que le chauffeur et la soute à bagages. Nous nous installons donc en haut, aux deux places de devant. Mais entre nous et le pare-brise, il y a comme une grande plateforme où peuvent s’asseoir des gens sur des assises de sièges de voiture sans dossier, empilés dans un coin. Cela laisse présager un trajet folklorique. C’était évidemment sans compter l’état de la route, pleine de bosses et de trous, et ses innombrables « stops », même au milieu des routes perdues, pour laisser monter ou descendre des gens. Nous avons déjà plus d’une heure de retard, c’est pas gagné. Une vieille dame monte dans le bus et s’installe sur la fameuse plateforme. Elle sera rapidement rejointe par de nombreuses autres personnes. Cette vieille dame ne veut pas notre place, à croire qu’on l’a presque vexée en la lui proposant – ou en tentant avec des gestes de la lui proposer. En revanche, elle nous tend à chacune une espèce de chose enroulée dans des feuilles de bananes. Ça ressemble à du riz, très compact. Ce n’est pas bon mais a priori, on ne devrait plus avoir faim pour les prochaines 48h. Pour lui rendre la pareille, on lui propose des biscuits, qu’elle accepte goulûment.

Après 9h de trajet au lieu de sept, nous arrivons à Siem Reap où nous sommes accueillies par un chauffeur de tuk tuk plutôt gentil. J’ai la joie de récupérer mon sac, sortant tout juste de la soute du bus, avec une odeur pestilentielle. Il semblerait qu’il ait macéré pendant 9h dans du jus de poisson mort. Lovely. Notre tuk tuk nous dépose devant un hôtel et nous demande si cela nous convient. Après inspection des prix, nous acceptons. Il nous annonce ensuite qu’il aimerait être notre tuk tuk pour toute la durée de notre séjour à Siem Reap ; il insiste alors pour savoir ce que l’on fait le lendemain, mais on n’en a pas la moindre idée, on ne pense qu’à prendre une douche et pour ma part, doucher également mon sac qui sent la mort. Il commence à se montrer de moins en moins souriant et nous parle des villages flottants qui ne sont pas très loin. Comme pour se débarrasser de lui, on accepte sans trop savoir de quoi il s’agit, et on se libère enfin.

Rapidement, on découvre le petit centre touristique de Siem Reap, le constat est sans appel, on se croirait au Cap d’Agde en haute saison. L’angoisse que m’inspire cette ville répond à une logique implacable ; tous les touristes sont obligés de passer par Siem Reap pour se rendre aux Temples d’Angkor. On déambule dans les rues pleines de restos européens et de bars branchés, de tuk tuks garés par paquet de 40 sur les mêmes trottoirs, de spas, de salons de massages, de boutiques de souvenirs, de magasins de fringues. Ca clignote, il y a de la musique. C’est ça le Cambodge ? Dans les restaurants, tous les plats sont à USD $5 minimum. On sait que c’est hors de prix pour ce que c’est. On commence rapidement à étouffer dans ces ruelles, on n’est finalement pas si mécontentes d’avoir prévu d’aller aux villages flottants le lendemain, afin de sortir de ce Disneyland du touriste.

Lorsque nous retrouvons Rony, notre chauffeur, il tire la gueule. La route est longue mais chouette, nous longeons de vrais petits villages cambodgiens qui contrastent considérablement avec le Cap d’Agde quelques kilomètres en arrière. A l’embarcadère, on nous réclame USD $25 pour 1h30 de bateau. C’est totalement indécent, mais nous n’avons pas fait 40 minutes de tuk tuk pour rebrousser chemin. On imagine alors qu’à ce prix-là, ce sera exceptionnel. Mais comme tu t’en doutes certainement Journal, c’était une vaste mascarade. Après dix minutes de traversée au milieu de maisons flottantes où des gens vivent « réellement » – et c’était impressionnant, on te l’accorde – nous arrivons sur une plateforme flottante que l’on nous avait vendue comme étant une, je cite, « ferme de crocodiles ». En réalité, il y a cinq petits alligators, minuscules, entassés dans un trou si petit qu’ils ne peuvent pas bouger. Et autour d’eux, des déchets. Notre guide nous propose de continuer vers le reste du village, mais nous annonce qu’il faudra alors payer USD $7 supplémentaires. Il précise que cela nous permettra de voir l’école et le marché, et qu’il est de bon ton de faire un don car les enfants sont (soi-disant) orphelins. On n’a pas vraiment besoin de se concerter pour refuser, ce qui ne plaît pas à notre guide qui se met alors aussitôt à changer de ton avec nous. Nous faisons demi-tour, naviguons un peu et rentrons, après à peine une heure sur l’eau. A l’arrivée, il nous invite à donner un pourboire au conducteur du bateau et au petit garçon qui a aidé, paraît-il qu’USD 1$ est le minimum. Je suis écoeurée et ne me gêne pas pour dire à notre Rony national que l’on n’apprécie pas vraiment de se faire couillonner comme ça. Il nous répond évidemment que tout ça n’est pas de sa faute, qu’il ne connaît pas les prix, qu’il nous a emmené là pour nous faire plaisir. Mais même en essayant de lui expliquer que nous ne sommes pas nées de la dernière pluie et que le système des commissions, ils ne sont pas les seuls à les pratiquer au Cambodge, rien n’y fait.

Nous partons avant de nous fâcher, et trouvons un endroit calme et local pour manger loin de la folie du Cap d’Agde. Je découvre l’un des plats typiques khmers, le lok lak, pour lequel nous payons enfin des prix raisonnables. Plus tard, nous rencontrons un chauffeur de tuk tuk qui sait mieux s’y prendre que ses semblables. Il est avenant, drôle, a de la répartie, nous nous arrêtons donc pour discuter avec lui. Nous découvrons rapidement que Rony n’est pas sérieux et pas honnête. Lui, nous propose de visiter les Temples d’Angkor le jour suivant pour USD $15, contre les USD $20 proposés par Rony. On accepte aussitôt, il nous laisse sa carte, et à notre retour à l’hôtel le soir, Rony nous demande à quelle heure nous partons pour les temples le lendemain. Nous lui disons la vérité, que nous avons trouvé quelqu’un de moins cher que lui. Et accessoirement de plus aimable. Il entre alors dans une vraie colère, criant que ça ne se fait pas, qu’on aurait dû venir le voir pour discuter du prix, mais qu’on s’était engagées avec lui – chose complètement fausse au passage – que cet autre tuk tuk lui a volé son travail, qu’ici c’est très grave, que lui a une famille à nourrir, etc etc etc etc. Après 15 minutes de discussions houleuses, et comme on ne sait absolument pas quoi faire car il répète tout en boucle et reste planté là, on lui donne la carte de l’autre, qu’il appelle et à qui il parle en khmer pour annuler. Le tuk tuk souhaite nous parler et nous dit qu’il comprend la situation, et que ce n’est pas grave. Je ne sais pas par quel malheur nous sommes tombées sur Rony, et je ne sais pas non plus pourquoi nous sommes si stupides, si « Mère Teresa », touchées par ses salades de : « J’ai une famille à nourrir ». Nous nous entendons sur USD $15 pour le lendemain et lui demandons de bien vouloir essayer d’être un peu plus aimable parce que je t’assure Journal qu’il est vraiment odieux. Il nous répond qu’il ne sourit pas car il est fatigué, mais qu’il va essayer de faire un effort. La bonne nouvelle.

Le lendemain à 5h du matin, pas de Rony à l’horizon. Il ne s’était pas réveillé. Nous partons en retard mais arrivons avant le lever du soleil. À l’entrée du parc des Temples d’Angkor, il y a une queue de tuk tuks assez impressionnante, laissant présager la foule sur place. Mais qu’importe.

Que dire sur les Temples d’Angkor ? En bref, ils sont merveilleux. Je vais donc m’abstenir de les noyer au milieu d’épithètes pompeux, aussi mérités soient-ils, car leur réputation n’est plus à faire. C’est pourtant tentant de te dire, Journal, à quel point ce lieu respire la sérénité.

Le parc est immense et la nature incroyable, parfois, on aimerait s’éloigner et se laisser porter par le bruissement des arbres, par le bruit des oiseaux. Le cadre, et cette espèce de forêt luxuriante, m’ont rappelés – attention cette référence  pique un peu – la forêt d’Harry Potter. Oui, je t’avais prévenu Journal, la référence est scabreuse. Mais je veux dire par là que j’ai rarement ressenti cette plénitude dans un « espace vert » ou dans un autre parc, quel qu’il soit. Mon coup de coeur va sans hésitation à Ta Prohm, ce célèbre temple (restes de temple ?) enchevêtré au milieu des racines tentaculaires d’une jungle dense et presque flippante, tant la hauteur des arbres donne le tournis.

Oublions le lever à l’aube pour observer les premiers rayons de soleil sur Angkor Wat avec les quelques 2000 autres touristes autour de nous, oublions ces enfants qui ne vous lâchent pas tant que vous n’avez pas acheté deux magnets « Angkor » pour USD $1 les deux ou les dix cartes postales floues pour USD $1 le tout, oublions ces touristes russes posant dans des postures TRÈS suggestives au milieu des ruines devant l’objectif de leur mari, oublions tout ça.

Malheureusement, ce qui vient un peu gâcher la fête, c’est le nombre de touristes présents sur les lieux. Il est parfois impossible de marcher normalement, notamment sur le site de Ta Prohm, où règne une cohue indescriptible. On se croirait un premier jour de soldes à l’entrée d’un grand magasin. Tout le monde piétine, se pousse, râle, crie en coréen ou en chinois pour appeler son voisin, donne des coups d’ombrelle, joue des coudes pour passer devant tout le monde lorsqu’il y a un semblant de queue pour une raison X ou Y. Bref. Un agoraphobe aurait fait un malaise vagal instantanément.

Concernant les enfants collants qui nous vendraient leurs propres parents, l’une d’elle s’approche de moi et me demande quelle langue parle-t-on avec La Copine J. : « English ? Spanish ? Italian ? French? ». « French ! », répondons-nous. Elle nous dit alors : « Cadeau Michèle ! Cadeau Maman ! Magnet USD $1 ! » Au début, je pense avoir mal entendu. Puis La Copine J. me demande : « Mais tu as entendu ? » Oui, j’ai entendu qu’elle a parlé de Michèle et de Maman, et sachant que ma mère s’appelle Michèle, je dois dire que je suis restée totalement stupéfaite. C’est certainement un hasard, et elle a sans doute appris quelques prénoms par langue ; j’aurais dit être espagnole, elle m’aurait sûrement parlé de regalo para Maria. Mais tout de même. C’est étrange. Évidemment, son stratagème marche à la perfection, je lui achète les deux magnets pour Michèle.

La petite fille des Temples d'Angkor (Cambodge)La petite fille des Temples d'Angkor (Cambodge)

Avant de quitter l’anxiogène ville de Siem Reap, nous rencontrons les Français que j’avais prévu d’interviewer ; Guillaume, fondateur de Krama Krama, marque de kramas (foulards typiques khmers) fabriqués sur place, et Claude Colombié, directeur de l’école Sala Baï, qui forme des jeunes défavorisés du Cambodge aux métiers de l’hôtellerie et de la restauration. Nous passerons une bonne partie de la journée à Sala Baï pour les rencontrer tous les deux, mais aussi pour rencontrer les élèves, les filmer, et répondre à leurs innombrables sourires. Ici plus qu’ailleurs, on sent leur bonheur et leur fierté d’être là, conscients d’avoir la chance de pouvoir étudier. Mais ça, Claude Colombié l’explique bien mieux que moi dans la vidéo du Cambodge.

Une journée qui fait du bien, qui nous fait prendre conscience que Siem Reap a des faces cachées, qu’il n’y a pas que l’aspect Cap d’Agdien qui commençait légèrement à nous obséder et à nous oppresser.

Aller à Koh Rong, ne pas passer par la case Sihanoukville

A chaque croisement de rue à Siem Reap, royaume du touriste, on trouve des agences de voyage proposant des trajets en bus pour vagabonder au gré des routes moyennement goudronnées du pays. C’est sans trop se poser de question que nous optons donc pour un trajet Siem Reap-Sihanoukville en « bus hôtel ». Le concept du « bus hôtel » est assez plaisant quand le monsieur-de-l’agence annonce qu’il y a tout de même dix heures de trajet. Pour le prix, tout dépend de la tronche de votre interlocuteur et, bien entendu, de la vôtre. En demandant une première fois le prix, on nous vend le trajet à USD $18. Nous sortons faire et un tour, histoire de comparer les tarifs, puis revenons finalement dans la première agence. La personne au guichet a changé et lorsque je lui demande combien ça coûte, elle me répond USD $16. Ici le temps est élastique, les prix aussi, mieux vaut faire en sorte que notre patience le soit également. Cette économie de USD $2 me mis quoi qu’il en soit en joie pour la journée. Car avec USD $2, on ne le redira jamais assez, on peut faire une multitude de choses au Cambodge.

Ayant déjà eu le bonheur de constater l’état des routes cambodgiennes, ainsi que leur concept de respect des horaires somme toute très relatif, ce bus d’un autre genre nous semblait être une excellente alternative pour ce voyage de nuit. Les couchettes étaient fort étroites, mais qu’importe, j’ai passé une nuit presque normale. En revanche, pas de toilettes dans le bus, il faudra se retenir durant tout le trajet ou espérer se réveiller lors des arrêts nocturnes du bus, afin de se ruer à l’extérieur pour espérer répondre à nos besoins naturels. J’ai opté pour la première option, ce qui fut de loin l’un de mes challenges les plus intéressants de ce voyage. Pas de pipi donc, pendant plus de 14 heures. Car nous avons mis quatre heures de plus que ce qui nous avait été annoncé.

Nous arrivons à Sihanoukville au milieu d’une horde de chauffeurs de tuk tuk en furie. Une fois n’est pas coutume. La décision de ne pas rester ici sera rapidement prise. Une espèce d’atmosphère étrange se dégage de cette charmante station balnéaire qui me fait étonnamment penser à Palavas-les-Flots, en pire. Envahie par les Russes, qui ont l’air d’avoir un statut à mi-chemin entre vacanciers longues durées et résidents, on ne se sent plus vraiment au Cambodge. Pour cause, des ponts, hôtels et autres Casinos poussent comme des champignons. De très belles plages existent pourtant dans le coin, on m’en a parlé mais je ne prendrai pas la peine d’aller vérifier, je crois mes indic’ sur parole. Après avoir pris un petit déjeuner très mauvais servi par une jeune fille russe très désagréable, nous filons acheter notre billet de bateau pour Koh Rong. À un Russe. Nous nous entassons à bord d’un bateau lent, très lent. Et vieux, très vieux.

Koh Rong (Cambodge)Koh Rong (Cambodge)

Après un peu plus de deux heures de traversée, nous arrivâmes à Koh Rong, petit paradis des amateurs de choses à fumer en dread locks. Les touristes débarquant sur Koh Rong ne voient que la partie sud de l’île (Koh Tuich Village), là où s’amassent les touristes européens ayant envie de vivre d’une façon tout à fait agaçante cliché, visiblement comme dans le film The Beach. On oublie très vite cette ambiance Bob Marleysque, lorsque l’on découvre l’intérieur de l’île et sa jungle préservée, et l’incroyable beauté des plages quasi désertes comme celle de Long Beach, accessible à pied après 45 minutes de marche dans la jungle depuis Koh Tuich Village. Un décor totalement paradisiaque.

Pour circuler sur l’île, le bateau reste le meilleur moyen pour aller d’une baie à l’autre, à condition de négocier son prix, une fois n’est pas coutume. Il y a aussi la marche dans la jungle pour se rendre d’un village à un autre, mais je ne pourrais le conseiller compte-tenu du balisage très approximatif des « sentiers ». Et quand balisage il y a, il n’est pas des plus rassurants… Marcher dans la jungle, c’est ce que nous fîmes cependant, grandes aventurières que nous sommes.

Pour que rien ne vienne gâcher cet environnement au goût de carte postale du bout du monde, mieux vaut que tu saches, Journal, que WiFi et confort moderne ne font pas partie de la fête. Et d’ailleurs, laisser son iPhone au fond de son sac, dormir dans une cabane en bois sans eau chaude et chasse d’eau, ça renforce ce sentiment d’être Vendredi sur son île. Vendredi qui fume visiblement un peu trop d’herbe. Mais Vendredi quand même. En parallèle, l’île est en train de se prendre une petite claque de modernité en pleine face. Elle a été, paraît-il, reliée à Internet en 2012, mais la majorité des hébergements ne l’a pas encore adopté. Ou n’a pas encore allumé son modem. Il faut savoir que Koh Rong est destinée à devenir un genre de « Koh Samui » cambodgien, avec à termes des routes goudronnées et même un aéroport. Mais étant donné que les entrepreneurs cambodgiens ne sont pas des flèches, on a sans doute encore un peu de temps pour profiter de cet endroit magnifiquement préservé.

Cela étant dit, le retour sur le « continent » se déroule, lui, a à bord d’un speed boat flambant neuf, appartenant au même Russe à qui j’avais acheté mon billet aller. Pour (pour l’instant) le même prix, on gagne plus d’une heure sur le trajet en comparaison avec le bateau lent, très lent. Le changement serait-il déjà en marche…? J’ai été quoi qu’il en soit très heureuse de voir l’île, avant que les quelques 1000 habitants locaux de Koh Rong ne s’enfuient par dépit – ou ne s’abandonnent aux poissons carnivores – en voyant les touristes en chaussettes-sandales débarquer et occuper des hôtels de luxe face à leurs eaux translucides.

Kep et Kampot, zénitude et authenticité

La Copine J. et moi continuons notre route, espérant trouver enfin des endroits préservés par le tourisme car avouons que jusqu’à présent, la tranquillité et l’authenticité nous ont un peu fait défaut. Nous débarquons après quelques heures de minibus à Kep. Les rues sont désertes, ça sent bon et la lumière est agréable. Avant d’y aller, j’avais beaucoup lu sur les Internettes que Kep était désormais une ville morte. Mais tout dépend ce que l’on vient y chercher. Effectivement pour l’animation et les filles en bikini, il faudra repasser. C’est une toute petite ville, tristement célèbre car mise à sac par les Khmers rouges dans un passé pas si lointain. On y voit encore les stigmates de la guerre, des maisons délabrées, détruites et laissées à l’abandon.

Mais le charme de Kep, c’est son coucher du soleil sur l’eau avec en toile de fond les pêcheurs revenant au port, c’est son marché aux crabes qui s’anime toute la matinée, avant de laisser place aux petites baraques servant à dîner tous les soirs, sur pilotis, des spécialités de la mer… et au crabe bien évidemment. Juste très calme ou carrément mort, tout dépend de l’état d’esprit de chacun. Mais nous avons rapidement mis les voiles, le temps nous étant compté, direction Kampot à une heure de route de là.

Marché au crabe de Kampot (Cambodge)Marché au crabe de Kampot (Cambodge)

En arrivant dans le centre de Kampot, nous nous mettons en chasse d’un petit hostel, et en trouvons rapidement un qui est en fait un restaurant italien. Pour USD $6 la nuit pour deux, c’est-à-dire moins de 4,5€, nous avons une chambre double avec ventilateur et salle de bain partagée sans eau chaude. Je crois que l’on a jamais payé aussi peu cher. La ville est plus grande que Kep, et s’organise autour d’une rivière, sur laquelle des bateaux emmènent touristes et locaux admirer le coucher du soleil sur les montagnes. Ici l’ambiance est à la zénitude, les Cambodgiens sont ouverts, aimables et souriants. Contrairement à Siem Reap ou Phnom Penh, on n’a pas la sensation de se faire arnaquer en permanence, ce qui est fort plaisant car de plus en plus rare. Pas de stress, les petites agences de voyage font sept mètres carrés et généralement, le monsieur qui y travaille fait la sieste. Il faudra donc repasser pour réserver son prochain ticket de bus, et c’est là tout le charme de Kampot.

Après avoir refusé deux fois une proposition d’un tuk tuk souhaitant nous faire visiter sa région, nous avons vu son visage se décomposer, devenir triste et s’en aller. On avait aperçu dans une de ses mains une pochette avec des feuilles A4 imprimées. On pouvait lire « Welcome to Kampot » et deviner ensuite la liste des visites qu’il propose aux touristes. Il était évident que ce monsieur avait envie et besoin de travailler. Près d’une heure après cette rencontre, nous pensons toujours à lui et commençons à regretter notre refus. Nous nous mettons en chasse pour le retrouver. Il avait une petite tâche de cheveux blancs à l’arrière de la tête, nous le recroisons au bout d’une quinzaine de minutes, l’interpellons et lui demandons si finalement, il peut nous faire découvrir sa région. Son visage s’illumine, il nous invite à nous installer dans son tuk tuk, on dirait un personnage de dessin animé qui s’agite. Ce monsieur est définitivement touchant.

Nous découvrons avec lui la campagne environnante, les chutes d’eau, les villages de pêcheurs, les temples bouddhistes, les écoles ; ce fut une vraie initiation à ce qu’est la vie dans les campagnes cambodgiennes. Vie qui s’observe discrètement à l’arrière du tuk tuk, de peur de déranger les locaux dans leur quotidien et leurs activités. Ce gentil chauffeur s’appelait Bun Long, et nous a dit de ne surtout pas hésiter à parler de lui à nos amis en France. Et tu sais quoi Journal ? Je l’ai vraiment fait.

À Kampot, nous sommes aussi allées nous faire masser par des praticiens aveugles. Ce fut une expérience très étrange. Déjà, nos praticiens étaient des hommes. Ensuite, durant tout le massage, ils rigolaient entre eux et se racontaient leur vie. Si au début, j’avoue avoir un peu douté, j’ai vite compris que leur handicap leur permettait de sentir des choses que des « voyants » n’auraient peut-être pas senti. C’est très compliqué à expliquer, Journal. Mais ils ont une manière d’appuyer sur les points sensibles qui est très spéciale ; je dois avouer que j’ai eu plutôt mal, mais que ça a clairement soulagé mon dos, fatigué de porter 25 kg depuis 250 jours maintenant…

Kampot est aussi le point de départ d’une excursion bien présente dans les guides touristiques, celle du Parc National de Bokor. Pour USD $10, le minibus nous y emmène et nous ramène, le chauffeur jouera les guides touristiques durant tout le tour, nous avons même le repas inclus (riz frit – pas très bon ni copieux, certes), ainsi qu’une croisière « coucher du soleil » sur la rivière en fin de journée, une fois de retour à Kampot. De « là-haut », à Bokor (1080 mètres d’altitude), la vue peut être à couper le souffle à condition qu’il fasse beau, chance que nous n’avons pas eue, il y avait un espèce de brouillard dégueulasse. À part la vue-qui-peut-être-belle, l’intérêt historique du site est assez limité. Notre chauffeur-guide nous parlera brièvement de cette station météorologique créée par les Français dans les années 1920. Rapidement, elle deviendra un complexe de vacances, d’où la présence de ce qui aurait pu être un énorme hôtel-Casino, mais dont la construction ne fut jamais achevée. Plus tard, les lieux furent surtout le terrain d’affrontements entre Khmers rouges et vietnamiens. Triste destin, notamment pour la fameuse église où les Khmers rouges élurent domicile, et qui fut le repère de Pol Pot. Le point positif de cette étrange, voire inutile visite, fut la balade sur la rivière en fin de journée. Elle offre réellement des panoramas merveilleux. Le petit apéro sur le toit du bateau en admirant le coucher du soleil valait bien une journée d’excursion très moyenne. Mais surtout Journal, nous avons pris les choses avec le sourire. C’était naze mais ce n’était pas grave. On tournait tout à la dérision, si bien que même un point de vue décevant nous faisait nous extasier, avec ironie. Nous avions l’air un peu illuminées aux yeux des autres touristes, mais au moins, nous n’avons pas été frustrées, déçues, ou énervées. Nous avons ri de tout durant toute la journée. Et ça fait du bien.

Phnom Penh, la capitale aux multiples facettes

Dans le bus qui nous emmène de Kampot à Phnom Penh, une vieille dame cambodgienne tente de parler français avec son voisin moustachu. Son français date sans aucun doute de ses souvenirs de l’époque des colonies, et souvent, les mots qu’elles assemblent entre eux n’ont absolument aucun sens. Elle parle très fort, le voyage semble durer une éternité, et je ne doute pas une seule seconde que ce soit bien pire pour ledit moustachu.

À l’arrivée, nous sommes entourées par des chauffeurs de tuk tuks, je commence à ne plus en pouvoir mais nous finirons malgré tout à l’arrière de l’un d’eux, ne sachant absolument pas où nous sommes. Après avoir trouvé une chambre sous les toits d’un hôtel pas très confortable, nous partons enfin découvrir cette capitale dont nous nous étions échappé très rapidement lors de notre arrivée au Cambodge. Nous découvrons une ville agréable, malgré la folie ambiante qui l’habite – comme toutes les grandes villes asiatiques – ou peut-être étions-nous particulièrement détendues ce jour-là, je ne sais pas. Promenade sur le Mékong, visite du Palais Royal ou du musée national, shopping dans ses nombreux centres commerciaux, repas au marché central sous sa célèbre coupole Art Déco datant de l’époque française, dîner dans l’un des restaurants des quais, et dévalisage du marché russe en quête de souvenirs en tous genres, il y a vraiment de quoi faire dans la capitale khmer. Nous n’avons pas tout fait, loin de là, car nous devons nous rendre à l’évidence, nous sommes exténuées. Nous venons de passer dix jours intenses et commençons à avancer de plus en plus lentement. La chaleur est étouffante, ce qui n’arrange rien, on a tendance à aller là où on peut trouver du frais, marchés couverts, centre commerciaux, et petits bars, mêmes chers.

La circulation à Phnom Penh est effroyable ; camions, voitures, vélos, tuk tuks, piétons, cyclopousses, et scooters se côtoient sur la chaussée, des coiffeurs nomades occupent les trottoirs et des amas de détritus au milieu de la route créent un rond-point que les usagers respectent. En fait, à Phnom Penh flotte un air de n’importe quoi, qui est au final plutôt agréable.

Coiffeur de rue à Phnom Penh (Cambodge)Coiffeur de rue à Phnom Penh (Cambodge)

Pour notre dernier jour dans la capitale khmer, nous dînons dans un restaurant « pour la bonne cause », le Veiyo Tonle, sur les bords du Mékong ; tenu par une ONG, une partie des bénéfices est reversée à un orphelinat local. Ils amènent même un petit questionnaire de satisfaction à la fin du repas. La cuisine est très bonne et le service excellent, il n’y avait vraiment rien à dire. C’est assez étrange de constater que le voyage m’aura réellement sensibilisé aux actions des ONG. « Avant », en voyage, je n’aurais pas forcément cherché l’utile, j’aurais d’abord pensé à l’agréable.

Nous quittons Phnom Penh au matin de mon 252ème jour de voyage. Il pleut à torrent et pour une fois que nous en cherchons vraiment un, aucun tuk tuk à l’horizon. Il y en a seulement un garé un peu plus loin dans la rue, nous nous approchons déjà trempées, avec nos sacs. Apparaît alors, quelques instants après, son chauffeur, tout sourire, qui nous demande où l’on va ; « A l’aéroport ! ». C’est loin, et lui, à l’avant, n’est pas protégé de la pluie. Il me demande alors d’un air un peu désolé s’il peut m’emprunter mon k-way. J’accepte en songeant d’ores et déjà que je vais lui laisser. Quand je l’avais acheté juste avant de partir en voyage, il n’y avait plus de modèle femme, j’avais dû prendre un « homme » en prenant soin de choisir une taille suffisamment petite pour qu’il ne soit pas immense pour moi. Adepte du « rien n’arrive jamais sans raison », j’en conclus que puisqu’il s’agit d’un modèle homme, sa place est en réalité sur les épaules de ce monsieur, qui est en joie lorsque je lui offre à notre arrivée à l’aéroport.

Avant de nous quitter, nous faisons une photo tous les deux, puis, il me dit s’appeler Lay Lav et me demande de l’ajouter sur Facebook. Ce sera notre dernier sourire cambodgien… Ces dix jours auront été intenses – oui je l’ai déjà dit – et si nos sentiments ont souvent été mitigés, on ressent un mélange un tristesse et de nostalgie précoce à l’idée de nous en aller. Il suffit de penser à l’histoire du pays, au fait que le Cambodge des Khmers rouges n’est finalement pas si loin (1979), qu’il en reste des traces et des séquelles indélébiles, pour finalement comprendre qu’il n’y a rien de choquant au fait que les Cambodgiens d’aujourd’hui ait envie de profiter de ce tourisme et de ce renouveau. Les arnaques ne sont ni plus ni moins les mêmes que celles que l’on trouve partout ailleurs en Asie du Sud-Est, et même si nous avons eu à faire à quelques spécimens gratinés (Rony ?), nous avons surtout rencontrés de belles personnes, répondu à des sourires francs et loyaux, eu les yeux mouillés en écoutant certains nous raconter l’histoire de leur pays et de leur région, été touchées par les actions menées par des organismes souvent étrangers pour venir en aide aux plus démunis. C’est bien ces derniers que nous garderons en mémoire. Oubliés les Russes et les chauffeurs de tuk tuks peu scrupuleux, le Cambodge, on sait que ce n’est pas vraiment ça.

To be continued…

Toutes les photos du Cambodge

Par Anne Sellès, le 17 décembre 2013 (mise à jour 22 janvier 2018)

Bref, moi aussi j’ai visité la Thaïlande

Bref, moi aussi j’ai visité la Thaïlande

Cher Journal,

Je t’ai raconté mes nombreuses escales à Bangkok, je n’ai pour autant pas chômé dans le reste de la Thaïlande. J’étais surtout intriguée par le nord du pays, les éléphants, la vie sauvage, la nature, et les Thaï de réputation plus sympathiques et plus zen. Mais un voyageur un peu lourdaud rencontré à Bangkok quelques semaines plus tôt m’avait dit : « Aller en Thaïlande sans aller se faire dorer la pilule sur l’une de ses innombrables îles paradisiaques, c’est comme… », puis il avait séché, cherchant inlassablement avec des petits bruits de bouche à compléter son énoncé d’une paraphrase que l’on pourrait tous s’éviter. Parce que l’on a bien compris ce qu’il voulait dire – aller en Thaïlande sans aller sur l’une de ses îles, c’est super con. Dans ma tête, j’ai alors aimé penser qu’aller en Thaïlande sans aller se faire dorer la pilule sur l’une de ses innombrables îles paradisiaques, c’est comme aller en Bretagne sans manger une crêpe. Et comme j’aime les crêpes, j’ai décidé d’aller à Koh Tao.
Pour cette étape « doigt de pieds en éventail », Ma Grande Soeur m’a rejoint. Elle rêvait de vacances au calme, loin, sans ses enfants – qu’elle aime très fort, hein, entendons-nous bien. Après cela, je repasserais par Bangkok ou me rejoindrait La Française de New York, qui comme son nom l’indique, est une Française habitant désormais à New York. Rencontrée il y a moult années au lycée, nous nous sommes retrouvées totalement par hasard et nous étions croisées à San Francisco lors de mon passage quelques mois plus tôt.

La Thaïlande, le Sud, ses îles… et sa mousson

Après avoir choisi un hôtel plutôt-très-beau au bout de la plage de Sairee sur cette petite île de Koh Tao, que bon nombre d’amis et autres connaissances nous avaient conseillés, nous avons prié pour que le beau temps soit au rendez-vous. C’était avant tout, la première choses à faire… Je m’explique.

Quelques prières et heures de vol plus tard, ma soeur arriva à Bangkok et nous partîmes ensemble, elle, son décalage horaire, et moi, vers Koh Samui. À Koh Samui, nous avons passé une nuit et partagé notre premier poisson grillé les pieds dans le sable en buvant une bonne Chang, dans un hôtel absolument sublime avec deux piscines, un restaurant de qualité, et un confort dont je n’avais plus connaissance. À ce moment-là du séjour, il faisait encore beau.

Notre hôtel de Koh Samui (Thaïlande)Notre hôtel de Koh Samui (Thaïlande)

En théorie, tu auras donc compris à la fin de ce premier paragraphe, Journal, que nous avons eu un temps de merde pendant tout le reste de la semaine. Je n’avais jamais eu un temps comme celui-ci durant mes sept précédents mois de voyage, même à Bangkok pendant la mousson. Pour l’explication rationnelle, le temps en novembre dans le golfe de Thaïlande est souvent mitigé (voire très mitigé). Personne ne m’avait dit en revanche qu’il pouvait être apocalyptique. Les locaux ont aimé nous dire qu’il s’agissait des « restes » du typhon Haiyan qui avait frappé les Philippines et le Vietnam quelques jours plus tôt. Cette version-là m’a davantage plu que la première, car ainsi, il s’agirait alors d’une raison purement météorologique. Avec l’autre version, je serais contrainte et forcée de reconnaître que je me suis totalement plantée lors du choix de mes destinations (qui était censé être fait en fonction des saisons)… C’est un peu sournois, je te l’accorde.

On m’avait donc dépeint Koh Tao comme une île de rêve, ça l’est sans aucun doute sous le soleil. Nous avons cependant eu la chance de faire une excursion en bateau sous la tempête, ce fut unique en son genre. Ce « trip snorkeling » m’a permis de ne voir aucun poisson, je suis allée une fois dans l’eau et je n’ai rien vu, rien vécu, si ce n’est cette attaque de toutes petites méduses invisibles et beaucoup trop nombreuses qui m’a moyennement amusée.

Nous avons aussi bu le café latté le plus cher de toute la Thaïlande, voire même de toute l’Asie, sur la petite île de Koh Nang Yuan (à quelques minutes de bateau de Koh Tao). La grande particularité de ce café latté étant qu’il était absolument imbuvable. Je tiens à préciser que j’ai bu une multitude de café ignobles depuis le début de mon voyage, je ne suis donc pas très difficile.

Durant ce tour en bateau sous la tempête, nous avons rencontré un couple de Français d’une soixantaine d’années. Rapidement, nous discutons, ils s’appellent tous les deux comme nos parents, ce qui nous amuse beaucoup. Ils ont beaucoup voyagé, notamment en Asie et nous racontent la mort dans l’âme ce qu’était la Thaïlande avant l’arrivée de ces vagues de touristes, insistant bien sur les Russes qui ont tout racheté, et totalement dénaturé un petit coin de paradis où ils avaient pourtant pris l’habitude d’aller depuis 20 ans (vers Phuket, me semble-t-il). Malgré cela, ils continuent de venir en Thaïlande, bien trop attachés à ces terres, où Michèle – la dame – a mis les pieds pour la première fois il y a plus de 40 ans… En entendant cela (« Plus de 40 ans ? Woaou ! »), je lui demande quand et pourquoi elle a commencé à voyager. Elle m’explique qu’à l’âge de 20 ans, elle a décidé de quitter le domicile familial pour partir à l’aventure. À l’époque il n’y avait pas d’e-mail, pas de téléphone portable, et bien sûr pas d’Internet ; elle écrivait donc une lettre de temps en temps pour dire qu’elle allait bien. Nous autres, voyageurs 2.0, nous pouvons réellement appeler ça l’aventure. Ce qui est intéressant dans cette rencontre, c’est qu’ils n’ont rien de hippie « visuellement parlant », ils ont ni plus ni moins – à quelques détails près – la même apparence que mes parents, et que les tiens, sans doute, Journal. Leur vie a été ponctuée de voyages et continue à l’être. Ils ont adopté deux Vietnamiens aujourd’hui adolescents, à qui ils feront découvrir leur pays de naissance si un jour ils le souhaitent. C’était une chouette rencontre, j’y ai beaucoup pensé et me suis demandé comment est le voyage sans Internet et sans téléphone portable. Radicalement différent, je suppose. Cela m’intrigue.

Nous n’avons pas tenu à visiter le reste de l’île sous la flotte, nous avons donc profité de ce temps dégueulasse pour nous faire masser et tenter des instants transats-plage-baignade-coconut lors des quelques apparitions du soleil. Notre hôtel proposait des soins absolument incroyables, j’ai donc testé ici mon premier vrai massage thaï, en prenant le soin de le demander « soft » et non « medium » ou « strong ». J’avais l’intuition qu’il était préférable pour moi. Ma soeur n’eut pas le même pressentiment et a souffert grandement avec le « medium », pourtant juste medium

Par chance, la pluie cessait en général le soir, nous avons donc pu dîner sur le sable face aux spectacles de bolas en feu et de « floating lanternes » envoyées dans le ciel depuis la plage. Nous avons été transcendées par ces lanternes au point d’en acheter presque tous les soirs. Les premiers essais d’envoi ont été cocasses. Lâchée trop rapidement, la toute première a volé à l’horizontale le long de la ligne d’eau pendant plusieurs minutes et a fini par se crasher lamentablement dans la mer quelques mètres plus loin. Déçues, nous nous sommes retrouvées avec 3 ou 4 lanternes sur les bras sans savoir comment les faire voler, jusqu’à ce qu’un homme vienne à notre secours, après s’être royalement foutu de notre gueule depuis la plage. Il nous explique qu’une fois allumée, nous devons attendre un long moment afin que le ballon se gonfle et soit réellement rempli d’air. La flamme va alors chauffer l’air contenu dans la lanterne, ce qui avoir pour effet d’abaisser sa densité et donc de faire s’élever la lanterne. Ici s’arrêtent mes connaissances en physiques-chimie. Pour le reste, l’ambiance de plage est tout de même un peu hippie-roots, les gens y traînent le soir et laissent volontiers derrière eux leurs déchets sur le sable, jusqu’à ce que de bonnes âmes viennent tout ramasser le lendemain matin.

On m’avait présenté Koh Tao comme une île « moins touristique que les autres », je n’ose alors pas imaginer les autres. Il y avait du monde partout dans le petit centre de Sairee, ainsi qu’une multitude de petits magasins à touristes, et la preuve suprême que la zone est indéniablement devenue touristique : LE restaurant mexicain, où un burrito coûte cinq fois un petit satay traditionnel dans un resto local.

Petite rue touristique de Koh Tao (Thaïlande)Petite rue touristique de Koh Tao (Thaïlande)

Au détour d’une balade entre boutiques de tongs et de maillots à fleurs, nous croisons La Chilienne, avec qui j’avais partagé un bout de voyage en Australie ! Je savais que nous étions en Thaïlande en même temps, mais de là à nous croiser par hasard, je ne m’y attendais pas. C’est étrange de se revoir, j’ai l’impression de l’avoir quitté la veille, mais en même temps, il s’est passé une multitude de choses depuis que nous nous sommes dit au revoir à Sydney. Nous dînons ensemble le soir-même, elle me racontera comment elle s’est fait voler 12 000 bahts (presque 300€) dans un bus thaï. Je suis surprise qu’elle, pourtant habituée aux trajets en bus (dans son pays, le Chili, tous les trajets se font en bus – et les vols sont monnaies courantes) n’ait pas été plus prudente… Peut-être a-t-elle pensé que justement, ici en Asie, elle pouvait relâcher sa garde. Erreur. Elle a laissé son sac à dos sous son siège pendant qu’elle dormait, quelqu’un est venu se servir discrètement dans son portefeuille, lui a dérobé l’argent, a remis le portefeuille, a bien pris soin de ne toucher à rien d’autre (appareil photo, passeport, téléphone…), afin qu’elle se rende compte du vol le plus tard possible. Ces 12 000 bahts, c’est vraiment une énorme somme, l’équivalent de dix jours à deux semaines de voyage en Thaïlande.

Bref, concernant Koh Tao, Journal, je n’ai pas mille et une choses à te raconter. Je n’ai pas eu l’opportunité de partir à la découverte de l’île à cause du temps. Nous n’avons pas non plus vécu des choses extraordinaires, trop occupées à observer par la fenêtre, en attendant que la pluie daigne se calmer. Pas vraiment déçue mais pas vraiment transcendée non plus, je crois qu’il me faudra revenir en pleine haute saison, pour certes me retrouver avec mes congénères européens inondant l’île, mais où je serai à peu près sûre que le soleil sera des nôtres… Ou pas. Je dois avouer avoir vu des îles paradisiaques en pagaille durant mon voyage, avec une mention spéciale pour celles de Polynésie mais aussi pour Gili Air, en Indonésie. Je trouve insensé que les touristes – moi la première – cherchent tous à s’éviter les uns les autres. Gili Air était une île profondément touristique, mais peut-être que ces touristes-là étaient plus respectueux que ceux croisés en Thaïlande, je ne sais pas. En tout cas, cela m’a moins gênée. Ou peut-être qu’avec le temps, je suis fatiguée du tourisme, de l’arnaque ambiante, du bel hôtel cachant la dépotoir à l’arrière. C’est toute la problématique de mon voyage, si j’étais venue ici juste dix jours depuis Paris, au milieu de plusieurs mois intenses de travail sous la grisaille, je n’aurais pas ressenti les choses de la même manière. Mais je fêterai bientôt mon 230ème jour autour du monde, et même si moi, je ne le veux pas, mon inconscient me fait tout comparer, même l’incomparable.


Par ailleurs, tu noteras, Journal, que je t’ai épargné les photos grises et pluvieuses afin de conserver « l’instant rêverie » intact. Ce serait dommage de ne pas avoir immortalisé ces quelques instants de ciel bleu et d’eau turquoise, ce que chacun veut voir en réalité, tout simplement.

La Thaïlande, Le Nord, sa nature… et son scepticisme

Après avoir passé quelques jours à Bangkok, La Française de New York est arrivée en Thaïlande. Nous avons pris un bus ensemble pour Chiang Mai, alors que tout le monde m’avait conseillé de prendre un train de nuit, car paraît-il, c’est à faire au moins une fois. Mais la ligne ferroviaire étant en travaux, cela nous obligeait à prendre le train, puis à descendre à l’endroit des travaux, pour enfin finir en bus. Plutôt idiot comme concept, nous optâmes pour le bus.

Les bus thaï sont réputés pour être dangereux. Alors qu’en Amérique du Sud les longs trajets sont toujours opérés par deux chauffeurs au minimum qui se relayent, ici ils sont visiblement surhumains et peuvent tout faire tout seul. J’ai donc fait en sorte de dormir au maximum durant le trajet pour ne pas mourir dans d’atroces souffrances lorsque notre chauffeur s’endormirait au volant, après avoir pris le soin de picoler en conduisant – il paraît que c’est monnaie courante, quand ce ne sont pas des amphétamines ; petite technique, le Mercalm (médicament contre le mal des transports) abrutit pas mal et aide à s’endormir relativement rapidement. Les bus thaï sont aussi réputés pour être plutôt funky ; ils ont l’extrême amabilité de nous passer des DVD de karaoké soit en boucle, soit en quatre volumes. Chouette alors. Niveau son, je ne sais toujours pas si le bouton pour le régler était cassé, ou si les Thaï ont d’importants problèmes d’audition. Ses écouteurs et sa propre musique sont donc de rigueur, sans chercher à critiquer le paysage musical thaï, bien entendu.

Chiang Mai est une ville assez étonnante, à taille très humaine si on ne considère que le centre historique où séjournent 99% des touristes (source du chiffre : inventée). Petites ruelles et petites maisons débouchant sur un petit canal, petits restaurants et petits cafés où le latté a du goût, petites boutiques un poil hipster, petits food-trucks, mais aussi immense marché nocturne où l’on trouve de tout, et superbe marché du week-end idéal pour découvrir les meilleures spécialités culinaires du pays et de la région, bref à Chiang Mai, il fait bon vivre. Son intérêt culturel est réel, de nombreux temples sont éparpillés aux quatre coins de la ville, dont les plus célèbres dans le petit carré du centre historique. Reconnue aussi pour son artisanat, je ne pourrai malheureusement pas en parler étant en restrictions budgétaires depuis maintenant quelques semaines. Je ne regardais donc les cadeaux à acheter que d’un demi-oeil.


A Chiang Mai, le Thaïlandais est moins, voire nullement, « stressé » (même si la notion de stress n’est pas réellement appropriée au Thaïlandais), les gens sont donc plus souriants, plus aimables, plus accessibles qu’à Bangkok. En sortant du bus, nous ne savions pas où aller, nous n’avions pas réservé d’hôtel. Nous nous mettons en route pour le centre et essuyons plusieurs refus d’hôtels déjà complets. Nous atterrissons dans un hôtel qui semble « plus cher » que ceux vus jusqu’à présent. La dame de l’accueil nous annonce un prix à 600 bahts. Ce n’est pas donné (13,50€) mais pour une fois, je peux profiter de l’intérêt de la chambre double en partageant le prix puisque nous sommes deux. Nous acceptons. Le lendemain, au moment de quitter les lieux pour trouver un hôtel correspondant davantage à nos tarifs, la dame (la même que la veille), nous demande 700 bahts. On rit jaune. Elle pas du tout. Elle nous affirme que c’est bien le prix, et lorsqu’on lui dit que la veille elle parlait de 600 bahts, elle répond que la veille, ce n’était pas elle. On est en colère, mais nous n’avons pas le choix et payons. Encore une fois, ce n’est pas tant le fait de devoir débourser 2€ de plus qui nous agace, c’est réellement de se faire constamment prendre pour un jambon.

Nous nous mettons en chasse d’un endroit où dormir et atterrissons chez Kikie, propriétaire d’un petit hôtel sans prétention et très bonne commercialo-marketeuse au demeurant. Dix minutes après notre arrivée, elle parvient à nous vendre deux excursions et une nuit supplémentaire. La première excursion que nous ferons, c’est la rencontre tant attendue avec les éléphants. Les propositions d’excursion à dos d’éléphant pullulent, que ce soit en trek de plusieurs jours, dans une ferme pour plusieurs heures, ou pour une rencontre de quelques minutes, si bien qu’il est vraiment difficile de choisir.

Une journée dans une ferme d'éléphants, à Chiang Mai (Thaïlande)Une journée dans une ferme d'éléphants, à Chiang Mai (Thaïlande)

Avec La Française de New York, nous avons opté pour une journée dans ce qu’ils appellent une « ferme d’éléphants », le plus important pour nous étant d’être à peu près sûres que les animaux sont correctement traités. Le concept : faire une bonne heure de transport, arriver en pleine nature dans un espèce de villages avec quelques bungalows et un grand espace commun avec tables et bancs, et bien sûr, des éléphants.

Le maître de cérémonie nous répartit dans des cases où il y a des matelas au sol et des moustiquaires au mur, je commence par croire qu’il y a un malentendu, nous n’avons pas prévu de dormir ici, mais on nous donne rapidement des tenues en coton épais à enfiler, je comprends alors que nous devons juste nous changer (oui, je suis perspicace). Une fois tous habillés, on nous distribue des bouteilles d’eau et on nous demande de répéter des mots en thaï qui correspondent aux « commandes » de l’éléphant. Ça dure des plombes et chacun cherche des moyens mémo-techniques en lien avec sa propre langue, car sans ça, on ne s’en rappellera pas. Mais même avec ça, je me rends compte, Journal, que l’on ne s’en rappelle pas quand même car je suis désormais incapable de t’en sortir un seul.

Une fois les répétitions finies, nous allons faire connaissance avec les éléphants. On nous donne des mini-bananes, car il paraît qu’étonnement, ils obéissent mieux avec de la nourriture. Ils les engloutissent en un quart de seconde, peau y compris, et en redemandent ! On nous apprend à grimper dessus en nous accrochant à l’oreille, j’ai réellement évité de peu le claquage lors de ma première fois, mon éléphant était vraiment très grand. Une fois sur son dos, je constate que le confort n’est pas hyper optimal, cela promet de bonnes vieilles courbatures mais qu’importe, je suis sur un éléphant. Nous partons en balade avec des guides à pied, qui dirigent davantage notre éléphant depuis le sol que nous depuis « là-haut », sur leur tête. Nous passons par des endroits splendides de nature préservée, et faisons le passage promis par la rivière où nous sommes censés « nous baigner avec notre éléphant ». Le mien n’a pas du tout envie d’être dans l’eau, mais le guide insiste pour qu’il reste assis, je n’aime pas ça. On l’arrose, ça n’a pas l’air de l’amuser plus que ça, on est sans doute tous les deux soulagés lorsque nous repartons sur la terre ferme. Mon aventure avec mon éléphant sera de courte durée, j’ai aimé cette rencontre mais moins l’aspect touristique de la chose, qui est malheureusement inévitable. Il y un circuit et un timing à respecter pour ne pas décevoir le touriste, j’avoue que j’aurais aimé prendre davantage mon temps surtout à la fin, une fois la balade terminée. Je suis un peu dubitative. Comment savoir si les éléphants sont vraiment heureux et bien traités ? Je te pose la question, Journal.


Toujours dans la catégorie « animaux », il y a aussi les tigres du « Tiger Kingdom » qui attirent le touriste en manque d’affection animalière (comme moi donc). J’ai eu ma phase « hors de question que je me rende dans cet endroit horrible, je suis sûre qu’ils droguent les tigres pour que l’on puisse s’en approcher », qui était d’ailleurs légitime. Mais après en avoir parlé autour de moi et après avoir discuté avec des locaux, il semblerait que les animaux soient bien traités et qu’ils ne soient pas drogués ou tranquillisés pour accepter que les touristes s’en approchent. Le centre explique d’ailleurs que les tigres sont des animaux qui, comme les chats, ont besoin de dormir énormément et qu’en ne restant que 15 min avec eux (temps maximum autorisé), nous ne les voyons qu’une infime partie de leur journée. Dans cette logique, il est vrai qu’il est d’ailleurs préférable qu’ils nous laissent en compagnie de tigres faisant la sieste, plutôt qu’avec ceux en train de jouer et de se battre dans l’eau dans l’enclos d’à côté. Entre nous, je n’aurais pas aimé être au milieu.

Ces animaux sont habitués aux humains depuis leur naissance, ils vivent en captivité, et effectivement même si « la captivité, c’est mal », je préfère les savoir là, bien traités et entourés de bénévoles passionnés, que dans leur environnement naturel pourchassés par une poignée d’abrutis. Si tu es sceptique, je t’invite à lire cet article du Point. En bref, même si l’endroit peu paraître un peu abjecte compte tenu du nombre de touristes et de l’organisation quasi militaire des roulements pour entrer dans les cages, la rencontre avec les animaux est magique. On est très bien reçus, les dresseurs sont drôles et aiment leurs animaux.

Tout ça, c’est ce que j’ai pensé sur le moment. Avec le recul, je ne sais plus. Ces animaux sont – normalement – des animaux sauvages. Il n’y a rien de naturel à les garder en cage, même s’il y a parfois des opérations sauvetages en dessous. Il reste difficile de savoir qui le fait pour les bonnes raisons (argent des touristes réinvestis pour la cause animale et le confort des bêtes), et qui profite exclusivement de l’argent des touristes pour s’en foutre plein les poches. Peut-être suis-je naïve, mais j’aime croire qu’il y a encore de bonnes personnes sur cette planète.


La seconde excursion que nous a vendue Kikie, c’est celle du célèbre « Triangle d’Or ». D’après Wikipédia, le Triangle d’Or est « une région montagneuse d’Asie du Sud-Est aux confins du Laos, de la Birmanie (Myanmar) et de la Thaïlande. […] Comme le Croissant d’or, qui regroupe l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan, il est l’une des principales zones mondiales de production d’opium depuis les années 1950. » C’est à la suite de la lecture de cette définition – entre autres – que j’ai cru légitime de penser que c’était un endroit à voir. Pour une question de temps (qui me manque cruellement en cette fin de voyage), nous avons capitulé avec La Française de New York et avons décidé d’effectuer – comme conseillé par Kikie – un tour organisé en minibus jusqu’à Chiang Rai et jusqu’au fameux Triangle d’Or. Ce tour incluait d’autres stops, le tout à faire en un temps record avec un départ de Chiang Mai le matin à 7h et un retour le soir au même endroit à 21h. Mais pour te planter le décor et te spoiler le récit de ce périple, Journal, cette excursion fut une vaste blague.

Le premier stop s’appelle « Hot springs ». On s’attend donc à des thermes, j’étais d’ailleurs agacée d’avoir oublié mon maillot de bain. Il était encore tôt ce matin-là, j’étais naïve. Car en réalité, ces sources d’eau chaude sont artificielles, minuscules, et il n’est absolument pas possible de s’y baigner. En revanche, on trouve sans problème environ 75 stands de nourriture et de souvenirs, et des toilettes (payantes). Les quelques touristes de bonne foi ont accepté d’y plonger les pieds, ils ne pouvaient de toute façon guère plus. Après une très longue pause de presque 15 minutes (waou !), nous reprenons notre route jusqu’au Wat Rong Khun, plus connu sous le nom de White Temple.


Ce temple blanc totalement hors du commun a été pensé et réalisé par un artiste contemporain, Chalermchai Kositpipat. Plutôt anti-conventionnel, on peut admirer à l’extérieur du temple crânes et mains jaillissant du sol. Son idée était de représenter les enfers et ses souffrances. L’intérieur en revanche est la maison de Buddha, d’où le blanc, symbole de la pureté. À mi-chemin entre tradition et art contemporain, ce temple étonnant et son histoire ont de quoi passionner les foules. Et c’est précisément là où se situe son gros problème : les foules. Impossible de marcher et d’observer les détails à l’intérieur comme à l’extérieur tant il y a de monde. Des cars entiers de touristes chinois ou coréens débarquent et piétinent, bref, ça gâche le plaisir. Je n’avais qu’une envie : fuir. Mais la frustration est intense, car l’historique de ce lieu et la dévotion religieuse de son architecte méritent réellement que l’on s’y intéresse. Je sais ce que tu vas penser, Journal, que je suis une chochotte avec cette histoire de foule. Mais je t’assure, on n’a pas le temps d’observer le temple et de se pencher sur ses détails, on est pris dans une vague humaine qui avance à sens unique en faisant une boucle. Qui s’arrête au milieu risque sa vie ; comme un soir à l’heure de pointe à la Gare St Lazare, je me disais « Surtout ne pas s’arrêter. Surtout ne pas s’arrêter. »

Troisième stop : le Triangle d’Or, itself, élu plus grande supercherie jamais découverte durant mon voyage. Cette attrape-touriste propose aux touristes donc, une promenade en bateau sur la rivière afin d’observer l’invisibilité d’une frontière entre trois pays (Thaïlande, Laos, Myanmar), et de poser un pied au Laos. Si tu as l’idée de demander à un « guide » présent sur place quel est l’intérêt de juste poser un pied au Laos, il te dira : « Et bien, pour poser un pied au Laos, pardi ! » CQFD. Aucune anecdote n’est racontée, aucun fait historique n’est relaté, pas de dates ou autres informations qui pourraient donner un peu de sens à cette visite, non. Des vingtaines de bus lâchent leurs touristes au bord de la rivière pour qu’ils puissent « poser un pied au Laos ». Les autres se contenteront d’attendre deux heures au milieu des magasins de souvenirs. Les autres ? Ceux qui n’ont pas voulu payer le supplément pour le bateau. Parce que ce n’était bien sûr pas inclus dans le prix de cette trépidante journée.


Il y a bien un quatrième arrêt du minibus, mais je ne l’ai pas compris. Nous sommes montés haut, plus haut que le Triangle d’Or, pour nous rendre sur une place où tout semble avoir été construit pour les touristes. Des temples, des bâtiments modernes à l’utilité non-identifiée, des vitrines où sont vendues des bijoux en jade et en argent à un prix défiant tout bon sens… et des toilettes.

L’ultime et très attendu stop de ce périple d’une journée, fut celui au village des femmes aux longs cous ou « femmes girafes », le « village long neck » de la tribu des Karen. Des minibus s’arrêtent sur un grand parking, des poignées entières de touristes en descendent, appareils photos au poing. On traverse d’abord un premier « couloir » de petites cabanes rudimentaires où sont vendues toutes sortes de petit artisanat. Puis on rentre à la queuleuleu dans ce qui semble être « l’espace des femmes aux longs cous », des hommes sont postés à l’entrée, c’est payant. Sauf pour nous, pour le coup, c’était inclus dans le tour. Le village n’est pas un village, mais juste une immense place rectangulaire où attendent de chaque côté des femmes sous un abri de fortune en paille et en bois.

Le village de la tribu des Karen (Thaïlande)Le village de la tribu des Karen (Thaïlande)

Elles tissent et tentent désespérément de vendre leur artisanat. Pendant ce temps, les touristes les prennent en photo sans aucune gêne, elles deviennent des bêtes de foire. Mais est-ce si difficile de leur faire un sourire, de leur demander la permission de les prendre en photo, d’essayer d’échanger un mot, d’au moins regarder ce qu’elles essayent de vendre…? Les plus jeunes filles ont sept ou huit ans, et ne sourient pas vraiment. Je ne me suis pas réellement attardée, j’étais mal à l’aise. C’est pour moi un zoo humain, l’ambiance y est à vomir. J’ai acheté une petite statuette en bois représentant une dame au long cou, j’ai fait remarquer à la dame qu’elle lui ressemblait, on a ri mais je ne sais pas si elle a compris. J’ai tout de même pris trois photos, après permission, avec un sourire, quelques mots échangés, en leur montrant le résultat sur l’écran ensuite… Mais j’ai vite fui cet endroit. Et me suis renseignée une fois rentrée à l’hôtel à Chiang Mai ; cette tribu vient de Birmanie où elle aurait été persécutée à cause de la différence de religion (cette tribu serait chrétienne, à vérifier). La Thaïlande (ou quelques hommes « d’affaires » peu scrupuleux) les aurait accueillies, voyant là une superbe opportunité d’attirer le touriste (bingo…). Les informations trouvées après sont approximatives et contradictoires. Certains disent que ces femmes sont exploitées et qu’elles sont traitées comme de véritables esclaves, ne voyant pas la couleur des quelques bahts récoltées après la vente de leur artisanat qui n’est en fait pas leur artisanat mais sortirait de fabriques locales, qu’elles n’auraient aucun statut de réfugiées, et n’auraient pas d’autres choix que de servir d’appât à touristes, sinon retourner en Birmanie où elles sont donc persécutées. D’autres disent seulement qu’elles ne possèdent rien mais vivent avec les quelques sous reçus par les touristes.

Le village de la tribu des Karen (Thaïlande)Le village de la tribu des Karen (Thaïlande)

La première version me semblerait tout à fait crédible, de nombreuses associations (y compris depuis la France) se battent pour les droits de ces femmes. Il serait cliché de dire qu’à en juger par la tristesse de leur regard, on croit à la premère version, mais je t’avoue, Journal, que c’est tentant. Un endroit à tout bonnement éviter si c’est réellement ce qu’il s’y passe. Ne pas encourager cela est la meilleure chose à faire à notre petit niveau de « touristes ». La prochaine fois, je me renseignerai avant, petite idiote que je suis.

Quoi qu’il en soit, je ne suis pas mécontente de m’être faite avoir avec ce tour. Ne serait-ce que pour pouvoir te raconter tout ça, Journal. Parce que crois-moi, le Triangle d’Or ne vaut rien, quant aux « femmes-girafes », il est préférable de les voir à la télévision, dans des reportages où les journalistes s’immiscent discrétos dans leur quotidien, ce quotidien où elles sont des femmes libres. En tout cas je l’espère.

Petite fille long cou de la tribu des Karen (Thaïlande)Petite fille long cou de la tribu des Karen (Thaïlande)

Pour terminer notre voyage dans le nord, nous avons poussé le voyage jusqu’à Pai, petite ville historiquement un peu hippie, qui est devenue le repère des voyageurs-baroudeurs-néohippies des années 2000. Super-touristique, le marché nocturne ravit les papilles occidentales et les petits bars en bambou servent des cocktails aux tarifs plus ou moins avantageux, de l’Happy Hour jusqu’à la nuit. Il faut reconnaître qu’une soirée à Pai est agréable, les boutiques sont mignonnes et on peut dégoter quelques souvenirs bien pensés. Mais pour une Thaïlande du nord authentique, il faut sortir de la ville, explorer les environs en scooter, en vélo, à pied, en rafting ou en taxi. Les allergiques aux gens-à-dread-locks devront passer leur chemin, ça reste tout de même un endroit un poil cliché où le tourisme a définitivement élu domicile. Et cela pourrait copieusement alimenter les mesquines envies de critiquer de certains. Mais soyons honnête, la nature est belle, et un bon mojito en écoutant Bob Marley, ça fait tout de même du bien.


Sur le chemin de retour vers Bangkok, nous avons fait une pause à Sukhothai. Pourquoi Sukhothai et pas Ayutthaya, me demanderais-tu si tu savais parler, Journal ? Telle est la question que se posent de nombreux voyageurs en Thaïlande. Car soyons honnête, c’est un peu la même chose. Pardon aux amoureux de vieilles pierres qui viendront vanter les différences de ces deux destinations. Car il s’agit de deux parcs archéologiques aux vestiges architecturaux d’une richesse incroyable, certes, mais je dois avouer qu’après quelques mois en Asie, je ne ressens plus la même émotion face aux temples et encore moins aux ruines. Les aficionados refuseront de choisir. Mais pour ceux qui, comme moi, ont un temps limité et une envie mitigée, je conseille de trancher. Pour cela, il y a pile ou face. Il y a aussi la logique géographique ; puisque l’on venait de Chiang Mai, Sukhothai était plus près. Nous aurions été à Bangkok, l’option « faire 600 km en bus sur des routes abimées » ne nous aurait sans doute pas effleuré l’esprit, et nous aurions opté pour Ayutthaya.

Bon. Le parc de Sukhothai est agréable. On peut tout faire à vélo ou à pied. Il y a un petit lac au milieu et de jolis nénuphars, on entend les oiseaux en pédalant entre les arbres, bref, une journée à Sukhothai ressemble à un beau dimanche pique-pique de printemps. Ca sent bon, on se sent bien. Historiquement, Sukhothai fut la première capitale du Royaume de Siam, il paraît que ça signifie « l’aube du bonheur ». Plutôt poétique. La ville a été fondée en 1238, ce n’est donc pas tout jeune et c’est assez étonnant de voir comme certaines parties des temples ont été préservées, tout comme les immenses statues de Buddha, presque en pleine forme. Pour le côté pratique, l’entrée au parc (désormais classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO) coûte 100 bahts (2,20€). La location d’un vélo pour la journée en coûte 30, soit 60 centimes d’euros… A la rigueur, le truc « cher », pas très rentable et que l’on peut s’éviter, c’est le trajet de ce qu’ils appellent « Nouvelle Ville » vers la vieille ville où est situé le parc. La plupart des guesthouses est installée dans cette « Nouvelle Ville » et le trajet aller-retour vers la vieille ville et le parc revient à 60 bahts (1,30€). Désormais, on trouve assez facilement de petites guesthouses très bien dans cette vieille ville, à une centaine de mètres de l’entrée du parc. Cette substantielle idée d’économie d’1,30€ t’a été présentée par moi-même, cher Journal, toujours à cette date en restrictions budgétaires ! Ca peut sembler fou de chercher à économiser des centimes, mais c’est l’histoire de ma vie en cette fin de voyage, et la visite de Sukhothai en aura fait les frais.


Fin de notre périple dans le nord du pays. Je garde un souvenir mitigé de tout ce que j’ai vu. À ce stade du voyage, je ne peux qu’être critique, désormais trop habituée aux arnaques et à la fausse authenticité pour faussement ravir le touriste. Je suis triste de certaines choses que j’ai vues. Je ne m’attendais pas à ça, à force de penser, à tort, que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Si l’homme sait être mauvais, il sait l’être partout ; beaucoup en France car on y vit et le découvrons tous les jours dans notre quotidien, mais les pays étrangers, aussi lointains et exotiques soient-ils, ne dérogent pas à la règle. Quant aux quelques touristes qui ne voient pas les choses de cet oeil, c’est qu’ils refusent de le voir. En même temps, faire tant de kilomètres et dépenser tant d’argent pour un dépaysement relatif, ça peut décevoir. Mieux vaut continuer à se bercer d’illusions, songeront inconsciemment certains.

Il est évident que s’éloigner des sentiers battus est la solution, ne pas faire appel aux tours organisés, ne pas choisir les « voies faciles », car quoi qu’il arrive, elles n’existent pas ces « voies faciles » dans le quotidien des locaux. Je le savais, mais j’ai capitulé, par manque de temps, ce manque de temps dont je me plaignais dans ma vie à Paris. Si on ne prend pas le temps en voyage, quand le prendrons-nous ? J’ai déconné. Et je sais désormais que mieux vaut ne pas voir du tout, plutôt que de se précipiter pour avoir une photo à montrer à l’ami Facebook. Avancer au rythme des locaux. Encore une fois prendre le temps. Même si le touriste européen restera toujours un peu quelque part pour eux, celui qui débarque avec des dollars débordant des poches.

To be continued…

Toutes les photos de Thaïlande

Par Anne Sellès, le 3 décembre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

Népal : à la dérive

Népal : à la dérive

Cher Journal,

A mon arrivée à Katmandou, le dépaysement avec l’Inde est clairement inexistant. Mon hôtel est en plein Thamel, LE quartier touristique de la capitale népalaise. Très vite, je regrette mon choix géographique, je regrette aussi l’hôtel, j’en arrive presque à regretter d’avoir choisi de venir au Népal. C’est le 190ème jour de mon voyage, et je crois que je suis psychologiquement fatiguée. Je m’installe pour boire un café avec le patron de l’hôtel car ma chambre n’est pas prête. Il est souriant, très souriant, voire trop souriant. C’est louche. Il me demande quel est mon programme au Népal, je n’en ai absolument pas la moindre idée. J’ai débarqué ici sans rien préparer. Je sais juste que mon asthme m’empêchera de faire un trek. Je lui expose donc mon non-programme ; bêtise, erreur de débutante, il essayera donc 15 minutes durant de me vendre un safari all inclusive qui coûte un bras et demi et qui sent l’énorme arnaque à plein nez. Il me congratule sur mon niveau d’anglais, soit disant « bien meilleur que celui de la plupart des Français ». Je ne sais pas s’il essaye de me faire un compliment ou d’insulter les autres Français. Il se moque en revanche de mon accent, je n’ose pas lui dire que le sien est aussi risible que le mien. Mais peu importe, je souris, ris jaune, et espère secrètement que la femme de ménage termine enfin.

Je m’installe dans ma chambre après une attente interminable, elle ne ressemble pas aux photos et donne sur la rue la plus bruyante de tout le Népal. Je descends rapidement en quête d’un endroit pour manger. Tout semble coûter cher dans le coin, il n’y a que des restos pour Occidentaux. Je pousse tout de même la porte de l’un d’eux et m’installe dans une petite salle, où mangent des groupes d’amis, des couples, des familles. Je les observe, je me sens seule, très seule.

Après ces deux semaines en Inde avec Ma Petite Maman et Ma Chère Tante, je vis mal le retour à la solitude. Dehors il pleut, ce qui n’arrange rien, et le Wifi de l’hôtel est absolument exécrable. Je ne capte que dans le « salon » qui est en réalité un vaste chantier entre planches en bois, parpaings et sacs de ciment. Il y a juste une table dans un coin et quelques rats qui passent en slalomant au milieu des tas de sable et des outils. Je dors mal, le lit n’est qu’une planche en bois avec un matelas fin et ratatiné posé par dessus. Je n’ai pas envie de sortir, ou alors il faudrait sortir de Thamel pour espérer ne plus se faire alpaguer toutes les minutes par de vendeurs de tout, et de n’importe quoi. Le patron de l’hôtel, quant à lui, continue de me parler de son safari à chaque fois qu’il me croise dans un couloir.

Au revoir, moral

À Katmandou, je découvre les coupures d’électricité incessantes. Je découvre aussi que c’est normal et que personne ne s’en inquiète, même lorsque cela dure 24 heures. Les générateurs qui prennent normalement le relai dans l’hôtel ne permettent que d’avoir de la lumière. Les prises de courant ne fonctionnent pas et je n’ai plus de batterie à mon téléphone et à mon ordinateur. La solitude devient moins supportable sans électronique. Je trouve ça dramatique d’être si dépendante de mon matériel alors que je suis à l’autre bout du monde, dans un pays que je ne connais pas, à la culture et à l’architecture si riches. Mais je dois me rendre à l’évidence, je suis épuisée physiquement et moralement, et je rêve de rester au lit à regarder un film. Je ne rencontre personne, les gens sont tous là, en groupe, ils se préparent pour des treks en montagne, achètent leur matériel, partagent leur excitation à leur veille de départ pour « tout là-haut », et ce dans toutes les langues, dans tous les restos et tous les bars de Thamel.

Quand la fée électricité revient enfin, je me rue sur Internet pour pouvoir écrire à des amis, avoir des nouvelles de la France, savoir comment va la vie, le fromage et les pains au chocolat. Difficile en revanche de leur parler de cette déprime – que j’espère passagère – et de ce sentiment de solitude que personne ne comprend à 8000 km de distance. Tous m’estiment chanceuses, tous me répondront : « Mais non allez, t’es à l’autre bout du monde ! Profite ! ». Ils ont raison. Mais ils ont tort. Ce qui les agace sans doute, à moi me manque ; étendre du linge propre, refaire son lit après avoir lavé ses draps, comparer les prix au Monoprix, prendre machinalement un chemin que l’on connaît par coeur. Ma vie d’avant me semble être à des années lumières. C’est flippant de constater que dans la routine et le confort, on cherche l’évasion et le dépaysement. Moi désormais, je cherche le contraire : des repères et des habitudes. Il faut croire que l’être humain vit définitivement dans une logique d’insatisfaction permanente. C’est pathétique, Journal.

Mais l’être humain sait aussi être surprenant. Je crois que la solitude me fait faire des choses dont je serais incapable en temps normal. Dans un restaurant, où je déjeune en tête-à-tête avec mon stylo Bic et toi, mon cher Journal, j’entends parler français deux tables plus loin. Deux hommes d’environ 45 et 55 ans discutent de leur trek qui débutent dans deux jours. J’ai envie et besoin de parler et d’échanger, je m’approche donc d’eux et entame une conversation stupide que je débute en annonçant que je suis désolée d’avoir espionné leur conversation. Au premier abord, eux aussi semblent désolés que je sois si curieuse, mais je ne me démonte pas, ils vont bien finir par me trouver plus sympa que dérangeante. Je leur explique que j’ai cru entendre que l’un d’eux était photographe, que j’aime bien moi aussi la photo, et que ne faisant pas de trek pour une sournoise question d’asthme, j’adorerais voir leurs clichés à leur retour de trek, si jamais ils avaient un blog ou un portfolio en ligne à me communiquer. Ils m’invitent à m’asseoir à leur table, je suis aux anges, je retrouve de vraies connexion humaines.

Au revoir, Thamel

Après avoir traversé Katmandou, plusieurs petits villages, et des campagnes sublimes, mon taxi s’immobilise au bout de la route. Ce n’est pas une manière de parler ; à cet endroit précis, la route s’arrête véritablement. Elle ne peut pas aller plus loin, après c’est la forêt, ou plus précisément le Parc National de Shivapuri. Nous ne sommes qu’à huit ou neuf kilomètres de Katmandou, mais la route est si mauvaise que l’on a l’impression d’en avoir parcouru une bonne cinquantaine. Ici tout est calme, il n’y a que le bruit des petites chèvres, des poules, des oiseaux, du vent dans les arbres, des enfants qui jouent, et des villageois qui font leur toilette dans le lavoir, face au temple. Je demande au taxi s’il peut appeler pour moi au numéro que je lui tends. Quelques minutes plus tard arrive un Népalais au sourire incroyable, il me serre la main et m’emmène avec lui. Il travaille pour Les Paulines, deux Françaises s’étant installées ici quelques années plus tôt. Elles ont créé à la lisière du parc national une petite maison d’hôte en pleine nature, dans la plus pure tradition népalaise. Pour y accéder, il faut marcher 10 minutes dans la forêt (avec les sacs sur le dos). Ça grimpe un peu, et Gagan, le Népalais en question, marche bien trop vite au goût de mes petites jambes.

Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)

À l’arrivée, le cadre est splendide, la vue est dégagée, la maison a un charme fou, il y a des ânes et des poneys. Je me sens instantanément bien ici, c’est le calme absolu. Les Paulines sont dans la cuisine, je suis heureuse de les rencontrer comme si j’étais en train de retrouver de vieilles amies. Je me rends compte que dans la solitude, les sens et les émotions sont décuplés. Je ne sais pas si elles remarquent mon bonheur à l’instant précis où nous nous rencontrons, si oui, elles doivent me prendre pour une illuminée.

Je m’installe dans ma chambre le sourire aux lèvres. L’une des deux Paulines m’explique qu’à Paris, elles avaient une vie classique, qu’elles travaillaient beaucoup, une vie finalement assez proche de celle que j’avais avant, moi aussi. Un jour, elles ont décidé de venir ici, et ont changé radicalement de vie. Elle accepte que l’on fasse une interview, j’en suis ravie, c’est un personnage auquel beaucoup pourront s’identifier, me semble-t-il. Les choses paraissent tout de même moins compliquées lorsqu’elles sont faites à deux ; je parle notamment d’un changement de vie comme celui-ci. Face à une culture totalement aux antipodes de la nôtre, face à une langue si différente, des codes si peu naturels pour nous, Européens, l’acclimatation se fait sans doute plus en douceur à deux, que seul face à nous-mêmes. En fait, il me semble que tout recommencer à l’étranger, loin de nos habitudes, de notre confort, de nos repères et de nos proches, chacun peut le faire, c’est à la portée de tous ceux qui en ont envie, la seule chose lorsqu’on le fait seul, c’est de pouvoir se recréer rapidement un cercle de connaissances pour ne pas vivre en ermite. Mais lorsque les cultures sont si radicalement opposées, n’est-ce pas un peu utopiste ? Difficile à dire, mais j’apprendrai cependant rapidement que Les Paulines fréquentent surtout des expatriés français à Katmandou.

Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)

Je profite ici du calme, du silence, des bruits de la nature et de ses habitants – il paraît d’ailleurs qu’il y a des guépards qui rôdent, dans le parc national – heureuse de ne plus être au milieu du vacarme indien, cela dit très proche de celui de Katmandou. Je commençais à ne plus supporter la poussière des routes qui se soulève à chaque passage de voiture ou de deux roues. Je commençais à être irritée à chaque bruit de klaxon, qui ici signifie seulement « je passe, attention » et qui donc surgit tous les quarts de seconde. Je suis vite fatiguée, j’ai besoin d’entendre le vent dans les branches et de me réveiller avec le champs des oiseaux. Mais malheureusement, mon budget ne me permet pas de rester très longtemps chez Les Paulines. Je décide de mettre le large, direction Pokhara.

Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)Paulines Guesthouse, Tokha-Chandeswori (Népal)

Bonjour, Solitude

Après avoir dit au revoir aux Paulines, je retourne dans l’horripilant quartier de Thamel le temps d’une nuit. Le bus partant de là le lendemain aux aurores, je préférais être sur place et ne pas compter sur la circulation anarchique pour espérer arriver à l’heure le matin-même. Je quitte donc Tokha-Chandeshwori, le petite village des Paulines, village qui n’existe pas d’après les chauffeurs de taxi de Thamel. Pour ce trajet en sens inverse, Gagan m’en a commandé un, un gars du village qu’il connaît bien. Rapidement, il me demande où je vais exactement, je lui montre alors le nom de mon hôtel. Il hoche la tête comme pour signifier qu’il voit très bien où c’est, mais nous nous retrouvons rapidement dans les embouteillages, où il devient miraculeux de pouvoir appuyer sur l’embrayage et de passer la seconde.

Après presque une heure d’insoutenables bouchons, nous entrons enfin dans Thamel. Le chauffeur de taxi ouvre sa fenêtre et demande quelque chose que je ne comprends pas à tous les locaux qu’il croise. Je finis par réaliser qu’il demande son chemin, personne n’a l’air de connaître mon hôtel. Pourtant, le quartier n’est pas immense. Au bout de 20 minutes sans résultat, mon chauffeur commence à perdre patience, et moi aussi. Je lui dis de me laisser là, le paye, et m’en vais. Je fais à mon tour, sacs sur le dos, le tour des magasins de Thamel, montrant ma main sur laquelle est écrit le nom de l’hôtel. Définitivement personne ne connait cet endroit, réservé pourtant via un site web sûr ; il y avait même des photos et des commentaires de voyageurs, mais vraisemblablement un plan inexact. À l’adresse indiquée, il n’y a rien. Je m’approche d’un groupe de policiers en train de discuter, eux non plus ne connaissent pas. Le chauffeur de pousse-pousse garé à côté m’interpelle : « Moi je sais où c’est ! ». Je lui demande trois fois s’il est sûr, il me répond que oui, mais à peine a-t-il poussé son premier coup de pédale que je l’entends demander à tous les passants s’ils connaissent mon hôtel. Encore une fois, la réponse est la même de la part de tous, nous tournons en rond bêtement dans tout le quartier. Quinze minutes après avoir entamé cette petite promenade à pousse-pousse, je décide de fausser compagnie à mon chauffeur et lui demande de me laisser précisément là où nous sommes. Je descends, le paye et reprends ma route à pied. Il fait déjà nuit, ça fait bientôt 2h30 que j’ai quitté la guesthouse des Paulines qui n’est pourtant qu’à 8 kilomètres…

Les rues touristiques de Thamel, à Katmandou (Népal)Les rues touristiques de Thamel, à Katmandou (Népal)

Un rabatteur me voit passer par là et m’accoste en me disant qu’il connaît des hôtels pas chers, je lui dis que je n’ai pas plus de $USD 5. Il me répond que ça fera l’affaire. Je le suis, nous arrivons dans un hall lugubre et sale. Plutôt dubitative, je demande à voir la chambre ; on me guide jusqu’au 4ème étage d’un immeuble sans lumière – l’électricité vient d’être coupée – et on m’ouvre la porte d’une vaste chambre avec salle de bain. Les murs sont moisis, les draps du lit troués, la moquette tachée et déchirée. La fenêtre ne ferme pas, quant à la salle de bain, je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi ignoble. Je prends sur moi et accepte, je n’ai de toute façon pas le courage de me remettre en quête d’un autre endroit, et après tout, je repars demain à l’aube pour prendre mon bus. L’homme me donne les clés, je m’assois sur le lit et me met à pleurer comme une enfant. Je suis épuisée, je pense à la France et à ce confort qui nous semble être si normal. Si acquis. Et qui me semble si loin ce soir-là. Je ne me doucherai pas, je ne déballerai aucune affaire, je dormirai même habillée. Au réveil, je file aussi vite que possible prendre mon bus. En disant au revoir à l’homme de l’hôtel, il me dit que si j’ai besoin de revenir à Thamel à mon retour de Pokhara, il me fera un prix sur la chambre : « USD 4$ la nuit, parce que vous m’avez l’air sympa ! » Merci mon gars, j’y penserai.

Durant le trajet, j’écoute la musique et refais le monde dans ma tête. Je me perds dans mes pensées, si bien que je ne vois pas les huit heures de route passer. À mon arrivée à Pokhara, comme toujours, des taxis nous sautent dessus. Je demande les tarifs, l’homme me répond que cela dépend de là où je vais. Lorsque je lui donne le nom de mon hôtel, il me dit : « Ah mais attends ici, une voiture va venir te chercher ! ». J’en déduis que c’est gratuit et cela me rend bien heureuse. Je ne sais pas comment l’hôtel a pu savoir que j’arrivais avec le bus de Katmandou. Lors de ma réservation, personne ne m’a posé de question. J’aurais pu venir d’ailleurs, j’aurais pu arriver en avion, ou j’aurais pu revenir d’un trek dans les Annapurnas – dont les départs se font de Pokhara. Peu importe, une voiture vient bien effectivement me chercher et me dépose à l’hôtel. On me donne une chambre spacieuse et lumineuse en me précisant que « désolé, mais demain il faudra changer de chambre ». Je ne dis rien, je suis bien trop heureuse de pouvoir passer une bonne nuit et de pouvoir prendre une vraie bonne douche chaude. J’en profite pour faire une lessive sous la douche et étendre le tout là où je le peux. Comme à chaque fois, la lessive à la main me prend plus d’une heure, et je me créé des crampes aux avant-bras en essorant mes vêtements. J’ai environ la force d’un moineau qui vient de naître, ce qui fait que systématiquement, je dispose mes fringues à sécher alors qu’elles goûtent encore sur le sol ; elles mettent donc le double du temps normalement nécessaire pour sécher. À l’époque de l’Amérique du Sud, Cousin G. m’était d’une aide indescriptible dans cette tâche fastidieuse qu’est l’essorage d’habits…

Le lac de Pokhara, vu depuis le toit de l'hôtel (Népal)Le lac de Pokhara, vu depuis le toit de l'hôtel (Népal)

Dès le lendemain, je change effectivement de chambre. La nouvelle est plus petite et moins niquel, mais j’y passerai malgré tout un temps infini, sur mon lit, l’ordinateur sur mes genoux. Le Wifi est plutôt bon, j’en profite donc pour avancer sur mes montages vidéos. Au Népal, j’ai pris plus que jamais conscience de l’importance de ce projet vidéo pour moi ; sans lui, je me serais réellement retrouvée seule face à moi-même, sans échappatoire possible les jours où je n’ai pas envie de sortir ou de visiter. Car ça arrive, Journal, de ne pas avoir envie. L’ami resté en France avec qui tu discutes sur Internet te dira : « Quoi ? Tu n’es pas motivée pour sortir aujourd’hui ? Non mais allez lààà, tu es au Népal, tu te rends compte ? » Oui je me rends compte. Mais cela fait maintenant 200 jours que je suis en mouvement tous les jours. 200 jours que je change de lit et refais mon sac trois fois par semaine. 200 jours que je visite, parle une autre langue, me fais arnaquer, goûte, essaye, teste, tente. 200 jours que rien n’est jamais acquis, tout à vérifier. 200 jours que j’espère que l’hôtel suivant sera propre. 200 jours que je rêve d’une simple soirée sushis devant un bon film, avec un plaid et une amie. Comme avant. Pour autant, je n’en ai jamais vraiment souffert. Je n’ai jamais ressenti ce manque, cette envie viscérale, ce besoin de « faire comme avant ». Jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis loin et me demande pourquoi. Je suis seule et me demande également pourquoi. Je suis épuisée.

Durant plusieurs jours, je ne fais que quelques sorties rapides au bord du lac de Pokhara ou à la petite supérette du coin. Je profite de cette non-envie pour travailler et faire mes comptes, chose que j’aurais dû faire depuis longtemps déjà. Je constate que j’ai dépassé mon budget, pas d’un peu, mais plutôt de beaucoup. Je commence à paniquer et à me demander si je pourrai finir correctement le voyage, financièrement parlant. En parallèle de ça, mon moral continue à baisser et mon appétit avec. Puisque j’ai bien trop dépensé sur certaines destinations de mon voyage (notamment en Indonésie, aux USA et en Polynésie), je décide de ne faire qu’un repas par jour, ici à Pokhara, en plus du petit déjeuner inclus à l’hôtel. J’organise donc tout en fonction de ce repas unique. C’est profondément stupide, mais à ce stade-là du voyage je ne suis plus très objective. Je rencontre un couple de voyageurs avec qui j’irai manger deux fois dans des bouis-bouis locaux et très simples, ils ont à peu près les mêmes restrictions budgétaires que moi, et c’est une très bonne chose de ne pas me sentir seule dans cette situation.

Côté visites, aller au Népal sans voir les montagnes – et en particulier les Annapurnas en étant à Pokhara – il paraît que c’est la loose. Je resterai au total une semaine à Pokhara, mais il semblerait que le dieu hindou de la météo ait été contre moi ; pas une seule fois je n’ai réussi à apercevoir les cimes enneigées… Je suis donc malgré moi une looseuse sur ce plan-là, mais qu’importe, j’ai fait 38 balades autour du lac et six grasses mat’, j’ai acheté et écrit des cartes postales, j’ai mangé des fruits secs périmés et discuté avec une réfugiée tibétaine, bref, j’estime avoir gagné ma semaine malgré ce fâcheux détail météorologique et ce moral maussado-dépressif.

Un matin, au réveil, j’ai un e-mail de ces deux hommes rencontrés dans le restaurant de Katmandou, auprès de qui je m’étais un peu incrustée. Ils reviennent tout juste de leur trek et proposent que l’on dîne ensemble. Je suis heureuse de les revoir. Ils me montrent les photos qu’ils ont prises, comme promis, et me racontent à quel point le trek a été difficile. Je les écoute avec admiration avant que l’on se mette en route pour aller dîner. Ils choisissent un steak house, je crois qu’ils rêvent d’un bon morceau de viande après avoir mangé du dal bhat (riz aux lentilles, plat typique népalais) pendant toute la semaine de leur trek. Ils m’annoncent au passage qu’ils avaient prévu de m’inviter à dîner, qu’il ne faut pas que je m’inquiète. Parce qu’évidemment, le prix ne sera pas le même dans le steak house pour touristes, que dans les bouis-bouis crades dans lesquels je suis habituée à manger des momos et des soupes de nouilles pour moins d’1€. Après avoir refusé l’invitation, ils ont insisté, j’ai refusé de nouveau, mais ils ont continué à insister ; ça a duré cinq minutes puis j’ai capitulé, de toute façon, je dois bien avouer que ça m’arrange énormément. Le morceau de viande et les frites sont juste incroyables. Ou alors, cela faisait trop longtemps que je n’avais pas mangé un vrai repas. Ces hommes sont mes sauveurs, je me sens bien avec eux, j’aime les écouter, j’ai envie qu’ils restent, enfin que moi je reste, car c’est moi qui quitte Pokhara demain.

Bonjour, Népal

Au moment de quitter mon hôtel de Pokhara, j’annonce au responsable mon envie de me rendre au terminal de bus à pied. Il me dit que c’est impossible, que c’est trop loin et que la route est dangereuse. Il insiste pour que je prenne un taxi, ça m’agace mais je finis par céder. Je lui demande tout de même le tarif, « 200 roupies », me répond-il. Je sais que cette distance ne coûte pas plus de 150 roupies et je ne me gêne pas pour le lui faire savoir. Je suis en train de chercher à négocier pour 40 centimes, ça peut sembler ridicule, et si durant les sept mois précédents, négocier pour une si petite somme me semblait être une perte de temps, aujourd’hui j’en ai juste assez de me faire avoir. Pour tout, et surtout pour rien. Ca fausse les relations de respect mutuel, j’ai l’impression qu’on se fout sans cesse de ma gueule.

Pokhara (Népal)Pokhara (Népal)

Le trajet du retour en bus se passe comme l’aller, c’est-à-dire la musique dans les oreilles et mon cerveau en ébullition. J’arrêterai seulement de cogiter à l’instant où le camion devant renversera l’intégralité de sa cargaison d’oeufs frais. Le chauffeur et son copilote descendent alors et s’assoient tranquillement en tailleur sur le bitume afin de ramasser et de ranger dans leurs boites les oeufs encore entiers, créant ainsi un immense embouteillage au cours duquel absolument personne ne perdra patience. Chacun attend, calmement. Le rapport au temps est tellement différent dans ces pays…

À mon arrivée à Katmandou, un taxi m’accoste et me demande où je vais : « Bhaisepati », réponds-je. Bhaisepati est un village au sud de la ville, toujours dans la Vallée de Katmandou. De là, on viendra me chercher pour aller un peu plus loin, à Khokana. Le chauffeur de taxi me propose sans scrupule le trajet à 1200 roupies. La personne qui vient me chercher à Bhaisepati, Gopal, m’avait prévenu que le trajet ne devait pas me coûter plus de 600 roupies. Je transmets évidemment cette info au chauffeur, en précisant qu’elle vient d’un Népalais. Il ne se dégonfle pas pour autant et me propose alors 900, puis 800, puis 750. Je le regarde, un peu ébahie, et lui dit non merci en m’éloignant. Il me rattrape alors, et vexé me dit : « Ok, tu me donneras ce que tu veux ». Il s’attend sans doute à ce que j’aie pitié à l’arrivée et que je me décide à lui donner plus. Mais non, pas aujourd’hui.

Gopal m’attend avec sa moto, je grimpe derrière lui avec mes sacs à dos. Je n’ai évidemment pas de casque, et la route est très mauvaise. Je tente de faire fonctionner mes abdos inexistants pour ne pas tomber ; porter autant de poids assise en équilibre sur une moto, il n’y a pas de doute, c’est extrêmement casse-gueule.

 

Gopal s’occupe de La Petite Maison des Rizières, une guesthouse dans le petit village de Khokana. Elle a été construite et est gérée par l’organisation népalaise Help to Help, avec le soutien de l’association française Enfance Népal. L’ensemble des bénéfices générés par la maison d’hôte sont reversés aux maisons d’enfants dont l’une se trouve seulement à quelques centaines de mètres de la Petite Maison des Rizières.

Rapidement, je comprends que Gopal est un amour absolu. On est vite à l’aise et nous mettons à discuter de qui nous sommes et de ce que nous faisons. Il me parle des orphelinats et du fait que les adoptions au Népal sont aujourd’hui gelées, ce qui rend les conditions de plus en plus difficiles dans les homes d’enfants, puisque de nouveaux bébés continuent à arriver très régulièrement. Gopal propose de m’emmener rencontrer les enfants, à ma manière j’ai envie d’essayer de les aider et je propose de réaliser une vidéo que nous pourrions ensuite diffuser largement sur Internet, afin de faire connaître La Petite Maison des Rizières, l’orphelinat et l’association. Je pense pouvoir affirmer que de tout mon voyage, rien n’aura été aussi intense que ma rencontre avec ces enfants. Leur regard timide du début se transforme très rapidement en des sourires francs et sincères, des rires, des câlins, des caresses, des « Je peux te coiffer ? », « Tu me prêtes ton appareil photo ? », « Tu vas rester avec nous ? ». La maison est immense, propre et neuve. Les enfants sont bien installés, les pièces sont vastes et même si tout est très simple, ils n’ont pas l’air de manquer de l’essentiel. Les enfants sont touchants, mais les « mamans » qui s’occupent d’eux, toutes bénévoles, aussi. Chacune a sa tâche, il y a celle qui prépare les repas, celle qui gère les lessives, celle qui s’occupe des nouveaux-nés, puis celle des bébés qui commencent à se tenir debout ou à marcher…

Les petits débordent d’affection pour chacune d’elle, et ça fait plaisir de voir que ces enfants reçoivent de l’amour. La direction de l’orphelinat est très à cheval sur l’éducation, les enfants vont tous à l’école et profitent du système pédagogique Montessori. L’une des petites filles, Isneha, a un niveau d’anglais incroyable. Minute après minute, ces enfants me bluffent, m’épatent, me touchent. Au bout de quelques jours seulement, j’ai l’impression de les connaître depuis des mois. En parallèle, Gopal m’emmène sur sa moto à la découverte des villages aux alentours, Bungamati et Khokana. On est totalement hors du temps, à dix mille lieues de l’ambiance du centre de Katmandou. Les vieux squattent la place du village, assis sur des bancs en fumant une herbe sans aucun doute miraculeuse. Les femmes éventent le riz, amassé en plusieurs tas de tailles différentes sur la place centrale. Nous sommes en novembre, les récoltes viennent juste d’être faites. Des canards se promènent en liberté partout, et des enfants jouent à moitié tout nus en leur courant après.

Avec Gopal, on passe beaucoup de temps à discuter. Mon anglais ne me fait plus honte, je n’ai pas peur de me tromper, au contraire, j’ai tellement envie de continuer à discuter que j’en oublie que ce n’est pas ma langue. Un soir, après le dîner, on aborde le sujet des différences – innombrables – entre le Népal et la France. Ou plus globalement, entre le Népal et l’Occident. Rapidement, Gopal me dit : « Dans vos pays, vous avez l’occasion de vivre en couple avant de vous marier, donc de connaître l’autre. Mais les gens divorcent quand même. Moi, ma femme, je l’avais vue une seule fois avant de l’épouser ». Même en lui expliquant que la vie est très différente dans « nos pays » (avec notamment les femmes qui travaillent, le fait qu’il y ait une certaine parité) je me retrouve rapidement à court d’argument. Le Népal n’est pas vraiment un exemple lorsque l’on sait que le système de castes est, comme en Inde, on ne peut plus d’actualité. Au fond, sa remarque est très pertinente, et à sa place, je me poserais sans doute les mêmes questions. Finalement, comme aucun de nous n’a vraiment de réponse – parce que bon, Journal, « c’est comme ça » – nous nous accordons sur la conclusion : « Nos cultures sont différentes. Difficile donc de réellement comprendre l’autre. » J’ai souligné le réellement, cher Journal, parce qu’il y a une grosse différence entre comprendre et entendre. Depuis le début de mon voyage, je traverse des pays à la culture souvent aux antipodes de la mienne. Par respect pour ses habitants, j’entends ce que l’on m’explique et ce que je vois, je ne comprends en revanche pas forcément, car pour un Occidental, certaines choses peuvent vraiment dépasser l’entendement. Par exemple, je ne comprends pas bien pourquoi sa femme est assise sur un petit tabouret dans la cuisine pour dîner – cuisine par ailleurs ouverte, donc je la vois – pendant que nous sommes attablés, 1,50 m plus loin. Lorsque je pose la question à Gopal, il me dit : « Propose-lui de venir à table, mais je pense qu’elle va refuser ! ». Ce que je fis. Mais effectivement, elle m’a regardé avec des gros yeux en secouant la tête de gauche à droite comme pour dire « Mais ça ne va pas la tête ??? ». J’ai eu l’impression de soumettre une idée hyper saugrenue, j’ai entendu sa réponse, mais je ne l’ai pas vraiment comprise.

Gopal et ses filles (Népal)Gopal et ses filles (Népal)

À bientôt

Lorsque le jour du départ arrive, je ne ressens rien. Pourtant, la veille, je songeais au fait que ce séjour au Népal, face à ma solitude et à mes remises en question, avec le souvenir de ces rencontres incroyables chez les Paulines et à l’orphelinat de Khokana, me rendraient particulièrement émotive. Mais ce matin, je ne songe qu’aux embouteillages qui ont l’air d’avoir très envie de me faire arriver en retard à l’aéroport. Comme à chaque fois que je quitte un pays pour un autre, mes sentiments et mes émotions se font tout petits, pour laisser place à l’angoisse habituelle, cette angoisse qui s’impose sans doute inconsciemment pour que je ne me mette pas à pleurer comme une enfant de cinq ans. Cette angoisse qui me permet finalement de continuer à aller de l’avant.

To be continued…

Toutes les photos du Népal

Par Anne Sellès, le 8 novembre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

Le Rajasthan, c’est éreintant

Le Rajasthan, c’est éreintant

Cher Journal,

Impossible d’écrire durant ces 15 jours au Rajasthan. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Était-ce la chaleur, la fatigue, le fait d’être avec Ma Petite Maman et Ma Chère Tante, et donc toujours occupée, ou peut-être était-ce les 3 en même temps ? Je ne sais pas. Mais pardonne-moi Journal pour cette infidélité. Quoi qu’il en soit, j’ai plein de choses à te raconter. Déjà, sache que Ma Petite Maman avait tout pris en main pour ce court épisode de mon voyage. Elle tenait à réserver un tour organisé et si à l’époque je n’en voyais pas la nécessité, aujourd’hui je la remercie. Tu vas vite comprendre pourquoi.

Après trois mois en Amérique du Sud et quelques aperçus de l’Asie du Sud-Est, je pensais avoir tout vu niveau « chaos citadin » ; conduite hallucinante, réseaux de transports anarchiques, bruits de klaxons incessants, pollution omniprésente,… En réalité, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est, c’était l’apéro.

À la sortie de l’aéroport de Delhi, j’ai tout de suite saisi (en constatant notamment qu’il n’y avait pas de ceinture de sécurité dans la voiture) que chaque déplacement en Inde serait comme une sorte de victoire d’être encore en vie. La manière de conduire des Indiens est telle, que je me suis demandé ironiquement si tous ces gens avaient légalement le droit de conduire. J’ai cessé d’être ironique quand on m’a expliqué qu’effectivement, pas vraiment. Mais le chauffeur lui-même précise que de conduire en Inde, c’est comme un jeu vidéo de Mario Kart. À partir de là, c’est le moment de se détendre et de sourire, ou bien les deux semaines et les 2500 km au Rajasthan seront longs, très longs.

Sur la route de Mandawa, Rajasthan (Inde)Sur la route de Mandawa, Rajasthan (Inde)

Le trajet défini par Ma Petite Maman et l’agence de voyage fut le suivant : New Delhi – Mandawa – Fatehpur – Bikaner – Kaku – Phalodi – Jaisalmer – Jodhpur – Ranakpur – Udaipur – Chittorgarh – Bundi – Jaipur – Fatehpur Sikri – Agra – New Delhi.

À l’échelle de l’Inde, cela semble être un petit parcours. À l’échelle de l’Inde. Parce que en comparaison avec l’Europe, d’un point de vue kilométrique, c’est l’équivalent d’un Paris – Berlin – Prague – Strasbourg – Paris en voiture. Je dis bien « d’un point de vue kilométrique », Journal, parce que si ces 2500 km en Europe prendraient environ 23 heures à effectuer, le même périple de 2500 km à travers le Rajasthan prend, lui, 36 heures. Les routes indiennes ne sont pas l’Autoroute du Soleil, CQFD.

Nous avons parcouru ce long périple en 15 jours chrono, changeant de lieu tous les jours ou tous les deux jours. Les routes ne sont pas des routes, ce sont des pistes. Malgré ça, j’arrivais régulièrement à m’endormir. Je crois que d’être remuée de la sorte me berçait, et m’empêchait aussi d’imaginer les pires scénarios catastrophes d’accidents, puis de rapatriement de mes restes humains en France. Sérieusement, plus d’une fois j’ai cru qu’on allait y passer. Mais à part ce sordide détail, les paysages sont beaux, les gens que l’on croise, à vélo, en mobylette, en voiture, en camion (sur le camion), en bus (sur le bus), ou même à pied, nous regardent avec un air d’autoroute qui est profondément difficile à interpréter. Un jour, nous nous sommes arrêtés dans ce qui serait l’équivalent d’une petite zone industrielle de campagne pour nous, car notre chauffeur voulait aller acheter à boire. Le coin était absolument désertique, et autour de nous, seulement d’énormes camions arrêtés eux aussi et quelques boui-bouis vendant des sodas et de la nourriture. Alors que nous étions seules dans la voiture pendant que Jack, le chauffeur, choisissait sa boisson quelques mètres plus loin, nous nous sommes retrouvées encerclées par des hommes plutôt pas très propres et vraiment pas souriants, s’approchant doucement de la voiture, comme un animal sauvage essaye de s’approcher de sa proie. Ok Journal, la comparaison est risible, mais je t’assure que ça donnait cette impression. Leur regard était indescriptible, c’est comme s’ils n’avaient jamais vu quelqu’un de semblable à ce que nous sommes (des femmes, plutôt blanches et plutôt blondes) auparavant. C’était peut-être le cas. Je ne me suis en tout cas jamais sentie aussi mal à l’aise qu’à cet instant-là, je ne savais plus où regarder.

Avant de partir en voyage, un collègue de travail Indien (vivant en France) – du genre très éduqué et ayant beaucoup voyagé – m’avait dit : « Il faut que tu saches que, de base, les Indiens en Inde ont tendance à penser que toutes les femmes occidentales sont des putes, ou tout au moins, qu’elles ont une sexualité très débridée ». Nous avons donc fait tous les efforts nécessaires, notamment celui de nous habiller avec des vêtements longs (en haut comme en bas) malgré les 40°C étouffants, ou bien celui d’éviter autant que possible de croiser le regard des hommes, souvent jugé comme une provocation, afin de ne pas passer pour lesdites putes. On sentait malgré tout que cela ne suffisait parfois pas. L’Inde en général et le Rajasthan en particulier ne laissent pas de place à la femme dans la société, ou du moins pas une place très valorisante. Les Occidentales qui passent par là en vacances n’étant pas beaucoup mieux considérées, cela peut rendre le voyage plutôt pénible aux plus féministes d’entre nous. Je ne l’étais pas, mais je le suis honnêtement un peu devenue.

Je ne vais pas te faire un résumé de tous les forts, temples, mosquées et autres palais à visiter, Journal, tout d’abord parce que le Guide du Routard et le Lonely Planet le font mieux que moi, parce que les photos et les images de la vidéo parlent d’elles-mêmes, et ensuite parce qu’au final, aussi beaux et impressionnants soient-ils, ce n’est pas ça que je garderai en mémoire du Rajasthan. Ce que l’on pouvait lire au sujet de ces splendides monuments ne me captivait pas outre mesure, je dois avouer que j’avais la terrible impression de lire toujours la même chose : « Construit par un Maharaja un poil mégalo – d’où les grandeurs souvent totalement démesurées – on y trouvait plusieurs pièces pour ses différentes femmes et compagnes qui se crêpaient le chignon entre elles. »

Le Fort d'Amber, dans la région de Jaipur, au Rajasthan (Inde)Le Fort d'Amber, dans la région de Jaipur, au Rajasthan (Inde)

Ce que je garderai en mémoire en revanche, ce sont les sourires d’enfants que l’on croise partout et en particulier dans les villages, les seules personnes qui nous sourient par ailleurs, réclamant systématiquement qu’on les prenne en photo. Ce que je garderai, ce sont les couleurs des saris et les regards rudes des femmes qui sont en-dessous, leur manière de se cacher le visage, de lancer un coup d’oeil vers nous, d’esquisser parfois un sourire, mais souvent de détourner le regard. Ce que je garderai, ce sont les épices, les odeurs, les sons, les vacarmes incessants des marchés, et cet anonymat angoissant permettant à certains de mourir dans la rue sans que cela n’inquiète personne. Ce que je garderai, c’est la conduite des plus diaboliques sur des routes démoniaques et pourtant toujours dans le respect (personne ne se traite d’en***** et de sale c****** au feu rouge, vois-tu Journal ? D’ailleurs il n’y a pas de feux rouges et quand il y en a ils ne sont pas respectés).

Le Rajasthan est un mélange de choses aussi touchantes qu’agaçantes, on peut s’y sentir bien et la minute d’après mal à l’aise, on sourit puis on se crispe, on observe puis on détourne le regard. J’ai du mal à décrire ce que j’ai ressenti, souvent de la colère, parfois du dégoût. J’ai aimé comme j’ai détesté. Je me suis perdue dans certains regards noirs, durs, lourds. J’ai eu envie de rentrer puis l’instant d’après de continuer. J’ai rarement hésité autant avant de prendre des photos, toujours freinée par cette impression de figer sur du papier des événements qui ne représenteraient jamais la réalité. L’arrêt sur image en Inde ne m’a pas semblé possible ; après la prise, il se passait toujours quelque chose. D’intense, de soutenu. Au risque de me répéter, le Rajasthan, c’est éreintant.

Vue sur Jaisalmer, Rajasthan (Inde)Vue sur Jaisalmer, Rajasthan (Inde)

Au final très partagée, je n’étais malgré tout pas mécontente de m’en aller au bout de 2 semaines, ayant l’envie de coins plus calmes et plus « verts » après ces six mois et demi de voyage dans les pattes. Mais avec le recul, j’en garde un souvenir unique et irréel. Aujourd’hui, j’ai la sensation que je ne pourrais plus rester de marbre face aux spectacles que les codes de la vie en Inde nous imposent. Je pensais tout un tas de choses au sujet de ce pays avant de m’y rendre, mais il est tellement riche en intensité, riche d’histoire, riche de vies, qu’on est forcément à côté de la plaque avant de réaliser un tel voyage. Pas sûre que j’y retourne un jour, mais je suis heureuse de l’avoir fait et je peux désormais affirmer qu’un voyage comme ça, ça se digère avant de pouvoir espérer en tirer le meilleur.

Pardon de ne pas raconter chacune de mes étapes ou chacune de mes visites, Journal, mais cet article-là est aussi particulier que ce que l’Inde aura été au coeur de mon voyage.

To be continued…

Toutes les photos d'Inde

Par Anne Sellès, le 18 octobre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

Escales à Bangkok : comment j’ai appris à aimer la capitale thaïlandaise

Escales à Bangkok : comment j’ai appris à aimer la capitale thaïlandaise

Cher Journal,

Après avoir dit au revoir à Ma Copine Caroline en Indonésie, j’ai pris un avion Denpasar-Jakarta dans la matinée, j’ai ensuite attendu un très long moment dans l’aéroport de Jakarta, assise au milieu d’une horde d’hommes de tous âges, plutôt amusés de me voir là avec mon sac à dos. Puis, trois heures plus tard, je m’enregistrais pour mon vol en direction de la Thaïlande.

Dans l’avion, à côté de moi, se trouvait une dame âgée qui ne parlait aucune langue que je parle ou baragouine ne serait-ce qu’un peu. Elle ne parlait que l’indonésien. Mais elle se tournait régulièrement vers moi, comme pour engager la conversation tout en sachant que ce n’était pas vraiment possible. Alors on se souriait. Un peu bêtement. Lorsque les hôtesses ont distribué les formulaires d’entrée sur le territoire, c’est une petite dame perdue que j’ai vu face à sa feuille blanche, ne lisant ni l’anglais ni le thaï. J’essayais de l’aider comme je le pouvais, je crois qu’au final elle a écrit n’importe quoi. Quelques instants plus tard, elle s’est mise à fouiller dans son sac et m’a donné un paquet de cacahuètes au miel, toute contente. J’ai accepté en la remerciant avec un immense sourire. On s’est dit au revoir d’un signe de la main à notre arrivée à Bangkok ; j’ai ressenti une émotion étrange, cette petite dame m’a marquée. Mais peut-être qu’à ce stade du voyage, je deviens plus sensible que je ne le suis déjà. Parfois il y a des rencontres qui ne durent que quelques instants, des personnes avec qui tu ne peux pas vraiment échanger verbalement, mais avec qui il se passe quelque chose quand même. Le mystère de l’être humain.

C’est la toute première fois que je mets un pied en Thaïlande. Ce que je ne sais pas encore, c’est que je retournerai huit fois à Bangkok au total, au cours de mon voyage. Bangkok est stratégiquement situé en plein coeur de l’Asie du Sud-Est, les vols y font bien souvent escale. Parfois je m’y suis arrêtée, parfois j’ai juste transité par l’aéroport que je connais donc, désormais absolument par coeur.

Bangkok, Acte 1 – 22 septembre 2013

Ma toute première fois à Bangkok, c’était un certain dimanche soir de septembre, il pleuvait à l’aéroport de Suvarnabhumi, et après avoir attendu 45 minutes à l’immigration, j’ai découvert en attendant mon taxi ce qu’était un temps chaud et humide. Effectivement Journal, ici, c’est encore la saison des pluies.

Pour aller dans le centre depuis l’aéroport, j’aurais pu emprunter le Airport Rail Link, c’est direct, rapide, et ça ne coûte pas grand chose. Mais en débarquant de nuit dans une nouvelle ville – qui plus est dans un nouveau pays – j’ai toujours cette espèce de terrible appréhension. Avant de m’engager dans la queue pour les taxis, je demande à deux filles européennes en train de fumer leur cigarette si elles veulent partager un taxi avec moi. L’une d’elle me répondra avec un fort accent anglais et un méchant regard condescendant : « Les taxis ne sont vraiment pas chers ici », sous-entendant « Tu es radine au point de ne pas vouloir en prendre un toute seule ? ». Ce n’est pas de la radinerie, elfe de l’enfer, c’est juste une tentative d’éviter de dépenser bêtement. Elles sont là pour deux semaines de vacances, elles ne voient donc pas les choses du même oeil que moi, mais acceptent quand même car nous allons dans le même quartier, celui de Sukhumvit. J’atterris dans un petit hostel très bien tenu, le dortoir est petit mais très propre, et les lits ont des matelas neufs, épais et avec de grosses couettes bien confortables. Je découvrirai rapidement dès le lendemain que je suis en fait dans l’un des quartiers principaux de la prostitution à Bangkok. Mais je n’ai pas le temps de faire une étude sociologique sur ces messieurs dégoûtants de 50 ans venant rencontrer des petits thaï de 17 ans, j’ai un visa à faire ; dans moins de dix jours, je retrouve ma mère et ma tante en Inde. Je ne pouvais pas faire mon visa avant de quitter la France, car le visa n’est valable que six mois. Et je me rendais en Inde plus de six mois après mon départ de France. Je n’ai donc pas d’autre choix que de faire faire ce visa en cours de route.

Street food à China Town, Bangkok (Thaïlande)Street food à China Town, Bangkok (Thaïlande)

Il faut savoir, Journal, que les Indiens ne rigolent pas du tout avec les histoires de visas, et je n’ai pas le droit à l’erreur si je veux être dans les temps pour partir à New Delhi. La difficulté réside dans le fait que toutes les modalités de la demande de visa indien à Bangkok ont changées il y a deux mois, en juillet 2013. Les infos trouvées sur Internet ne sont donc plus vraiment à jour, puisque même les bureaux ne sont géographiquement plus au même endroit. Mais entre les sites officiels, les blogs de voyageurs et les discussions sur les divers forums Internet, j’ai regroupé une bonne partie des informations. Première étape, faire des photos d’identité au format 3,5 x 3,5. Ce format est une aberration totale surtout lorsque l’on voit le résultat sur le passeport ; une photo classique rectangulaire aurait réellement pu faire l’affaire. Je pars donc au hasard dans les rues de Bangkok et décide de demander aux passants. Un premier homme prenant sa pause cigarette devant l’agence de voyage dans laquelle il travaille semble avoir l’air tout à fait disposé à m’écouter, compte tenu de la façon dont il fixe mon décolleté, inexistant au demeurant. Il m’indique une boutique où faire des photos d’identité. Je m’y rends et découvre deux hommes en train de travailler sur des ordinateurs plus vieux que moi, au milieu d’un amas de journaux, papiers, et autres détritus non identifiés. L’un d’eux me fait monter à l’étage et m’installe sur une chaise de bureau défoncée. Le fond derrière moi est tout à fait pourri, le papier peint et déchiré, mais je comprendrai très vite que cela n’a pas la moindre importance puisqu’il va me détourer sur Photoshop et me coller sur un fond blanc. Mais avant cette ultime étape, il doit terminer de détourer d’autres photos. Les personnes concernées ne sont pas dans la boutique, mais j’en conclus qu’il doit bien aimer faire les choses dans leur ordre d’arrivée. Il me somme donc de m’installer pour attendre en me faisant un geste de la main, en direction d’une espèce de banquette menaçant de s’effondrer incessamment sous peu. Je m’exécute sans mot dire, mais je regarde l’heure toutes les 40 secondes, le bureau des visas n’acceptant les dossiers que jusqu’à 14h. Quand vient mon tour, je prends conscience qu’il va falloir que je courre pour arriver à temps. Malgré mes efforts, j’arriverai aux bureaux des demandes de visa à 14h08… Le lendemain, j’y vais donc dès 8h pour éviter les mauvaises surprises. La dame à qui je laisse mon dossier et mon passeport me dit : « Vous pourrez récupérer tout ça à partir du 1er octobre, entre 16h30 et 17h30 ». Je suis rassurée, mon avion pour Delhi étant le 2 octobre à 9h du matin.

Durant mon séjour à Bangkok, je rencontre M., un français de 20 ans de passage à Bangkok. Il part pour une année en Australie, avec un Working Holiday Visa en poche. Son avion faisant une escale ici, il a décidé d’en profiter pour prendre une semaine de vacances. En me promenant avec lui dans le quartier, je découvre l’enfer d’être un homme à Sukhumvit. Tu remarqueras, Journal, que j’ai mis le mot enfer en italique car c’est bien évidemment tout à fait relatif. Mais certaines rues étant bordées intégralement de « salons de massage » – que je mets entre guillemets comme tu peux le constater – il est absolument impossible en tant qu’homme de ne pas se faire harceler par les « masseuses ». M. est mal à l’aise, les filles le touchent lorsqu’il passe, sans se demander si cela me gêne, alors qu’elles pensent sans aucun doute que je suis sa copine. C’est absolument flippant. Un soir, nous allons même dîner, M., Andrew (un anglais de notre hostel) et moi, et en passant, alors que l’une d’elle propose un special massage à mes acolytes, Andrew répond : « Mais est-ce qu’il est possible d’avoir juste un massage ? ». La femme répond amusée que dans ce cas, il est préférable qu’il aille ailleurs.
Après avoir fait ce constat un peu affligeant, j’en ai parlé à une amie de longue date ayant vécu à Bangkok. Elle me confie qu’elle même, à l’époque, s’était penchée sur la question et en avait discuté avec des Thaï, puisqu’elle leur enseignait le français. Elle m’explique alors que la prostitution en Thaïlande n’a absolument pas la même connotation que chez nous, ce n’est pas aussi mal perçu, les filles font souvent ça pour se payer leurs études, certaines pour arrondir leurs fins de mois, mais que c’est un boulot comme un autre. La plupart du temps, elles bossent pour elles, sans « mac », et que malgré ce que l’on pense, les Thaï eux-mêmes en sont friand, la clientèle de ses filles n’est pas exclusivement faite de touristes, bien au contraire.

Au bout du troisième ou quatrième jour, je suis déjà fatiguée de cette ville collectionnant les superlatifs : trop grande, trop polluée, trop puante, trop inondée (il pleut tous les jours, très fort). Le temps jusqu’à l’obtention de mon visa se fait long. Mais toute cette attente m’aura au moins permis de visiter cette terrifiante mégalopole, capitale du pays du sourire, où les gens ne sourient pas. Entre visites épuisantes (temples, China Town, khlongs, floating market, Chatuchak, etc) et pièges à touristes dans une ville immense où les transports ont eu raison de moi, je décrète rapidement que Bangkok est la pire ville de mon voyage. Mais M. est jeune et motivé, il est en vacances depuis une semaine seulement et la pluie ne l’arrête pas. Ça me fait du bien d’être motivée par quelqu’un d’autre ; à m’écouter, je serais restée enfermée une journée de plus à travailler sur mes vidéos. Nous nous faisons intercepter par un chauffeur de tuk tuk qui nous propose le trajet pour 20 bahts (moins de 0,50€). Par « le trajet », il entend « n’importe quel trajet ». Il précise qu’en échange de ce prix fou, il faudra juste que l’on jette un oeil dans un magasin de vêtements. Il m’explique que certains chauffeurs de tuk tuk ont des arrangements avec la boutique, et s’ils leur ramènent des clients, la boutique leur paye le plein d’essence. Il n’y a aucune obligation d’achat, il faut juste regarder. Ca sent le sapin, mais on décide de tenter. Notre chauffeur nous arrête devant un magasin de costumes où sont déjà garés plusieurs tuk tuk. Nous rentrons mais c’est ridicule, entre mon look de baroudeuse et le look très « hip hop » de M., il est évident que l’on n’a rien à faire là, au milieu des costumes et des cravates. Le « chef » aux allures de mafieux russe l’a bien compris et s’approche de nous en nous demandant ce qu’on fait ici. On lui répond que l’on regarde, puis il demande : « Est-ce que vous cherchez un costume ? », à peine a-t-il attendu notre réponse qu’il ajoute, « il n’y a rien à voir ici, sortez ! ». Nous nous exécutons, mais notre chauffeur de tuk tuk nous dit qu’il n’aura pas son ticket pour l’essence car il aurait fallu que l’on reste au moins 10 minutes dans la boutique, que c’est la règle. Je lui explique que le vendeur nous a mis dehors, sans doute volontairement en déduisant sans difficulté d’après nos looks respectifs qu’on n’allait rien lui acheter. Notre chauffeur ne comprend rien, ici se trouvent les limites de son anglais. Il nous fera la course à 20 bahts comme convenu, ça me fait mal au coeur.

Journal, je t’épargne les autres anecdotes d’arnaques en pleine rue, rien que de l’évoquer, je suis irritée. On m’avait dit : « Les Thaïs sont des gens timides. Si l’un d’eux t’aborde dans la rue, c’est louche, il y a sûrement une arnaque derrière ». Je dois avouer que plus d’une fois, cela s’est vérifié. Bref, toujours est-il que j’étais là pour faire faire mon visa, et après plusieurs (longs) jours d’attente, le fameux moment de le récupérer arriva. A 16h30, j’étais présente dans les bureaux, à faire la queue, excitée à l’idée de quitter Bangkok, puis l’instant d’après angoissée que le visa ne soit pas prêt ou qu’il y ait eu un problème. Après 45 minutes d’attente, on m’annonce que mon visa n’est pas prêt du tout et qu’il faut revenir le lendemain, à la même heure. « Pas possible du tout chère madame, demain matin, j’ai mon avion pour Delhi ». Elle me répond un « Ahhhhhhhhh » dont seuls les Thaïlandais ont le secret et dont la signification est toujours absolument mystérieuse pour moi. Cette dame à l’accueil ne pourra pas m’aider, je prends donc l’air le plus affolé possible et montre très clairement que je cherche un responsable en regardant dans tous les sens. Je déambule dans la pièce sous le regard interloqué des autres personnes, jusqu’à ce qu’un homme en costard apparaisse : « Un problème mademoiselle ? ». Je lui explique la situation dans mon meilleur anglais. Huit secondes plus tard, il téléphonait à quelqu’un. Il me demanda de bien vouloir patienter jusqu’à 18h, ce que je fis. A 18h07, je retrouvais mon passeport à l’intérieur duquel était collé le précieux sésame pour me rendre en terre indienne.

Bangkok Acte 2 – 7 novembre 2013

Mon deuxième passage à Bangkok, ce fut près d’un mois et demi après le premier. J’ai eu le temps d’aller en Inde et au Népal, et en sortant de mon avion, je constate avec une stupéfaction toute relative qu’il pleut. Encore. Cette fois-ci, je ne me rends pas dans Bangkok-même mais en banlieue, chez Benoit, un ami de ma soeur qui vit ici pour son travail. Il sera d’ailleurs la guest star de ma vidéo sur la Thaïlande, pas que je n’aie trouvé aucune autre personne à interviewer, mais davantage parce que j’ai décidé de changer un peu le format de mes vidéos. Dans les précédentes, j’étais frustrée de ne pouvoir que survoler tous ces portraits. En se focalisant sur une seule personne et une seule histoire, cela permettrait de rentrer dans le détail de ses choix, de sa vie, de ce qui a changé.

Au comptoir des taxis de l’aéroport, la dame ne connaît pas l’adresse que je lui tends. Ce que j’apprendrai plus tard, c’est que Ben me l’a écrite en phonétique afin que je puisse la répéter avec la bonne prononciation. C’est évidemment pour ça qu’elle ne comprend rien. Elle me demande si j’ai le numéro de la personne chez qui je vais, je réponds positivement, elle m’envoie donc dans mon taxi qui ne parle pas un mot d’anglais. Rapidement, il appelle Ben et lui parle en thaï. Ca a l’air de répondre de l’autre côté, je ne savais même pas qu’il parlait la langue, je suis surprise. Et épatée. Nous arrivons rapidement dans une résidence sécurisée où se trouvent plusieurs petites maisons plutôt coquettes pour la Thaïlande. Je pense alors que, soit mon chauffeur m’emmène là pour m’assassiner tranquillou, soit parce qu’il s’est trompé et a mal compris ce que lui a dit Ben au téléphone. Bon. Au final, il s’avèrera que Ben habite vraiment dans l’une de ses sympathiques maisons, en colocation avec deux copains de son travail, un Franco-espagnol et un Irlandais. A mon arrivée chez les trois garçons, ils sont en train de jouer à la console en buvant du sirop. Je souris. Changement radical de décor. Une maison, ça fait drôlement du bien. Durant six jours, je les suis dans leur quotidien. Du trajet maison-travail en vélo, à la pause déjeuner au bord du Lac Taco (au bord duquel est implantée l’entreprise pour laquelle ils bossent), aux sessions wakeboard de Ben, en passant par les petits restos locaux le soir et les courses au supermarché du coin et son retour à trois sur un taxi-moto, sans casque, et à contre-sens sur la voie rapide…

Ben sur le lac Taco, région de Bangkok (Thaïlande)Ben sur le lac Taco, région de Bangkok (Thaïlande)

Retrouver une maison avec une cuisine, du ménage à faire, une vraie salle de bain, et un lave-linge me change la vie. Je retrouve des repères, des habitudes, j’ai comme l’impression de faire une pause dans mon voyage. Avec eux, je me laisse guider, ils connaissent le coin, les meilleurs plats au restaurant, je me détends et ça fait un bien absolument incroyable, Journal. J’apprends à apprécier les locaux, plus zen et plus ouverts que dans le centre de la capitale ; la nourriture, grâce à toutes ces nouvelles découvertes culinaires ; la culture, en écoutant parler les trois colocs ; le pays, avec ce qu’ils me racontent de leur vie, de leurs escapades en Thaïlande, et de leurs découvertes.

Bangkok, Acte 3 – 19 novembre 2013

Après une semaine pluvieuse à Koh Tao, me voilà de retour à Bangkok en attendant La Française de New York, qui doit me rejoindre pour un petit séjour dans le nord du pays. Après avoir quitté ma soeur à l’aéroport, il est temps pour moi de me rendre dans mon hostel que j’ai pris le soin de choisir dans un nouveau quartier, puisque j’avais déjà eu l’opportunité de découvrir Sukhumvit la première fois. Les transports en commun nous emmènent, moi et mes sacs beaucoup trop lourds, à Silom, quartier plutôt animé et touristique dans lequel je vais tourner bien 40 minutes avant de trouver mon hostel. Neuf, il n’a pas encore de devanture très visible, et je suis passée deux fois devant sans le remarquer. Exténuée et en sueur, je suis à deux doigts de m’écrouler parterre en constatant que le réceptionniste parle un anglais déplorable, on ne se comprend pas du tout, et à chaque fois qu’on ne se comprend justement pas, il fait un petit bruit de furet accompagné d’un sourire gêné. Il finit par m’amener dans un dortoir, pour venir me récupérer en courant une minute plus tard car « ce n’est pas celui-là, je me suis trompé, désolé ! ». Je rencontre mon unique voisine de chambre à ce moment-là, une Israélienne de 22 ans qui voyage seule. Elle me propose d’aller dîner avec elle et une autre fille de l’hostel, je décline, je rêve juste de prendre une douche et de m’allonger. Le dortoir est petit, sans fenêtre, sans lockers pour ranger ses affaires alors qu’il était précisé sur le site qu’il y en avait. Lorsque je réserve à l’avance, je fais toujours attention à ça, je trimballe quand même avec moi pour 5000€ de matériel, entre mon ordinateur, ma caméra, mon micro, etc… Mais aller râler à la réception ne changera rien.

Je passerai du temps avec Nofar, ma colocataire israélienne ; repas partagés, visite du Parc Lumpini et découverte de ses étranges bestioles y habitant (les Monitor Lizards). Nofar semble être une bonne personne, sereine et réfléchie malgré son âge. On parle culture et kibboutz, religions et voyage. Elle fait partie des quelques rencontres qui parfois marquent un voyage, bien que très éphémères. A son départ, je continuerai mes visites de Bangkok, désormais plus à l’aise dans cette ville gigantesque, prenant les transports en commun aussi simplement que je le faisais à Paris, traversant Thong Lo à pied, de bas en haut et de haut en bas, jouant le jeu sur le marché nocturne de Silom Road, tentant tant bien que mal de négocier les prix comme ça se fait partout, sauf chez nous. Oui, je dois l’avouer, je commence à comprendre Bangkok et à l’apprécier.

Bangkok, Acte 4 – 5 décembre 2013

Après mon escapade dans le nord du pays avec La Française de New York, me revoici à Bangkok, dans un quartier peu touristique. Le grand intérêt que j’ai vu à ce quartier, et donc à cet hostel, c’était qu’il se situait à côté de la station Phaya Thai, le terminus de la ligne de l’Airport Rail Link. Pour ces deux derniers jours sur le sol thaïlandais, étant donné qu’il me restait très peu de bahts et que j’avais surtout besoin de me reposer, j’ai préféré faire au plus simple. Me voici donc dans l’un des hostels les plus chouettes que j’ai fait jusqu’à présent ; une salle commune au rez-de-chaussée suffisamment grande pour y traîner, mais de taille suffisamment raisonnable pour que l’on s’y sente bien, et pas comme dans un hall de gare. TV, journaux, bon Wifi, petite cuisine sont à disposition. Aux étages, des dortoirs avec des lits confortables et pour chacun une petite liseuse individuelle, une prise de courant, et de l’espace pour poser ses affaires perso pour la nuit. Sur l’un des murs de la pièce, de larges lockers pour entreposer toutes ses affaires, et sur le pallier, deux salles de bain de bonne taille, toutes neuves, modernes et super fonctionnelles. Bref, le pied.

Je passe deux jours à travailler sur mes vidéos et à dormir. Avec le peu d’argent thaï qu’il me reste, je m’achète des soupes lyophilisées au Seven Eleven, LA chaîne de petites supérettes en Thaïlande. Je choisis visiblement très mal, j’ai pris les plus épicées, c’est immangeable. J’ai hâte de partir et de découvrir le Cambodge, mais je dois avouer que je commençais à me sentir bien dans Bangkok. Enfin « bien » n’est pas précisément le mot. Les gaz d’échappement, le trafic diabolique, les odeurs de poulet frit dès 7h30 du matin, tout cela ne me fait pas me sentir « bien ». Mais je commençais à avoir pris mes marques, à déchiffrer et à comprendre les codes de la vie ici. C’est important dans un voyage au long cours d’enfin cesser de se sentir une simple touriste, celle que l’on regarde, celle que l’on arnaque. Peut-être même que ça me faisait en réalité quelque chose de devoir quitter la ville. Peut-être même que l’espace d’un instant, je m’étais presque imaginée vivre ici. Encore une preuve, Journal, que l’être humain s’adapte à tout. Je ne sais pas si du coup j’ai réellement appris à aimer Bangkok. Peut-être ai-je seulement apprécié m’y sentir à l’aise, voir cette évolution, ressentir la joie de pouvoir vivre simplement, presque comme à la maison, avec des repères, des marques, des petites habitudes. Peut-être qu’au bout de quelques mois sur place, j’abdiquerais définitivement, oppressée par toutes ces choses qui font l’essence de Bangkok et qui me gênaient en voyage (la pollution, le bruit, les odeurs). Ou peut-être que je m’y ferais, plutôt concentrée sur ses aspects positifs, ces choses que l’on n’a pas chez nous, ces possibilités d’ailleurs, cette culture d’une richesse inépuisable. Je ne sais pas. Et c’est le mystère du voyage, lorsque tu es dans un état inhabituel, avec tous tes sens en éveil, en permanence, qui font que ton jugement peut être faussé, que tes doutes et tes envies altérées. Je ne sais pas, mais peu importe, le temps m’a appris à me sentir bien à Bangkok, et à déchiffrer ce qui me semblait indéchiffrable au premier abord, le jour de ma première arrivée, un certain 22 septembre 2013.

Toutes les photos de Thaïlande

Par Anne Sellès, le 5 décembre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

Indonésie : récit d’un périple entre amies

Indonésie : récit d’un périple entre amies

Cher Journal,

À mon arrivée à Jakarta, Ma Copine Caroline m’attend déjà. Après un mois et demi en solitaire, je retrouve enfin une tête connue. Cette perspective-là m’enchante, car cela signifie également retrouver des repères, ces repères propres à notre amitié, qui font que nous avons des souvenirs communs, des goûts communs, des habitudes communes. Ce confort dont on a peu conscience dans la vie normale m’apparaît désormais comme quelque chose de très précieux.

Il fait une chaleur écrasante et humide. Ma Copine Caroline fume sa cigarette à l’extérieur. Lorsqu’elle s’approche pour me dire bonjour, je constate qu’elle a déjà eu l’occasion de se faire un meilleur ami, un chauffeur de taxi qui la suit à la trace depuis son arrivée une heure plus tôt. Il nous propose de nous déposer à notre hôtel pour l’équivalent de 10€. Ce prix est tout bonnement scandaleux, mais sans aucune notion des prix locaux, venant pour ma part d’Australie où tout est très cher, et heureuse de retrouver mon amie, j’accepte de me faire couillonner sans broncher. Heureux de son coup de maître, notre chauffeur est – heureusement – fort aimable. Il nous propose ses services pour toute la durée de notre séjour sur place, mais on ne tarde pas à lui faire savoir que nous reprenons un avion le lendemain matin. Il saute sur cette magnifique occasion de nous arnaquer une seconde fois en moins de 24h et nous propose de venir nous récupérer le lendemain, ce que nous refusons, bien évidemment, ne poussons pas Mémé dans les orties.

Je découvre pour la première fois de ma vie ce qu’est l’Asie. Le bordel sur les routes est indescriptible. Très rapidement, nous atterrissons dans un hôtel que nous avions réservé en avance, il est moderne et neuf, grand et aux couleurs plutôt visibles (orange & vert pomme), mais malgré tout implanté au milieu de nulle part, à deux pas de l’aéroport, entre routes défoncées, voies rapides surpeuplées et quartiers dévastés. Après une nuit correcte et un petit déjeuner café/riz aux anchois, nous prenons l’avion pour Yogyakarta, première vraie étape de notre séjour indonésien.

Java l’authentique

Il est important que tu saches, Journal, que l’Indonésie est le quatrième pays le plus peuplé au monde, ce qui explique bien des choses, en particulier sur les routes, lorsque voitures, motos, scooters, becaks, vélos, et piétons partagent la même chaussée. Java, l’une des îles principales du pays, est aussi l’île la plus peuplée du monde. Sa densité de population est de l’ordre de 1060 habitants/km². En France on est aux environs de 100 habitants/km². Tu vois un peu ? Autre détail important – parce que c’est ce qui réveille tous les matins (et qui peut surprendre si on n’est pas prévenu avant l’arrivée) – l’Indonésie est un pays à majorité musulmane. Au revoir les vilains clichés ; toute l’Asie n’est pas bouddhiste ou hindouiste, le chant du muezzin tous les matins en est la preuve formelle. Nous avons découvert tout cela en débarquant à Yogyakarta, dès la sortie de l’aéroport. Des vingtaines de taxi se sont jetés sur nous en criant des choses absolument incompréhensibles pour qu’on les suive, mais nous avons opté pour le bus local, élu bus le plus pourri pris à ce jour. Une fois dans le centre-ville, nous nous mettons en quête d’un petit hostel pour passer nos nuits à venir. Il est encore tôt, nous obtenons par chance la dernière chambre dans celui que nous avions repéré dans le guide de Ma Copine Caroline. La chambre est petite, sans fenêtre, et la salle de bain sommaire, sans lavabo ni eau chaude, mais le tout semble propre et c’est bien là le plus important.

Dans les rues de Yogyakarta, Java (Indonésie)Dans les rues de Yogyakarta, Java (Indonésie)

En nous promenant dans la ville, un monsieur nous arrête et nous parle en français. Il nous dit qu’il est prof’ de maths à Sumatra, qu’il a appris le français à l’Alliance française, qu’il est ici en voyage de classe avec ses élèves, et qu’il peut nous conseiller deux ou trois trucs à voir si on le souhaite. On accepte volontiers. Le fait de parler notre langue nous met étonnamment en confiance. Il dessine une croix sur notre plan à l’endroit où se trouve le Batik Art Center, une sorte d’école où l’on peut voir le travail des profs et des élèves du centre en question. Le Batik est une technique d’impression artisanale sur tissu, et c’est visiblement le sport national pour attraper les touristes à Java. De nombreuses « expositions » « invitent » les touristes à venir « seulement observer » les réalisations des artistes. Mais notre charmant prof de maths nous dit qu’au Batik Art Center, c’est différent. C’est une école. Il nous suggère de nous y rendre pour comprendre la technique et découvrir son histoire. Nous nous mettons en route, et ne tardons pas à rencontrer un nouvel homme, désireux de savoir d’où l’on vient et ce qu’on fait ici. Rapidement, il nous demande ce que nous cherchons dans le quartier, et nous informe qu’il peut nous aider si on le souhaite. Nous nous méfions, partant du principe qu’il va forcément nous demander de l’argent en échange de la direction. Nous lui disons que nous allons au Batik Art Center mais que nous savons où ça se trouve ; il annonce qu’il va quand même marcher avec nous, car il habite juste à côté. Quelques minutes plus tard, nous arrivons devant des grilles ouvertes sur une petite impasse. Il n’y a aucun panneau, mais l’homme nous affirme que c’est ici. On se méfie, on regarde notre plan, l’homme commence à prendre mal notre suspicion. Et il s’en va. À cet instant, une autre personne nous indique l’entrée, confirmant les dires du premier homme. J’ai honte de m’être trompée sur lui, il s’est déjà éloigné, je lui cris tout de même un « MERCI BEAUCOUP », auquel il répond d’un geste de la main et d’un petit sourire en se retournant brièvement. À force de lire des horreurs sur les locaux dans les guides, on finit par se méfier à outrance, même – et surtout – lorsque les gens sont bien intentionnés.

Découverte de Yogyakarta, Java (Indonésie)Découverte de Yogyakarta, Java (Indonésie)

À l’intérieur, nous sommes bien accueillies, nous assistons à une démonstration faite par une élève. Sur le tissu, elle pose de la cire sur les endroits qui ne doivent pas être teints, puis elle plonge le tout dans un bain de teinture, laisse ensuite sécher le tissu, et le fait bouillir pour pouvoir retirer la cire. L’opération est répétée en fonction de la complexité du dessin. L’école n’est pas seulement une école, c’est également un lieu d’exposition où nous pouvons (voire devons) acheter quelque chose. Les plus petits modèles restent très abordables, seulement une dizaine d’euros. J’en achète deux, ce qui enchante notre guide-directeur-prof-arnaqueur. Ma Copine Caroline n’aura pas droit aux mêmes sourires, elle n’a rien acheté.

Il nous faudra tout de même quelques jours pour nous habituer aux codes indonésiens, et pour moi, aux codes asiatiques. C’est un apprentissage de tous les instants. À deux ou trois reprises, nous nous prenons quelques regards en coin, puis un tapotage d’épaule par une dame, qui avait l’air de signifier que notre tenue d’européenne débardeur-short-tongs n’était pas au goût de tous. Mais nous n’avions eu vent de cela nulle part, ni sur Internet, ni dans le guide de Ma Copine Caroline.

Malgré ça, la vie à Yogyakarta est douce, nous découvrons une ville étonnamment assez culturelle, au patrimoine architectural très riche, aussi bien sur le plan traditionnel que colonial ; des ruelles où le street art est roi ; des petits restos aux terrasses ombragées ; un marché aux oiseaux paraît-il étonnant (nous sommes arrivées trop tard pour le voir de nos propres yeux).

Le Kraton, palais du Sultan, et son Waterpalace, où vivaient les maîtresses du Sultan, sont ouverts aux touristes et constituent l’une des principales attractions de la ville. Ma Copine Caroline et moi avons trouvé ça beau, mais le parcours du combattant pour trouver la bonne entrée (l’officielle) nous a légèrement refroidies. Disons que dans les guides, il est écrit partout qu’il faut se méfier, qu’il existe plusieurs entrées, que le prix n’est pas le même pour chacune d’elle, et que des rabatteurs devant la « bonne » entrée cherchent à guider les touristes vers les « autres » entrées où le prix est considérablement plus élevé. Nous avons tourné bien longtemps avant de comprendre quelle était la bonne entrée, avant de savoir qui croire parmi tous ces hommes désireux de nous emmener à « la bonne entrée là-bas » ou à « la bonne entrée de l’autre côté ». À l’intérieur, peu d’explications sont données, on ne sait pas dans quel sens aller. On était censées trouver des spectacles de danse et de chant, mais soit nous sommes arrivées trop tard, soit on a mal compris. Pas de spectacle pour nous. Vers la fin de la visite, une dame nous interpelle et souhaite qu’on la suive, on ne comprend rien mais on s’exécute, la prenant pour une guide qui allait nous amener au spectacle de danse dont on avait entendu parler. On atterrit dans un espèce d’atelier où l’on nous invite à découvrir le travail des artisans fabriquant des marionnettes traditionnelles. C’est un travail au poinçon sur des pièces de cuir, c’est effectivement assez impressionnant. Ces marionnettes sont bien évidemment « achetables ». Il est souvent difficile de savoir ce qui est officiel ou non. La dame « racoleuse » dans le Kraton a-t-elle le droit d’être là ? Cet atelier fait-il partie intégrante du Kraton ? Quoi qu’il en soit, il est souvent difficile de refuser d’acheter quoi que ce soit, même si c’est évidemment profondément nécessaire d’apprendre à le faire.

Nous profiterons également de la proximité des temples Borubudur et Prambanan avec Yogyakarta pour faire une excursion groupée d’une journée à la découverte de ces merveilles d’architecture et d’histoire. Nous nous offrirons également notre premier massage d’Indonésie, le premier d’Asie pour moi, et même le premier de mon voyage. Nous payons l’équivalent de 6,80€ pour un massage d’1h30 réflexologie + dos.

Au 151ème jour de mon voyage, nous quittons Yogyakarta pour un tour organisé de trois jours qui nous mènera droit à Bali avec escales aux célèbres volcans Bromo et Kawah Ijen, qui se trouvent sur la route. Nous aurions pu choisir de le faire par nous-même, mais le prix global était plus intéressant via un tour organisé. On comprendra rapidement pourquoi. Nous embarquons dans le mini-bus avec sept autres filles, toutes Allemandes. Après 12h de route durant lesquelles je nous ai vues mourir environ 70 fois dans d’atroces souffrances, tant ils conduisent… brusquement, nous arrivons à destination. Un monsieur étrange nous briefe pour le lendemain : « Sachez qu’au réveil, il fera 4°C. » Ah. Nous avons le choix entre aller jusqu’au Bromo en 4×4, ou bien à pied par nos propres moyens. Ma Copine Caroline étant bien décidée à faire du sport, elle me dit : « On le fait à pied ? », avec le ton de ces questions rhétoriques qui n’appellent aucune réponse. Je marmonne un « Moui », qui sort machinalement de ma bouche pendant que mon cerveau se répète en boucle « Au réveil, il fera 4°C. Au réveil, il fera 4°C. Au réveil, il fera 4°C. »… Il y a aussi une autre option consistant à nous emmener en jeep jusqu’en haut d’une montagne face au Bromo, afin d’observer le lever du soleil. J’aime les levers de soleil. J’aime les jeeps. Je suis séduite. Mais Ma Copine Caroline veut définitivement marcher. Je capitule. Nous nous réveillons donc le lendemain le soir-même à 3h du matin. Il fait froid, ce réveil glacial me rappelle le trip dans le Sur Lípez avec Le Cousin G. Nous partons à pied, il fait nuit noire et j’ai oublié ma lampe de poche à l’hôtel. Nous nous éclairons avec nos iPhones et avançons dans une direction incertaine. On nous avait dit lors du briefing de la veille que le « chemin était super bien indiqué ». Je pense qu’il est inutile de te préciser, Journal, qu’il n’y a absolument aucune indication. Nous croisons en revanche de nombreux taxis-du-désert, ces motards qui veulent nous emmener jusqu’au Bromo. On refuse systématiquement, et lorsque l’un d’eux constate que nous sommes dans la mauvaise direction, il s’offrira le plaisir de ne pas nous indiquer la bonne route à prendre, histoire de se venger un peu. Nous arrivons finalement au Bromo après avoir loupé le lever du soleil pour lequel nous nous étions levées si tôt. Nous gravissons les marches qui nous mèneront au cratère, et nous prêtons au jeu des photos avec les locaux. Notre « peau blanche » les intrigue visiblement.

Je suis un peu déçue par le Bromo, je crois qu’on aurait dû opter pour le tour en jeep et le lever du soleil sur la montagne d’en face, je crois que Ma Copine Caroline pense la même chose, mais nous nous gardons bien d’aborder le sujet. Nous rentrons à l’hostel, il est bientôt l’heure de réintégrer les mini-bus pour poursuivre notre route. Dans une voiture, nous rencontrons deux Françaises en voyage. En discutant, je découvre que l’une d’elle connaît l’un de mes amis à Paris. Le monde est définitivement tout petit.

Sur la route en direction du village le plus proche du Kawah Ijen, nous traversons d’autres minuscules villages reculés, les enfants nous saluent quand on passe, ils courent pieds nus après le mini-bus, certains jouent (avec rien) et s’arrêtent instantanément en nous apercevant, afin de nous adresser de larges « coucous » enjoués avec les bras. On s’arrête au milieu de nulle part, devant un grand bâtiment faisant office d’hôtel pour les touristes se rendant au Kawah Ijen. C’est loin d’être le grand luxe, nous sommes un peu parqués comme des bêtes, mais nous nous prêtons au jeu, c’est souvent le prix à payer lorsque l’on passe par des « tours organisés ». On nous propose un dîner à l’hôtel pour 50.000 roupies, soit l’équivalent de 3,30€ ce qui est clairement très cher pour ici. Nous demandons si nous avons le choix et s’il y a d’autres possibilités de se restaurer aux alentours. Nous nous doutons de la réponse, qui sera un « Non ! », accompagné d’un grand sourire. Ce n’est pas bon et peu copieux, mais nous ne râlerons pas, d’autres touristes français dans le coin s’étant chargés de le faire plus qu’il ne l’aurait fallu… Ahhh, ces Français.

Le petit déjeuner de 3h du matin sera servi sur le même modèle : une tranche de pain et un oeuf dur. Encore une fois, il fait nuit noire lorsque nous démarrons notre randonnée. Nous n’avons pas bien dormi et n’avons pas eu d’eau chaude pour nous doucher. Au départ de la randonnée, un homme portant des paniers sur l’épaule s’invite au milieu de notre groupe, composé de Ma Copine Caroline et d’un garçon rencontré à l’hôtel. L’homme commence à grimper avec nous, il tente de discuter, s’improvise guide en nous citant approximativement le nom des montagnes, et me fabrique même un bâton de marche, sans doute épris d’une pitié indescriptible en constatant que je crache mes poumons à chaque mètre de montée. Une fois en haut, le spectacle est stupéfiant, et notre guide nous réclame, sans surprise, de l’argent. On lui tend 20.000 roupies, mais il nous réclame le double. Cet homme est un porteur de soufre, ils sont nombreux dans le coin et grimpent en haut de la montagne, à 2300 mètres d’altitude, puis descendent dans le cratère, un lieu jugé particulièrement dangereux et normalement interdit d’accès. Ils en récupèrent des blocs de soufre, les chargent dans leur panier, remontent les parois glissantes du cratère et les redescendent au village. Ils portent sur le dos parfois jusqu’à 90 kg. L’espérance de vie de ces hommes est de 40 ans. Pour toutes ces raisons, il ne nous a pas semblé incongru de donner à notre « guide » ce qu’il nous a demandé, ainsi qu’une bouteille d’eau et quelques cigarettes.

Nous redescendons et rejoignons notre groupe. Le mini-bus repart mais s’arrête cinq minutes plus tard. On rêve d’une douche après ces plusieurs heures de marche, il fait maintenant chaud et humide, nous devons attendre dans une pièce où la chaleur est difficilement supportable. Et nous ne savons même pas ce que nous attendons. Arrive alors un bus local ignoble, dans lequel les « organisateurs » nous envoient en masse. Ils nous disent que ce bus nous mènera à Bali, comme convenu dans ce tour organisé. Il doit faire 40°C à l’intérieur et ça sent très mauvais. Il est possible de fumer dans les bus – et de vomir, comme l’eut compris notre voisine de droite. Nous roulons cinq min et prenons le ferry. Une fois sur le sol balinais, notre bus continue de rouler jusqu’à Denpasar. Il n’y a que trois heures de route, mais le confort plus que spartiate du bus et la chaleur innommable font que nous avons l’impression d’y passer trois semaines. Nous avons également l’impression de ne pas nous être lavées depuis six mois. À Denpasar, je ne sais pas vraiment si c’est le taxi qui nous a sauté dessus ou si c’est nous qui nous sommes jetées sur lui. Nous filons directement à Ubud, ayant davantage l’envie de voir des rizières paisibles que des Australiens faire la fête à Kuta ou Semyniak. À notre arrivée 35 minutes plus tard, on nous propose un hôtel pour 200.000 roupies la nuit (12,50€). On va voir la chambre et acceptons rapidement, on est exténuées. La douche, même froide, est un don du ciel.

Bali express

Le changement est radical. Bali est, sans surprise, 10 fois plus touristique que Java. Ici, tout le monde parle à peu près anglais. Les prix sont plus élevés, certains restos proposent des prix français, voire parisiens. On croise moins de gens naturellement gentils, juste curieux de savoir ce que l’on fait là, comme ce fut le cas à Java. Les Balinais sont habitués à la présence des touristes, ils savent quoi leur vendre et comment leur vendre. Pour autant, ils ne sont pas du tout désagréables. Mais le changement est réel. On est loin des warungs (restaurants boui-bouis) de Java. Nous faisons nos emplettes au Marché d’Ubud, profitons des agréables petits cafés et des ruelles pavées. Nous découvrons les nombreux temples à chaque coin de rues, les improbables offrandes que font les Balinais tous les matins à leurs dieux, et l’importance de leur religion dans leur vie. Nous apprenons que les Balinais ne sont pas particulièrement aimés des « autres » Indonésiens. Déjà, Bali est la seule île hindoue du pays. Ensuite, ils sont plutôt enviés, puisqu’ils profitent très largement de la manne touristique. Pour nous Européens, la plupart des Balinais vivent en-dessous du seuil de pauvreté, parfois dans des conditions terribles, mais par rapport au reste de l’Indonésie, ils sont bien moins à plaindre. Et je trouve cela affreux.

Nous nous décidons à réserver un tour en vélo au milieu des rizières et des petits villages aux alentours. Il pleut, mais c’est grandiose. La luminosité, les gouttes de pluie, le béton des chemins abîmés par le temps et mouillés par la pluie donnent un aspect très vidéogénique aux paysages, un genre d’atmosphère presque romantique, ou dramatique, je ne sais pas trop Journal. C’est très étrange.

Lors de l’un des arrêts, on nous fait découvrir le café le plus cher du monde, le kopi luwak, récolté dans les excréments d’un petit animal asiatique. Si Journal, on en a même bu et je dois dire qu’il n’était pas mauvais. La descente à vélo nous fait passer au coeur de petits villages où les enfants se mettent au bord de la route avec la main tendue pour qu’on leur tape dedans en passant. Les plus vieux nous saluent parfois, mais nous regardent avec un drôle d’air la plupart du temps. Ce tour se termine par un repas dans une maison balinaise où nous sommes bien reçus. Les enfants de la maison nous font un spectacle de danse, ils sont incroyablement adorables mais ne sourient pas. Ils font sans doute cela tous les jours, et ça me fait de la peine.

Nous quittons Ubud en ayant fait l’impasse sur la Monkey Forest, Ma Copine Caroline et moi ayant découvert assez rapidement que l’on n’aimait pas les singes. Notre hôtel étant à proximité, nous avons eu l’opportunité plus d’une fois d’en voir certains s’inviter à notre table, ou dans la chambre de nos voisins pour voler un paquet de chips. Ces bêtes-là, voleuses de nourriture, ne m’inspirent pas grande confiance. Et quand on sait combien la nourriture compte dans ma vie, on comprend vite.

Pour notre dernière soirée, nous nous offrons une petite folie, un dîner dans un resto français. Après cinq mois sur les routes, il faut avouer que je rêvais d’un bon tartare-frites bien français. Nous découvrons un jeune patron plutôt imbu de lui-même, venu s’installer à Bali pour les raisons suivantes : « Ici c’est super, tu peux avoir une femme de ménage, un jardinier, une personne qui s’occupe de ton linge », avant d’ajouter : « Tu peux tout faire ici, et pour ouvrir ton resto c’est parfait, personne ne te fait chier sur l’hygiène ! ». Plutôt écoeurée, je lui demande s’il aime quand même Bali, sa culture, sa population… Ce à quoi il me répond : « Bof. Honnêtement les premières fois que je suis venu, j’ai détesté. ». Nous resterons sans voix.

Nous quittons Ubud en mini-bus et nous rendons à Amed, sur la côte est de Bali. Nous passerons deux jours dans un hôtel agréable et vide. Comme souvent, les propriétaires vivent sur place et nous vivons avec eux. Lorsque nous commandons un jus de pastèque, nous voyons le proprio partir sur son scooter, et revenir dix minutes plus tard avec une pastèque sous le bras, et avec un grand sourire, content de pouvoir satisfaire ses hôtes.

Coucher de soleil à Amed, Bali (Indonésie)Coucher de soleil à Amed, Bali (Indonésie)

Amed n’a pas grand intérêt, il n’y a pas vraiment de « centre-village ». Il s’agit plutôt d’une route sur laquelle de chaque côté, on trouve des hôtels, face à la mer. Nous resterons tranquilles à profiter de la piscine, et pour ma part, à travailler sur mes vidéos. D’Amed, nous prendrons un speed boat pour les îles Gili. Le trajet fut tout à fait abominable, le speed boat prenant les vagues de côté pour aller plus vite. Ma Copine Caroline avait eu la bonne idée de proposer que l’on s’installe à l’avant, là où on n’a pas d’air (le bateau est fermé) et où on ressent chaque claquement sur l’eau avec une violence incroyable. On monte et on descend, j’ai la sensation d’être dans un manège de fête foraine. Après de très longues minutes à attendre la fin de ma vie à l’avant, je décide de me déplacer dans le fond du bateau, là où on tape moins et où on a davantage d’air, afin de ne pas avoir à vomir sur mes voisins de bateau. Voisins plutôt nombreux par ailleurs, puisque le speed boat a été rempli au maximum, bien au-delà de ce que le bateau prévoit en termes de places assises. Il y a donc une vingtaine de personnes debout dans l’allée centrale, qui se tient comme elle peut, on se croirait dans le métro. Passons sur l’aspect sécuritaire, question météo, il semblerait que « la mer n’avait pas été aussi agitée depuis plusieurs mois ! ». Nous voilà rassurées.

Gili, drôle de nom pour un paradis

Quand j’ai mis mon premier pied sur le sable de la plage de Gili Air, j’ai instantanément oublié cette épouvantable traversée. Nos gros sacs à dos et nous savions qu’aucun véhicule motorisé n’était autorisé sur l’île et que l’unique moyen de locomotion, hormis nos pieds, c’était les petites charrettes tirées par des chevaux. Nous évoquons donc l’envie de tester le moyen de locomotion local (pour ne pas évoquer la flemme) et débarquons au Sejuk Cottages, hôtel situé au calme, de l’autre côté de l’île, et tenu par Bernard, un Français amoureux de l’Indonésie que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer au cours de mon séjour. Nous aurions pu trouver moins cher niveau hébergement, mais le cadre est vraiment merveilleux, et Bernard adorable.

Nous retrouvons les deux Françaises rencontrées au Bromo dont on a un ami commun à Paris. Nous filons manger un morceau dans l’un de ces bars de plage construit sur pilotis sur le sable, installées face à la mer sur de gros coussins. Voilà l’image que j’avais des plages asiatiques, ce cliché tristement rapporté par les réseaux sociaux et autres photos trouvées sur Internet. C’est un appel à ne rien faire, d’ailleurs on apprendra très vite qu’il n’y a pas grand chose à faire sur l’île.

Des trois îles Gili, Gili Air est la plus peuplée, mais ce n’est pas la plus grande. La plus grande est Gili Trawangan, surtout appréciée par les backpackers désireux de faire la fête les pieds dans le sable ; Gili Meno est la plus petite et sans doute la plus tranquille ; Gili Air est un très bon compromis entre les deux. Le long de la plage de la côte est de l’île, restaurants et bars de plages se succèdent, on y trouve aussi plusieurs clubs de plongée et des hôtels, plus ou moins chers. La vie est simple et calme (pas de bruit de moteur, ça change tout, quand même…), tout le monde se connaît, et inutile de dire au revoir à quelqu’un dans un bar ou tout autre lieu, c’est tellement petit qu’on le recroisera forcément à un moment ou à un autre de la journée.

Coucher de soleil à Gili Air, Lombok (Indonésie)Coucher de soleil à Gili Air, Lombok (Indonésie)

Le soir les restaurants exposent leurs poissons fraîchement pêché, la plupart du temps le prix est déterminé en fonction du poids. À cela s’ajoute une petite Bintang ou un cocktail de fruits, et on dîne les pieds dans le sable dans un cadre tout simplement parfait. Côté activité, il y a de très belles plongées à faire, des balades à cheval mais guère plus, et c’est sans doute ça qui fait tout le charme de cette île merveilleuse où on aimerait vivre pour toujours, pieds nus, buvant de la coconut en écoutant les locaux gratter leur guitare.

Les gens ici vivent avec le soleil, mais aussi avec les bruits d’animaux non identifiés, le chant du coq et l’appel à la prière du muezzin. C’est ainsi que l’on se réveille généralement au milieu de la nuit, puis vers 4h30, et enfin de nouveau vers 5h. Comme à Java mais contrairement à Bali, les Îles Gili sont à majorité musulmane car elles dépendent de Lombok. On s’y fait vite, et si on ne s’y fait pas, ce n’est pas dramatique, il y a la sieste qui nous appelle régulièrement, la tête dans les coussins des bars de plage…

Ma Copine Caroline et moi nous offrons une journée plongée avec un club tenu par un Français. On passe même le niveau « Scuba Diver », histoire de ne pas avoir à refaire systématiquement des « baptêmes de plongée » (qui coûtent plus cher et ne permettent pas de descendre très profond). Nous découvrons des spots assez incroyables, ainsi que des coins abîmés, pleins de coraux morts. Notre monitrice nous explique que les Indonésiens ont longtemps pêché à la dynamite, détruisant ainsi des hectares entiers de coraux et de vie aquatique. Le jour du départ de Gili Air, je suis triste et fatiguée. Chaque jour de départ rime avec sac à refaire, à porter, puis réadaptation, loin des repères précédemment créés.

Plongée sous-marine à Gili Air, Lombok (Indonésie)Plongée sous-marine à Gili Air, Lombok (Indonésie)

Nusa Lembongan, dernière étape indonésienne

Les Îles Gili avaient placé la barre très haut. Nous sommes arrivées à Nusa Lembongan en speed boat par une mer très agitée, mais j’ai été bien plus maligne qu’elle en prenant deux cachets de Mercalm, ainsi qu’un troisième non identifié, tendu par la dame du bateau. Résultat : j’ai dormi une bonne partie de la traversée, et à la fin, j’arrivais même à regarder les vagues droit dans les yeux.

Pas de sentiment similaire à celui de notre arrivée à Gili Air, ici il y a du béton, des scooters et même des voitures. Le cadre reste tout de même très chouette, une mer d’une couleur incroyable, une marée comme au Mont-St-Michel (mon unique référence en matière de marée, désolée, je suis une fille de Méditerranée), et ce que l’on découvrira par hasard en se perdant lors d’une promenade sur l’île, c’est la culture d’algues omniprésente, qui s’avère être la principale activité des habitants.

Niveau plages, nous fûmes quelque peu déçues, et bien que ce ne soit pas du tout notre genre de vouloir aller à la plage pour ne rien faire et juste cuire au soleil (pas du tout, Journal, pas du tout…) nous ne nous attendions pas à voir une Mushroom Beach (considérée comme la plus belle de l’île) tant usée par le tourisme. Nos amis chinois en vacances jacassaient dans tous les sens, les tours en « banane » sur l’eau se succédaient inexorablement, le nombre de bateaux (de tourisme) ancrés à proximité de la plage empêchait la baignade, et d’un point de vue plus personnel, je me suis faite dévorer par les fourmis quand j’étais sur le sable. Cela restait bien évidemment une belle plage de sable fin à l’eau d’un bleu plutôt pas dégueu. Mais comme je te le disais, Journal, Gili Air avait placé la barre très haut.

C’est ici que je fêterais mes 27 ans et ce jour-là, je parviendrai enfin à mettre ma vidéo de Polynésie en ligne, chose qui était tout bonnement impossible depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Nous décidons d’aller faire un tour à pied sur l’île, nous nous perdons sur les petits chemins, et débarquons d’un côté de l’île en pensant être à l’opposé. Nous nous retrouvons dans un coin étonnant, où se fait notamment la culture d’algues, comme je te l’expliquais plus haut, Journal. Des hommes et des femmes trient les algues sur leur bateau, en transportent des paniers pleins sur le dos ou sur la tête, puis répètent l’opération toute la journée. En les observant depuis la plage, je suis presque persuadée d’avoir vu l’arrière-train d’un alligator se cacher dans les rochers ce jour-là. Ma Copine Caroline m’a traité de folle, et malgré une recherche Google infructueuse sur la présence d’alligator dans les parages, je suis assez convaincue d’avoir fait une découverte tout à fait incroyable !

Le monsieur travaillant dans notre guesthouse étant particulièrement souriant, gentil et serviable ; il propose de nous véhiculer jusqu’à une plage « très belle » selon lui, moyennant quelques roupies. Nous grimpons tous les trois sur son scooter, sans casque, car c’est ainsi que ça fonctionne en Asie (tout comme en Amérique du Sud d’ailleurs). Nous arrivons au bout d’une vingtaine de minutes dans la baie de Dream Beach, où la mer est incroyablement belle mais très agitée. La plage est dangereuse, il n’est pas recommandé d’y rester. On comprend alors que notre « gentil monsieur » nous a sans doute amenées là pour que l’on consomme au bar de l’hôtel se trouvant sur place. Spécialistes de la commission, les locaux ont a priori l’impression que ce genre de pratiques passe incognito. Les touristes sont parfois des imbéciles, certes, mais quand même. Nous profitons d’être là pour explorer les environs, sauvages et escarpés.

À Nusa Lembongan, nous abuserons sans doute un peu des apéros et adopterons un rythme bien plus tranquille qu’en début de séjour. Ma Copine Caroline m’offrira d’ailleurs pour mon anniversaire un super massage de 2h30 comprenant gommage et soin du corps & du visage. Le jour du départ, je dois me concentrer car c’est aussi jour de speed boat. En achetant nos billets la veille, la compagnie de bateau nous avait dit qu’un camion viendrait nous chercher à 10h pour pour nous amener au port. Etrangement, à 10h25, il n’y a toujours personne. Notre gentil monsieur de l’hôtel propose de nous déposer chacune notre tour, cette fois-ci nous ne pourrons pas monter tous les trois car nous avons également nos gros sacs. Je me gave de Mercalm avant de monter dans le bateau, la mer est très agitée, les gens ont du mal à monter à bord.

Nous débarquons bientôt à Sanur, à Bali, ville terriblement touristique que l’on aurait préféré éviter. Mais c’est ici que je rencontrerai Julien et Sarah, deux Français installés ici depuis sept et deux ans. Ma Copine Caroline va bientôt me dire au revoir, et même si voyager à deux n’est pas tous les jours évidents lorsque l’on a ses petites habitudes de voyageuse en solitaire, je suis triste de la voir s’en aller.

Le soir-même, je suis invitée par Julien dans un warung de plage pour l’anniversaire de sa femme. Il y a d’autres amis français qu’il me présente. Julien organise des excursions en goélette traditionnelle indonésienne à la rencontre de peuples reculés.

Je ne suis pas mécontente de quitter Sanur et ses grandes rues remplies d’immenses restaurants touristiques. Je demande à mon chauffeur de taxi de m’arrêter à une boîte aux lettres pour poster mes cartes postales. Une fois devant l’aéroport de Denpasar il me dit : « Désolée, je n’ai pas vu de boîte aux lettres » mais me propose de les poster pour moi. Il y en a une pour ma grand-mère, et j’ai peur qu’il ne le fasse pas. J’essaye de lui mettre la pression en lui parlant de ma grandmother, il me répond « Oui oui ! », mais on m’a souvent mis en garde contre les vols de timbres par les locaux… J’apprendrai quelques semaines plus tard qu’il les a bel et bien postées. Et lorsque j’apprends ça, je dois avouer que je suis émue qu’il ait tenu sa promesse.

Voilà, je rentre dans l’aéroport. C’est la fin de ces trois semaines en Indonésie, de ce premier pied en Asie. J’ai été enchantée, touchée, étonnée, mais aussi bien arnaquée. J’ai largement préféré Java à Bali, j’ai adoré Gili Air et moins aimé Nusa Lembongan. Nous avons fait des rencontres étonnantes, et ce jour-là, au 165ème jour de mon voyage, je me retrouve à faire un point sur ces cinq premiers mois de voyageur les routes du monde… Je me trouve toujours aussi chiante et ça m’inquiète. J’ai peut-être été naïve, de penser que tous mes défauts allaient disparaître en voyageant. Je n’ai pas l’impression d’avoir « évolué » ou d’être « plus ouverte ». D’être avec Ma Copine Caroline m’en a fait prendre conscience. Je suis fatiguée, mais j’ai hâte de découvrir la suite et de poursuivre ce voyage initiatique.

To be continued…

Toutes les photos d'Indonésie

Par Anne Sellès, le 22 septembre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

 

Australie : descente de la Côte Est en bus Greyhound

Australie : descente de la Côte Est en bus Greyhound

Cher Journal,

Durant mon vol entre Tahiti et Auckland, quelque part dans les airs, j’ai passé la ligne imaginaire de changement de jour. Partie le 7 août à 7h30 du matin de Papeete, j’ai atterri le 8 août à 11h25 à Auckland, alors qu’il n’y a que six heures de vol. Je n’ai donc pas vraiment vécu la journée du 7 août, et j’ai mis très longtemps à comprendre ce qu’il se passait. Mon escale de quelques heures sur le sol néo-zélandais me fera presque regretter ma non-visite du pays, mais j’avais pris cette décision à cause des saisons/températures, pas vraiment idéales au mois d’août.

Je finis par atteindre l’Australie, avec une escale à Brisbane où une dame à la douane sera très désireuse de découvrir ce qu’il y a sous les semelles de mes chaussures de marche, tout naturellement bien rangées au fin fond de mon sac. Après une inspection aussi rapide qu’inefficace, je me présente à un comptoir d’enregistrement pour en savoir plus sur ma correspondance. L’hôtesse m’informe que pour les vols domestiques (je vais à Cairns), il faut prendre un bus car les départs se font depuis un autre terminal, mais qu’en revanche, mon sac est enregistré depuis « ici même ». Je l’abandonne donc aux mains de cette jeune femme blonde au chignon impeccable, et le regarde s’éloigner sur le tapis roulant en songeant que s’il trouve le chemin de cet autre terminal tout seul, ce sera un miracle. Je change donc de terminal et me retrouve à attendre mon avion dans un salle bondée de Chinois extrêmement bruyants. Je m’endors malgré tout assise, je ne sais plus quelle heure il est pour mon cerveau resté à Tahiti, je suis totalement perdue entre tous ces décalages horaires. Mais à en juger par la sensation de fatigue qui s’abat sur moi, je me doute qu’il est au moins 23h ou minuit.

Cairns, l’immersion

A mon arrivée à l’aéroport de Cairns, il est 23h50, heure locale. L’hostel que j’ai réservé m’avait proposé au préalable un service de shuttle que j’ai volontiers accepté compte tenu de l’heure d’arrivée. Même si le côté « aventure » peut sembler excitant, après 22h, moi, ça ne m’excite plus. J’ai sommeil. Je cherche un indice qui pourrait me guider pour retrouver mon chauffeur de shuttle. Je fonce à l’extérieur, je vois quelques taxis et plusieurs mini-bus, mais tous semblent prêts à partir, au complet. Au bout d’une trentaine de minutes à chercher et à essayer de me renseigner dans un anglais plus qu’approximatif, sans résultat, je me retrouve seule dans l’aéroport désormais désert. Je me souviens avoir un numéro à contacter en cas de solitude inopinée, communiqué par l’hostel. Pour la première fois depuis très longtemps, je désactive le « mode avion » de mon téléphone, et contacte mon chauffeur de shuttle, profondément désagréable et pour lequel je devrais m’armer de patience, même si pour mon cerveau toujours tahitien, il est désormais plus de 3h du matin. Il vient me chercher, m’explique que je ne figure pas sur la liste, mais m’emmène quand même à l’hostel.

À mon arrivée – j’étais prévenue – tout est fermé, et je dois suivre une procédure digne d’un jeu de piste pour accéder à l’enveloppe détenant la clé de mon dortoir ; « code de porte A3944, prendre la première à droite puis la deuxième à gauche, aller tout droit, monter les deux marches et tourner à droite tout de suite, traverser la pièce, taper le code 98B7 sur la petite boîte type « coffre fort », chercher parmi les enveloppes votre nom, ouvrir l’enveloppe et suivre le plan pour accéder à votre dortoir ». J’atterris dans un dortoir à trois 3 lits superposés, soit six lits au total, il fait noir, tout le monde dort. Tous les lits semblent occupés, il est désormais plus de 1h du matin heure locale, soit 5h du matin pour moi, j’ai envie d’allumer la lumière et d’insulter tout le monde, Journal, tant je suis épuisée. Je découvre qu’une personne dormant sur un des lits du bas a posé toutes ses affaires sur le lit du haut qui est en réalité le seul disponible du dortoir, donc a priori celui qui m’est destiné. Il y a son ordinateur, des sous-vêtements, et plein d’autres choses que je n’ai absolument pas envie d’avoir à toucher et déplacer. Je commence à le faire malgré tout, en faisant le maximum de bruit pour que ça la réveille. Ça fonctionne. Tel un zombie, elle se lève et pousse ses affaires et marmonnant quelque chose en anglais que je ne comprends pas. Je m’écroule dans mon lit.

J’étais déjà profondément triste de quitter la Polynésie, je dois dire que cette arrivée rocambolesque après 23h de vol, deux escales et un retard n’aura rien arrangé. Fin de cette journée sournoisement trop longue. Je découvre dès le lendemain que ma voisine de lit-du-dessous, celle que j’ai copieusement détesté en débarquant dans le dortoir, est plutôt sympa. C’est une Chilienne avec qui je prendrai plaisir à parler en espagnol puisque elle galère autant que moi en anglais. Elle voyage avec une Allemande rencontrée durant un cours d’anglais en Nouvelle-Zélande. Elles ont pris la décision de voyager ensemble pour plusieurs semaines. Durant nos séjours respectifs à Cairns, nous n’avons pas le même programme, mais nous nous retrouvons souvent en fin de journée pour nous raconter nos petites aventures.

À Cairns, je ne ferai pas grand chose de palpitant. La ville ressemble à un genre de Disneyland où les restaurants touristiques et les agences de voyage pullulent. L’Australie – ou du moins cette Côte Est – pays des grands espaces que l’on imagine pouvoir visiter selon ses envies et à son rythme, s’est avéré être, avant toute chose, un pays où le tourisme règne en roi, et où imaginer visiter un endroit par soi-même devient vite mission impossible… À l’origine, je voulais louer un van et descendre la côte à mon rythme, mais je n’ai trouvé aucun voyageur pour m’accompagner. Déçue, j’achète un pass illimité pour les bus Greyhound sur la portion Cairns-Sydney, qui me permettra de descendre la côte en faisant autant d’arrêts que je le souhaite. La seule condition est de réserver son bus à la date et à l’horaire souhaités, à l’avance et par Internet. Autre point noir de l’Australie – et Mes Hôtes de Tahiti m’avaient prévenue – c’est ledit Internet. Il y a du Wifi en Australie, oui, mais il est très souvent payant, y compris dans les hostels. Et pas peu cher. Je file donc m’acheter un Clé 3G, histoire d’être à peu près autonome et de ne pas avoir à débourser des sommes folles pour utiliser la fée Internet, qui en plus a l’insolence d’être bien souvent d’une lenteur affligeante.

L’unique intérêt de Cairns est, à mon sens, sa proximité avec la Grande Barrière de Corail. Les professionnels du tourisme l’ont bien compris et emmènent en excursion les joyeux vacanciers par groupes de 80 pour des expéditions snorkeling. Ils proposent des baptêmes de plongée, je me laisserai tenter malgré l’aspect très « armée » de la chose ; des groupes et des sous-groupes de ces groupes sont créés pour organiser les plongées, avec un instructeur aussi motivé qu’un radis en plein soleil. Après 20 minutes d’instructions que je n’ai absolument pas comprises – t’ai-je parlé de l’accent australien, Journal ? – nous nous mettons à l’eau. Nous avons le temps de croiser des poissons clowns (des Nemo, quoi) et des tortues. C’est splendide mais au bout de 15 minutes, c’est fini, il faut remonter. Je suis prise d’un ennui terrible sur le bateau, je suis la seule à « être seule ». Difficile de se mélanger quand personne ne semble très intéressé pour discuter. Lorsque je me promenais sur les forums de voyageurs avant mon départ, je n’ai croisé que des personnes ventant les mérites du voyage en solo : « N’hésite pas à partir seul(e), tu verras, c’est tellement formidable de pouvoir décider de tout ce que tu fais, tu es tellement en liberté ». Oui, mais tu ne partages rien. Avec personne. Et ça, on ne t’en parle pas avant de partir, pourtant, je suis sans doute loin d’être la seule à avoir souffert de cette solitude.

En route pour Magnetic Island

Après discussions avec mes « colocs » de dortoir de Cairns, La Chilienne et L’Allemande, j’ai booké le même hostel qu’elles sur Magnetic Island, où j’arriverai une nuit plus tôt. Je suis assez contente de m’être fait des « copines », même si j’ai clairement un problème avec L’Allemande que je trouve particulièrement étrange, car plutôt fermée d’esprit et outrageusement radine. Elle aurait été seule, j’aurais sans doute tracé ma route sans regret, préférant mon sentiment de solitude à ses radineries incessantes. Mais La Chilienne est une chouette fille, j’ai bien envie de faire un bout de route avec elle, je dois donc prendre L’Allemande aussi, c’est visiblement le package ou rien.

À Cairns, je prends mon premier bus Greyhound. Étonnamment, il est assez vieux et pas très confortable. Le trajet de six heures passe à une allure folle, en comparaison aux 24 heures de bus dans les virages sud-américains auxquelles je suis habituée. À mon arrivée à Townsville, je n’ai qu’à me retourner pour accéder au terminal du ferry. Je l’attends 1h45 avec blondes autres blondes en sac à dos, nous embarquons et atterrissons dans la nuit sur Magnetic Island. Voyager en Australie pour une fille est chose aisée, il n’y a pas de doute là-dessus. Tout est assez fluide, on sort du bus et on se retrouve face au quai du ferry. On arrive sur l’île et des bus nous attendent. Je monte dans celui qui me mènera vers le nord et vers Horseshoe Bay, où se trouve mon hostel. Je suis seule avec le chauffeur ; au bout de cinq minutes de trajet sur une route sans aucune lumière, il me dit en me regardant dans le rétro : « It’s very quiet tonight »… Alors, oui Monsieur, c’est super quiet et bizarrement, j’aurais préféré que le bus soit blindé et que l’on croise âme qui vive sur cette route. Je ne suis pas hyper tranquille, mais il me déposera sans encombre à la porte de mon hostel, en me souhaitant un bon séjour et une bonne continuation de voyage. Il n’y a pas que des violeurs, tueurs et égorgeurs sur cette terre et j’en suis ravie.

Je m’installe dans mon dortoir-bungalow, occupé par un groupe de mecs anglais, qui ont fait de cette pièce une immense porcherie. Je m’installe sur mon lit après avoir difficilement tenté de trouver une place à mon sac à dos sur ce sol jonché de canettes de bières, de chaussettes sales et de paquets de chips vides. Pour la première fois depuis le début de mon voyage, je découvre le côté obscur de la vie en dortoir. J’avais jusque là était relativement chanceuse.

La Chilienne et L’Allemande débarquent le lendemain, nous passerons trois jours ensemble sur l’île à profiter d’une nature préservée et de plages quasi-désertes, bien loin de l’agitation touristique de Cairns. Nous visitons un petit parc de koalas au sein de notre hostel, ce sera ma première rencontre avec ces petits animaux, accompagnée d’une envie totalement folle de les prendre dans mes bras et de continuer mon voyage avec l’un d’eux dans mon sac à dos. L’entrée coûte $21, et si on se déleste de $15 supplémentaires, on peut en porter un et repartir avec notre photo souvenir. Ridicule, Journal, non ? Bien évidemment, je le ferai tout en trouvant ça ridicule ; pardonne-moi mais je ne peux t’expliquer cette démarche. Bref, le prix exorbitant de cette photo, entourée d’un cadre en papier d’un goût plutôt douteux, constitue bel et bien une nouvelle preuve : un touriste riche est un touriste heureux en Australie.

Alors que nous terminons cette paisible journée sur la plage, je pars me baigner avec La Chilienne. En regardant en direction de la plage, nous constatons que L’Allemande a décidé de débarrasser le plancher sans préavis, nous crions son nom depuis la mer pour savoir ce qu’elle fait, mais elle ne répond pas. Nous pensons alors à une question d’ordre pratique, qui pourrait tout à fait être en lien avec les toilettes ; il est vrai qu’elle avait mal au ventre ces derniers temps. Nous ne lui courrons pas après et continuons à barboter. Arrive quelques instants après un homme de 55 ou 60 ans, nous proposant d’aller observer le coucher du soleil depuis son bateau, ancré à quelques centaines de mètres de la plage. Pas dupes, nous demandons combien ça coûte. Il sourit et nous répond : « Rien du tout, je reçois beaucoup de monde en couchsurfing, j’aime bien rencontrer de nouvelles personnes et faire connaissance ! ». Il précise d’ailleurs qu’en ce moment, il y a un couple d’Italiens sur son bateau. Face à cette possibilité de se faire découper en morceaux au milieu de la mer, je tente de réfléchir rapidement. La Chilienne semble séduite par l’idée, quant à moi, j’essaye de cesser à penser à mal en permanence, et accepte, sans perdre de l’esprit que peut-être, je sauterai à l’eau et rentrerai à la nage. Je crois Journal que ça devient maladif, cette peur de l’autre en permanence.

Tout se passe évidemment très bien, les Italiens sont très sympas et le coucher du soleil sublime. Le capitaine du bateau, Fred, nous réinvite le lendemain soir. Nous apporterons des bières cette fois-ci, et Fred me laissera conduire son petit bateau depuis la plage nous permettant de rejoindre le gros. Nous passons une soirée idéale, et fière d’avoir su faire confiance en l’être humain, je me couche heureuse.

Coucher de soleil sur Horseshoe Bay, sur Magnetic Island, Queensland (Australie)Coucher de soleil sur Horseshoe Bay, sur Magnetic Island, Queensland (Australie)

Airlie Beach, fin de l’amitié franco-allemande

Tu vois Journal, j’ai pourtant fait des efforts avec L’Allemande. Je crois qu’elle est profondément jalouse de la relation que l’on entretient avec La Chilienne. Mais il se trouve que nous avons les mêmes envies, La Chilienne et moi, c’est-à-dire dépenser le moins d’argent possible mais en sachant se faire plaisir de temps à autre (un verre de vin, une glace sur la plage, un repas complet pour changer des pâtes au ketchup…). L’Allemande, elle, ne veut pas sortir de la zone géographique entourant l’hostel, car il faudrait payer un ticket de bus. Si on lui demande une tranche de pain au petit déjeuner, elle ne sera absolument pas gênée de nous réclamer qu’on la lui rende au cours de la journée. Ça fonctionne aussi avec un morceau de fromage ou un peu de lessive. En fait, elle est au-delà de la radinerie. Un soir, elle nous raconte fière d’elle et le sourire aux lèvres, comment elle parvient en Allemagne à préparer un dîner pour quatre à six personnes avec seulement 3€ pour faire les courses au supermarché. Sans nul doute, ses amis doivent se régaler lors de ses dîners. Après enquête et vérification, je suis sûre à 100% qu’elle ne fait pas ça par manque d’argent (elle gagne bien sa vie), mais seulement par radinerie. Elle aime aussi nous donner des leçons, comme lorsque nous avons amené des bières à Fred qui nous avait aimablement invité sur son bateau : « $18 les 6 Corona, mais vous êtes malades. Vous savez que c’est de l’arnaque ? Mais vous le savez ou pas ? ». Oui c’est cher, mais ici tout est cher, et on n’envisageait pas une seule seconde d’arriver les mains vides.

Elle a également une tendance à agresser les gens et à oublier d’être aimable, à croire qu’elle n’a pas de fonction « minimum sympathie », et cela s’amplifie dès qu’il est question d’argent. Comme je te disais plus haut, Journal, le Wifi n’est pas gratuit dans les hostels australiens. Sur Magnetic Island, il était à $30 les dix heures de connexion, ce qui moi, personnellement, me fait rire. L’Allemande, elle, ne rigole pas du tout, mais n’a pas compris que son antipathie ne lui fera pas obtenir gain de cause. Ainsi, lorsque nous arrivâmes à la réception de notre hostel de Airlie Beach, et alors qu’elle parle correctement anglais (elle est donc totalement capable de construire une phrase), elle lance à la pauvre fille de l’accueil : « Wifi ? », accompagné d’un mouvement du menton tout à fait condescendant. S’en suit alors une conversation sur les prix du Wifi en Australie ; cette pauvre réceptionniste prendra pour tous les hôtels au Wifi payant des 7 692 024 km2 de territoire australien.

Nous profitons de notre journée sur place, du « lagon public » (genre de piscine extérieure géante, construite dans un parc avec gazon, palmiers, petits ponts, aires de jeux, barbecues à disposition, etc), avant notre petite croisière dans les Whitsunday Islands. Nous embarquons à bord d’un catamaran flambant neuf, répondant au doux nom de Wings II. Nous sommes 24 à bord : deux Israéliens, trois Anglais, trois Italiennes, deux Irlandais, cinq Allemands, une Chilienne, une Brésilienne, quatre Français (dont moi), et trois membres d’équipage.

Après une expérience unique sur un yacht en Californie où j’avais quand même eu secrètement le mal de mer, j’étais plutôt anxieuse de passer deux jours et deux nuits en mer sur un catamaran. Mais après mes sorties en bateau en Polynésie et mon baptême de plongée sur la Grande Barrière de Corail, je suis visiblement devenue hermétique à toute envie soudaine de vomissement par dessus bord. Ainsi commencera un petit week-end tout à fait idyllique, rythmé par sessions de bronzage à bord, sessions de snorkeling au milieu des coraux, sessions de plongée (payantes, ah tiens, ça faisait longtemps), session plage sur la merveilleuse Whitehaven Beach, session apéro face au coucher du soleil… Le temps passe vite, on parle anglais, espagnol, français et on tente l’allemand, les paysages sont merveilleux, on se sent coupés du monde et ça fait du bien, bref, on m’avait dit que la « Withehaven Beach » était surtout à ne louper sous aucun prétexte, je comprends désormais pourquoi. Mais il me semble important de préciser que ce qui renforce évidemment la magie de ces paysages, c’est de les observer depuis le voilier. Là encore, ça a un coût, mais compte tenu de cette expérience unique qui m’a tout bonnement enchantée, je ne parlerai pas de ce trou dans le budget. Et même si cette activité fut 100% touristique, avec des membres d’équipages se prenant pour de véritable G.O. du Club Med, je dois dire que j’y ai adhéré, pour une fois, sans broncher.

Croisière dans les Whitsunday Islands, Queensland (Australie)Croisière dans les Whitsunday Islands, Queensland (Australie)

Durant deux jours en mer, L’Allemande boude et nous parle à peine. Elle passe plus de temps dans la cabine à jouer à Candy Crush, que sur le pont avec tout le monde. À partir de ce jour-là, j’ai décidé d’arrêter de faire des efforts. Je fais part de cette grande décision à La Chilienne, qui semble elle aussi excédée par ce comportement enfantin. L’Allemande a tout de même plus de 30 ans.

Brisbane en solo

Après Airlie Beach et ce séjour mémorable en mer dans les Whitsunday Islands, nous reprenons un bus Greyhound et continuons notre route vers le sud, toujours le long de la côte. La Chilienne et L’Allemande descendent avant moi, elles veulent faire un tour sur Fraser Island. Je décide pour ma part de continuer vers Brisbane, j’ai grand besoin de travailler sur mes vidéos, je suis terriblement en retard.

L’hostel à Brisbane est immense et tout neuf. C’est un véritable plaisir d’y séjourner ; c’est reposant de se sentir presque comme à la maison, avec des douches qui marchent correctement, des espaces de rangement dans les dortoirs, un ménage fait régulièrement, une salle commune agréable avec des prises de courant pour pouvoir travailler, et une cuisine gigantesque avec suffisamment de vaisselle et d’ustensiles pour que tout le monde puisse cuisiner. Je profiterai de cette toute nouvelle solitude pour me concentrer sur mes vidéos.

Je suis aussi conviée à un dîner dans un restaurant français, par Marcel Poualion, président de l’Union Française des Français du Queensland, dont je ferai une interview par la suite. Il y a une vingtaine de Français vivant à Brisbane qui ont répondu à l’appel, j’expose mon projet vidéo, on dîne un excellent couscous, et je rencontre quelques personnes réellement adorables. Il y a Peggy et Alban, qui m’inviteront à me joindre à eux quelques jours plus tard à un pique-nique sur la Gold Coast. C’est d’ailleurs lors de ce pique-nique que je ferai une interview de Peggy, habituée de l’expatriation avec son mari et ses enfants. Au cours du dîner, je rencontre aussi Claude Tranchant, une dame incroyable qui a écrit un livre contant son expérience de 100 jours et 2500 kilomètres, seule, à 64 ans, à marcher sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Nous nous reverrons par la suite pour boire un café, et pour que je lui achète son livre, écrit en anglais puisqu’elle vit en Australie depuis de nombreuses années. Je retrouve également un couple de Marocains rencontrés dans un bus. Ils font aussi un tour du monde mais voyagent dans le sens inverse au mien. Nous passons une journée ensemble, nous promenons dans le Botanic Garden et à South Bank, optons pour un déjeuner mexicain et refaisons le monde quelques heures. Ils m’expliquent qu’à leur retour de voyage, ils souhaitent quitter Paris (où ils étaient installés depuis de nombreuses années) pour retrouver leur Maroc natal. Je constate que nous sommes nombreux à souhaiter un véritable changement pour « l’après », dès lors que nous prenons la décision de partir en voyage.

Brisbane, Queensland (Australie)Brisbane, Queensland (Australie)

La Chilienne et L’Allemande débarquent à l’hostel après un séjour visiblement moyen sur Fraser Island. L’Allemande est de plus en plus exécrable. Je tiens ma promesse en ne faisant plus aucun effort, c’est tout juste si l’on se dit bonjour le matin. Elles sont dans un autre dortoir et c’est sans doute mieux comme ça. Un matin, je propose une virée au Lone Pine Koala Sanctuary, un zoo plutôt connu dans les environs de Brisbane. Il y a, comme son nom l’indique, des koalas, mais pas que. On y rencontre également des kangourous et un grand nombre d’autres animaux. L’Allemande refuse pour une raison inconnue, sans doute le prix de l’entrée et le prix du ticket de bus. Je ne comprends réellement pas pourquoi elle voyage. La Chilienne est enchantée par l’idée. Nous passons une journée plutôt agréable, au cours de laquelle je découvrirai que je n’aime pas trop les kangourous. Ils me mettent mal à l’aise, surtout les gros. Mais je m’achèterai un koala en peluche qui me suivra jusqu’à la fin de mon voyage, comme par besoin de compenser la solitude.

À l’hostel, sont régulièrement organisées des activités, comme des apéros ou des barbecues, afin que les voyageurs se rencontrent. Ce sera notamment l’occasion pour moi de découvrir la viande de kangourou dont on m’a tant parlé. Au final, je suis bien déçue, c’est hyper ferme, à moins que le préposé au barbecue ait tout fait cramer, ce qui pourrait être tout à fait probable. Côté ambiance, ce n’est pas vraiment ça non plus. Les backpackers allemands de 18-20 ans ayant l’air d’arriver en masse par avions entiers affrétés spécialement d’Hambourg viennent quelque peu gâcher le folklore australien. Au total, j’aurais passé une semaine à Brisbane pour me reposer, travailler sur mes vidéos, mais aussi pour rencontrer quelques Français vivant sur place et faire des interviews, pour visiter un zoo immense et voir des bébés kangourous dans la poche de leur mère, pour faire un pique-nique face aux buildings de Surfers Paradise, pour visiter l’unique église gothique du monde dont la construction s’est terminée au 21ème siècle, et pour faire un tour sur la Brisbane River à l’heure du coucher du soleil. Il est bientôt l’heure de prendre mon bus Greyhound ; la perspective que ce soit le dernier me met en joie.

Sydney, cinquième et dernière semaine australienne

Comme à chaque fois que je reste plus de deux ou trois nuits quelque part, je n’ai plus envie d’en partir, heureuse d’avoir pu me recréer des repères quelque part. Car les repères, les petites habitudes, c’est ce qui me manque le plus durant ce voyage. Je découvrirai à la fin qu’au final, ce « confort » n’est pas ce qui nous rend le plus heureux. En revanche, c’est sans doute ce à quoi on est le plus habitué, et ce dont c’est le plus dur de se détacher. Je n’étais donc pas contente de quitter Brisbane et de devoir me réhabituer à une autre ville, après avoir réussi à me sentir bien dans celle-ci. Mais après les 16 heures de route, lorsque notre bus est passé sur le Harbour Bridge avec vue directe sur l’Opéra de Sydney en arrivant dans la ville, j’ai recommencé à sourire.

Pour le trajet, j’étais avec La Chilienne, mais cette fois-ci, L’Allemande n’était pas du voyage. Elle avait décidé de se rendre à Sydney plus tard. Je sentais que c’était la fin de l’amitié allemano-chilienne également. Pendant quelques instants, j’ai ressenti une once de culpabilité, j’ai eu l’impression d’avoir mis un peu le bordel entre mes deux anciennes compagnes de voyage. Mais La Chilienne m’a rassuré en me confiant qu’elle n’aurait pas tenu le coup, et qu’elle était bien contente de m’avoir rencontrée. C’est rassurées que nous sommes allées nous installer dans notre nouvel hostel. Malgré cette arrivée triomphale, j’ai mis quelques jours à comprendre ce que les gens pouvaient trouver à Sydney. On me parlait en permanence de cette « qualité de vie », à laquelle on collait sans arrêt tout un tas de qualificatifs (« exceptionnelle », « incroyable », etc). Je ne comprenais pas où était cette qualité de vie dans un centre-ville body buildingé, entre les artères bondées de voitures et l’agitation stressante de n’importe quelle grande ville. Et ce n’était pas faute d’avoir arpenté le centre de Sydney en long en large et en travers ; de The Rocks à Surry Hills, en passant par Hyde Park, Darling Harbour et les visites inloupables comme celle de l’Opéra, du Sea Life Sydney Aquarium ou de la Sydney Tour. Je trouve ça chouette, mais je ne comprends pas tout cet engouement surnaturel pour Sydney.

J’ai compris le jour où je suis allée à Bondi. Bondi est un quartier de Sydney plutôt excentré où on trouve la mer, les surfers, un tas de petits cafés bio/bobo, des paysages magnifiques avec vue sur « la city » (comprendre « les buildings de Sydney »). C’est plus familial, plus tranquille, plus vert, plus mieux quoi. J’ai profité de ma semaine à Sydney pour terminer mes interviews australiennes. Juliette et Guillaume, sans se concerter car ils ne se connaissent pas, me vanteront chacun à leur tour les mérites de Sydney ; Juliette, notamment pour son travail et l’ouverture d’esprit des Australiens dans son domaine (l’audiovisuel), Guillaume pour son cadre de vie (il fait du surf tous les matins avant d’aller travailler) et pour les possibilités existantes en matière d’entreprenariat, comparaison faite avec Paris. Ils finiraient presque par me convaincre…

Bondi, Sydney (Australie)Bondi, Sydney (Australie)

Tu vois Journal, j’ai approuvé quelques avantages à la vie en Australie, j’ai reconnu la beauté des paysages, en particulier sur Magnetic Island ou durant notre croisière dans les Whitsunday. J’ai apprécié pouvoir laver mon linge dans des machines à laver (dans quasiment tous les hostels que l’on fréquentait) moyennant quelques dollars, et j’ai vraiment aimé ne pas avoir envie de vomir systématiquement dans les bus, profitant des routes larges, plates et droites, pour m’endormir paisiblement comme un bébé. Mais je reste, quoi qu’il en soit, profondément mitigée, partagée entre ce tourisme de masse et cette destination 100% backpackers qui ne me sied guère, et l’impression qu’il existe dans ce pays une nature super-préservée d’une richesse incroyable. Malheureusement, j’ai la sensation de ne l’avoir seulement qu’entre-aperçue, ce qui me laisse un arrière-goût de frustration que j’ai du mal à assumer. Résolution : revenir et voyager en van dans le centre, le sud, la côte ouest et même le nord. Bref, revenir. Bref, éviter cette fois la Côte Est.

Au 147ème jour de mon voyage, je dis au revoir à La Chilienne avec qui j’ai partagé près de cinq semaines de voyage. Une amitié est née, je ne sais pas si je la reverrai un jour même si nous nous promettons que si, comme toujours.
Sans grande tristesse, je quitte Sydney et me rends à l’aéroport pour prendre mon vol pour Jakarta. Et visiblement, en Australie, je serai déçue jusqu’au bout ;
Hôtesse au guichet : « Il me faut une preuve de votre sortie du territoire indonésien. »
Moi : « Mais je ne suis même pas encore rentrée ! »
Hôtesse au guichet : « Oui mais c’est comme ça. »
– Par chance, j’avais acheté mon billet Jakarta-Bangkok la veille – 
Moi : « J’en ai un mais je ne l’ai pas imprimé. Je l’ai dans ma boîte e-mail, regardez sur mon iPhone… »
Hôtesse au guichet : « Ah non, il faut que vous l’imprimiez. Allez au bureau là-bas. »
Je me rends au « bureau là-bas », où une impression coûte $10. Mais je n’ai visiblement pas le choix. Je dépense mes quelques derniers dollars australiens, qui auraient dû me servir à manger. Et je quitte définitivement la terre australienne pour rentrer, pour la première fois de ma vie, en Asie.

To be continued…

Toutes les photos d'Australie

Par Anne Sellès, le 4 septembre 2013 (mise à jour 23 janvier 2018)

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