Bolivie : braver manifestations et blocages de routes

Bolivie : braver manifestations et blocages de routes

Cher Journal,

Après 4 jours en dépendance totale dans le Sur Lípez, il était grand temps de voler à nouveau de nos propres ailes à travers le reste du pays. Mais c’était sans compter l’aspect TRES revendicateur de la personnalité de nos amis boliviens, adeptes des manifestations, grèves et blocages de routes en tous genres. Parce que c’est vrai, après tout, faire chier nos compatriotes sur les routes du pays, quoi de mieux pour se faire entendre ? Faites ça en France, ça donne une guerre civile. En Bolivie, les automobilistes bloqués compatissent en tentant de comprendre les revendications des bloqueurs. Bref, belle leçon de fraternité mine de rien, même si ça reste profondément incompréhensible pour un touriste européen lambda, pressé, stressé et désireux de profiter de ses vacances sans encombre. Sauf que les encombres, Journal, ça fait partie de la Bolivie.

Uyuni-Potosí en bus : RAS, si ce n’est le petit sac de vomi

Nous avons donc passé la nuit qui a suivi notre périple de 4 jours dans le Sur Lípez à Uyuni. Au réveil, nous filons à la gare qui n’est pas une gare, mais une rue avec plusieurs petites agences et de nombreux bus mal garés en double file. Aujourd’hui, le billet ne coûte que 25 bolivianos, soit 5 de moins que le prix annoncé la veille, au même guichet, pour le même bus, à la même heure. On commence à découvrir que les prix fixes et affichés, c’est un concept très européen. Pas peu fière de cette économie substantielle d’environ 50 centimes, je file acheter un paquet de gâteau à une vieille dame en face. Elle m’en réclame 15. C’est plus de la moitié de mon ticket de bus, je sais pertinent qu’elle m’arnaque, mais mon côté Mère Teresa me convainc de lâcher l’affaire. Vais-je vraiment négocier pour quelques centimes qui ne représentent rien pour moi mais tant pour cette vieille dame (qui travaille toujours alors qu’elle a environ 75 ans au passage) ? Question existentielle du voyageur. Ou en tous cas, question existentielle de moi-même. Comme les prix fixes et affichés, les horaires de bus respectés, ça n’existe pas précisément ici. Demander à la dame du guichet quand va arriver le bus lorsqu’il a déjà 1h de retard, on trouverait ça bien normal et jugerions d’ailleurs ce retard tout bonnement scandaleux en France. En Bolivie, c’est l’inverse, il semblerait que ce soit la dame du guichet qui trouve notre question (un peu redondante, je lui accorde volontiers) déplacée et très pénible. Tous les Boliviens attendant le même bus que nous ne semblent pas agacés le moins du monde, seul un petit couple de Suisses s’agite un peu en regardant dans tous les sens ; horloge, guichet, extérieur, nous. Puis ils nous lancent : « Mais vous savez où est le bus ? ». Lorsqu’il arrive enfin, je m’installe au premier rang pour bien voir la route, derrière le chauffeur, car je sais que ça va tourner, chéri. C’est une fois que chacun est bien installé et qu’il n’y a plus aucune autre place libre dans le bus, que je découvre le petit sachet de vomi du voyageur précédent, accroché au fil du rideau, à quelques centimètres de moi. Je ne le quitterai pas des yeux durant les 4 heures de voyages jusqu’à Potosí. A force de le fixer, j’en arrive même à me demander ce qu’avait mangé le propriétaire pour obtenir une couleur pareille. Je l’oublie un peu dès notre entrée dans Potosí ; la ville ressemble à un immense bidonville. La gare semble être très excentrée et nous décidons de ne pas jouer la carte de la marche à pied avec nos sacs, comme nous avions l’habitude de le faire en Argentine. Nous partageons un taxi avec le couple de Suisses. Bonne surprise, le centre est mignon, il a conservé son architecture coloniale et ses couleurs caractéristiques. Mais s’y promener est vite éreintant, nous sommes à plus de 4000 mètres d’altitude. Nous apprenons d’ailleurs que Potosí est la ville de plus de 100.000 habitants la plus haute du monde ; ça me plaît, j’aime bien les records.

Rue de Potosí (Bolivie)

Rue de Potosí

Rue de Potosí et vue sur la montagne (Bolivie)

Rue de Potosí et vue sur la montagne

On découvre que l’activité préférée des touristes ici, c’est d’aller visiter la mine d’argent du Cerro Rico. Nous regardons ce que proposent les agences et voyons des photos de touristes « déguisés » en mineurs et de vrais mineurs pas déguisés du tout, qui y travaillent comme des acharnés et y meurent souvent, pour un salaire misérable. Cousin G. et moi décidons de ne pas y aller. Nous passerons une journée plutôt détente à l’hostel à faire les choses que les gens restés en France oublient que l’on a à faire, comme envoyer des nouvelles aux familles, trier nos photos, les poster sur les réseaux sociaux car nous sommes des gens 2.0, puis faire notre petite lessive dans le lavabo de la salle de bain, trouver toutes les combines possibles pour étendre le linge, et au final, se rendre compte que l’on y passe la moitié de la journée. Nous trouvons un resto tout vide pour déjeuner, le serveur-cuisto se sent visiblement bien seul et décide de venir taper la discut’. Nous apprenons qu’il est espagnol, de San Sebastián. La suite, on ne l’a pas bien comprise. Il parle vite et beaucoup, on a du mal à en placer une. Puis arrive son patron, un homme plus âgé, en bleu de travail et avec du plâtre sur la figure et sur les mains. Pendant plus de 2 heures, nous discutons de tourisme et de politique. Nous comprenons que le président actuel, Evo Morales, n’est pas franchement aimé de tous, et qu’ils auraient surtout revendiqué ses origines aymaras pour obtenir les votes des électeurs indigènes. Evidemment, on met de l’eau dans notre vin (même si nous buvons du Sprite), mais cela nous donne envie de nous pencher davantage sur la question.

Potosí-Sucre : Non.

A notre retour à l’hôtel, on apprend que les blocages de route reprennent le lendemain, on nous conseille donc de nous lever à l’aube pour ne pas se retrouver coincés à Potosí. Nous écoutons ces conseils avec attention et mettons notre réveil à 5h. Malgré ça, on apprend une fois à la gare qu’aucun bus ne se rend à Sucre car les routes sont déjà bloquées. Il n’est pas encore 6h du matin, je n’ai pas bu mon café et il faut cependant prendre une décision : retourner dans le centre de Potosí (qui est donc à Bab El Oued par rapport à la gare) ou choisir une autre destination. Dans cette immense gare qui résonne, nous entendons les vendeurs des guichets de toutes les compagnies crier des Oruroruroooo pour Oruro ou des Uyuni-Uyuni pour Uyuni, mais comme l’idée de retourner en arrière ne nous emballe que moyennement, nous opterons pour Oruro, même si nous ne savons absolument pas où c’est. 5h30 de bus plus tard, nous sommes à Oruro, ville pas touristique pour un sou. Les gens ont l’air de nous regarder d’un drôle d’oeil. Ici que des Cholitas ; très peu, voire pas de femmes en habit occidental. Car il faut savoir qu’en Bolivie, y compris dans les grandes villes, on croise encore (et c’est tant mieux) beaucoup de femmes en tenue traditionnelle, on les appelle les Cholas ou les Cholitas. Et si tenue traditionnelle il y a, c’est alors la totale : le grand châle et ses longues franges, la jupe à plis et ses millions de jupons en-dessous, le fameux chapeau melon sur la tête, et côté coiffure, ces 2 tresses si caractéristiques tombant jusqu’au milieu du dos, agrémentées de petits pompons en laine. Le must have, c’est l’aguayo, ce tissu typiquement bolivien à rayures, aux couleurs assez criardes, qui sert de porte-bébé, sac de courses, fourre-tout, sac à main, et toujours porté dans le dos. D’ailleurs, à propos du porte-bébé, j’en ai vu une un jour charger son bébé sur son dos… J’ai malheureusement poussé un cri car la technique est si étrange que l’on a l’impression qu’elle prépare, avec l’aguyao comme une catapulte, un lancer de bébé de qualité. Technique brillante mais terriblement flippante la première fois. En fait, ce qui est hyper plaisant ici, c’est que l’on est vraiment au carrefour de 2 mondes. On sent le gap entre la tradition, l’ancestral, l’histoire, et la modernité, l’occidental, le contemporain. Dans les villes, les jeunes sont à la mode américaine et les filles portent parfois des tenues moulantes et provocantes. On se demande seulement à quel moment se passe le changement ou si on peut dite « la transition » dans les familles. Je parle évidemment des villes, encore une fois, à la campagne, la question de la modernité ne se pose même pas.

Cholitas sans chapeaux melons

Cholitas sans chapeaux melons (Bolivie)

Cholita et chapeau melon (Bolivie)

Cholita et chapeau melon

Aller à Sucre : « Même joueur joue encore ! »

Mais Journal, revenons-en à nos moutons. La ville ne me plaît pas du tout, et pour la première fois depuis le début de mon voyage (ça fait déjà plus d’1 mois) je me sens vraiment très mal à l’aise ici. Il paraît pourtant que durant le carnaval annuel – qui n’est autre que l’un des événements culturels les plus importants de Bolivie – la ville est remplie de touristes et que l’ambiance y est formidable. Il a même été inscrit par l’UNESCO en 2008 sur la « liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». Le nom est très pompeux, mais ça veut dire que c’est super. Seulement, nous y sommes hors carnaval, et c’est l’angoisse. Nous ferons malgré tout un grand tour dans la ville, notamment jusqu’à cette immense statue de la Vierge, la Virgen del Socavón, perchée en haut d’une colline. Il aura d’ailleurs fallu monter les marches et ce ne fut pas une mince affaire ; nous sommes toujours à 3700 mètres d’altitude. Et moi, j’ai toujours de l’asthme.

Très grande statue de Vierge Marie, Oruro (Bolivie)

Très grande statue de Vierge Marie, Oruro

Vue sur Oruro depuis la colline à la statue (Bolivie)

Vue sur Oruro depuis la colline à la statue

Je précise au Cousin G. que j’ai vraiment très envie de me barrer dès le lendemain matin. Nous allons alors prendre la température à la gare, histoire d’être sûrs que les blocages ne nous obligeront pas à rester à Oruro jusqu’à ce que mort s’en suive. A la gare, on nous envoie de guichet en guichet, certains parlent d’une amplification du mouvement de grèves et blocages dès le lendemain matin, d’autres disent que des départs sont possibles mais qu’ils « ne savent pas », phrase entendue environ 5639 fois ce soir-là : « Oui mais non. Je ne sais pas. Peut-être, il faut essayer », nous dira-t-on inlassablement. Tout cela dure environ 1h30, on est au bord du craquage. Mais un guichet nous apparaît en sauveur en nous annonçant qu’un départ est possible environ tout de suite, que demain ce sera trop tard. Nous n’hésitons pas longtemps, nous achetons nos billets en décidant de croire cette dame sur parole. A l’hôtel, évidemment, ils refusent de nous rembourser la nuit durant laquelle nous n’occuperons pas les lieux. Même pour négocier la moitié (car on a laissé nos sacs dans la chambre toute la journée), c’est un non ferme et catégorique. Je souhaite à ce monsieur qu’il attrape une vilaine diarrhée et nous filons prendre notre bus, direction Sucre. A la gare, on dirait que c’est la guerre. Les gens se bousculent sur les quais, entre les bus, trimballant des paquets énormes. On dirait que tout le monde déménage, certains se retrouvent coincés entre un paquet et la vitre d’un bus, ça me rappelle une scène de Titanic ; tu sais Journal, au moment du naufrage où la plupart des gens n’en a plus rien à foutre de personne et où la moitié se retrouve à la flotte au lieu d’atterrir dans les canaux de sauvetage. Là c’est pareil, chacun veut mettre son paquet énorme dans la soute du bus, sauf que les gars, il n’y aura pas assez de place. Nous nous installons. Derrière nous, une dame avec son bébé qui a l’air d’être né il y a 3 heures, puis rentre une autre dame avec une énorme cape léopard et des chiots minuscules dans les bras… Je me dis que les 8 heures de trajet nocturne risquent d’être très longues. Et à cet instant précis, quelqu’un lança la musique de son téléphone. A fond. Et ça n’a l’air de déranger absolument personne. Comme d’habitude, la nuit dans le bus n’est pas la meilleure que l’on ait passée depuis notre naissance, et ce jour-là, nous serons réveillés à 6h du matin par un espèce de mouvement de foule peu habituel pour un bus. Autour de nous, tout le monde se lève et se prépare pour descendre, comme si nous étions arrivés à destination. Je regarde à l’extérieur et constate qu’en fait je ne vois rien, il fait tout noir, pas un seul éclairage. Je demande à mon voisin de devant ce qu’il se passe, il répond simplement que nous devons descendre, et là, nous regardons ébahis les Boliviens récupérer leurs affaires dans la soute et se mettre en route, chargés comme des ânes, à pied, direction le seul endroit qui semblent avoir des éclairages au loin et qui est vraisemblablement la ville de Sucre. Mais personne ne râle. Des Cholitas de 75 ans trimballent des sacs énormes, parfois des gens plus jeunes viennent les aider, parfois pas. Cousin G. et moi entendons que nous sommes à 2h de marche de la ville, j’ai subitement envie de pleurer. On ne comprend toujours pas ce qu’il se passe, les gens ne communiquent pas vraiment mais s’exécutent simplement. Après quelques minutes sous le poids de nos sacs à dos, nous voyons un immense feu de camp au loin, des grosses pierres et des troncs d’arbre bloquant la route, on devine des Boliviens assis un peu partout et… des taxis ! J’ai l’impression d’être une rescapée d’une île déserte qui atteint enfin le continent, sensation étrange et pas du tout excessive. Nous comprenons qu’il s’agit-là du blocage d’entrée vers Sucre, et laissons les taxis nous sauter dessus pour nous amener en centre-ville et précisément à la gare des bus qui est totalement déserte. Il y a un bureau d’accueil, une dame seule et sa fille qui dort parterre. Je lui parle d’un hostel repéré la veille sur Internet, il est très tôt, on ne sait pas s’il pourra nous accueillir à cette heure-là, mais nous décidons de tester. Elle nous amène alors à un monsieur, qui n’est pas un taxi officiel mais qui est garé dans l’arrière-cour de la gare. Nous partons avec lui, pas vraiment inquiets mais pas non plus très rassurés. Ce monsieur s’avère gentil, souriant, curieux, et il nous félicite presque, amusé, d’être arrivés à Sucre : « C’est très compliqué en ce moment sur les routes, vous n’avez pas de chance. Sucre est souvent bloquée parce que c’est la capitale de la Bolivie, vous savez… ». Le « vous savez » en fin de phrase n’était pas du tout une question, parce que pour lui, il n’y a pas de débat, Sucre EST la capitale de la Bolivie. Mais j’ai tout de même répondu à sa non-question par un : « Ah non, on ne savait pas ! Ce n’est pas La Paz la capitale de la Bolivie ? ». Petit coup d’oeil rapide et pas gentil du chauffeur dans le rétroviseur. Il répond plutôt sèchement que Sucre est la capitale constitutionnelle du pays, et que La Paz, seulement la capitale administrative. Ca sent la vilaine gué-guerre et les bonnes vieilles rivalités qui expliqueraient les profondes tensions ressenties au sein de l’Etat plurinational de Bolivie. On comprend bien que tout est lié. Le fait que le pouvoir de décision soit situé à La Paz, coeur du berceau amérindien, n’est pas sans rappeler l’élection d’Evo Morales, dont je te parlais plus haut, Journal. Parce que Sucre, « la ville blanche », porte, elle, l’emprunte espagnole, de part son incroyable architecture coloniale et son nombre important d’églises éparpillées dans la ville. D’ailleurs, il semblerait que les habitants de Sucre ne soient pas peu fiers de leur ville, de son histoire et de son passé colonial. La ville est belle, propre, bien entretenue, et désormais classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Le calme des rues de Sucre (Bolivie)

Le calme des rues de Sucre

Sucre, la Ville Blanche (Bolivie)

Sucre, la Ville Blanche

Universidad Andina Simon Bolivar, Sucre (Bolivie)

Universidad Andina Simon Bolivar, Sucre

Avec le Cousin G., on est tombés sous le charme de cette ville reposante. Son Mercado Central, ses étales et ses jus de fruits frais, son petit parc Bolivar où viennent se promener amoureux et vieilles personnes esseulées, le quartier de la Recoleta, ses petites rues pavées et sa colline dominant la ville, sa place centrale (Plaza 25 de Mayo) et sa splendide cathédrale, théâtre et témoins de l’agitation du centre-ville… On décide de se poser 5 jours pleins à Sucre, fatigués des bus et blocages de route, amoureux transis de la blancheur de ville, lassés de défaire et de refaire nos sacs, mais aussi car nous sommes tombés sur un hostel super, le premier vrai petit havre de paix depuis que nous sommes arrivés en Bolivie. Nous recroisons par hasard la famille de Français rencontrés dans le Sur Lípez, Philippe, Dessi et leurs 2 filles. Eux aussi se sentent bien à Sucre, nous partageons un super dîner avant que nos routes ne se séparent une nouvelle fois… Jusqu’à la prochaine fois, qui sera le lendemain au terminal de bus ! Nous nous y sommes rendus avec Cousin G. le matin, afin d’y acheter nos billets pour le soir, un peu flippés de nous retrouver encore coincés par un blocage. Nous décidons de voyager avec la même compagnie que notre petite famille de Français jusqu’à Cochabamba.

Le Mercado Central de Sucre (Bolivie)

Le Mercado Central de Sucre

Quartier de la Recoleta, Sucre (Bolivie)

Quartier de la Recoleta, Sucre

Sucre-Cochabamba : aucun problème… ou presque !

Après une dernière journée agréable sous les murs blancs éblouissant de l’ensoleillée ville de Sucre, nous retrouvons les Français à la gare, parés pour un énième trajet en bus de nuit. C’est la première fois que nous partageons un bout de route avec d’autres personnes, hormis notre couple d’argentin dans le NOA, Karin et Osvaldo. Ils nous parlent de leurs visites à Sucre, les musées que nous avons loupés, les petits restos qu’ils ont essayés… Nous, on a mangé 3 fois au même endroit, le Pueblo Chico sur l’un des pans de la Plaza 25 de Mayo, parce que l’on a bien apprécié leur sangria, les mojitos en happy hour et leurs pipocas de pollo, dont Cousin G. ne s’est pas lassé. On prend d’ailleurs conscience que plus globalement, on a fait que manger durant ces 5 jours, en évoquant l’énorme glace engloutie l’après-midi même. Nous racontons à nos compagnons de route que dans ce glacier, nous avons rencontré le patron, un belge marié à une Bolivienne. Il nous a parlé des difficultés de la vie en Bolivie et des difficultés de gérer une affaire dans ce pays : « Ici, les employés peuvent décider de ne plus venir travailler du jour au lendemain, et c’est super fréquent ». J’arrête de parler pour essayer de regarder droit devant moi, la route est mauvaise et je commence à sentir que les pipocas de pollo ne tiennent plus en place dans mon estomac. Dessi me donne des feuilles de coca à mâcher, en me certifiant que pour elle, ça marche. J’ai l’affreuse impression de bouffer du laurier, mais je m’exécute face aux menaces de Cousin G. qui ne tient pas à ce que je lui vomisse dessus… Difficile de dire si c’est psychologique ou si ça marche vraiment, mais quelques heures après, je me sens réellement mieux, tandis que les virages continuent. Histoire de t’expliquer, Journal, les locaux mâchent des feuilles de coca à longueur de journée. La coca est une plante d’Amérique du Sud aux utilisations rituelles et médicinales super importantes dans la culture andine depuis près de 5000 ans. Il paraît que la feuille de coca a des vertus magiques ; notamment contre le mal des montagnes et des transports (et c’est bien là que ça nous intéresse dans mon cas), parmi ses 14 principes actifs dénombrés. Tu n’es pas sans savoir, Journal, que la cocaïne est aussi extraite de la feuille de coca. Mais ça, c’est mal. En plein milieu de la nuit, une vitre du bus explose. Les chauffeurs n’a pas l’air paniqués, nous continuerons la route comme ça, avec ce courant d’air géant glaçant tout le monde. Je me demande très sérieusement si en Bolivie, on parviendra à passer un trajet en bus sans sachet de vomi, blocage de route, panne, explosion de vitre… Mais sans ça, Journal, je n’aurais rien à te raconter, n’est-ce pas ? Nous arrivons à Cochabamba à 4h du matin, horaire tout à fait normal pour débarquer dans une nouvelle ville, c’est bien connu… Cette ironie subite souligne uniquement mon mécontentement, car l’agence qui nous avait vendu les billets de bus nous avait bien précisé que nous ne serions pas à Cochabamba avant 7h du matin. Nous avions insisté, sinon nous aurions pris un bus plus tard. Bref, nous voilà dans la gare dont il n’est pas recommandé de sortir avant l’aube, « à moins que vous ayez envie de vous faire voler vos affaires », nous dit la dame du point info de la gare. Nous attendons que le temps passe, tant bien que mal, ne perdant pas des yeux ces quelques personnes visiblement plutôt mal intentionnées, fixant nos sacs et autres effets personnels avec une conviction déconcertante. Le soleil semble s’être levé mais nous attendons un horaire plus décent avant de nous rendre à l’hostel et de recevoir l’accueil le plus mou de toute la Bolivie. La dame, visiblement pas aussi pressée que nous que l’on pose nos affaires, commence par nous tendre une clé en nous indiquant vaguement la direction à prendre pour atteindre la chambre. Nous ouvrons la porte et découvrons une chambre absolument pas faite, en bordel et extrêmement sale de surcroît. A notre retour, elle n’a pas l’air étonnée, je me demande alors si c’est un rite initiatique propre à Cochabamba. Cet hostel du diable n’en finira pas de me surprendre, en particulier lorsque je m’électrocuterai dans la douche, tentant de changer la direction improbable du pommeau de douche pour qu’il me mouille moi, et non le mur voisin. A noter en parallèle que la lumière s’éteint toute seule pour une raison que j’ignore et dont je me fous car je ne suis pas du tout électricienne. Nous nous rendons à l’Office du Tourisme pour en apprendre davantage sur la ville et accessoirement savoir quoi visiter, car je ne crois pas te l’avoir dit, Journal, je n’ai aucun guide papier avec moi pendant ce voyage. Etonnamment, à l’Office du Tourisme, on nous dit qu’il n’y a pas grand chose à voir à Cochabamba. Aveu original. Seul le « Cristo de la Concordia« , cette géante statue de Jésus les bras tendus, attire les visiteurs. Nous décidons alors de nous y rendre, d’autant plus qu’elle est la plus grande statue du Christ au monde, devant celle de Rio au Brésil. Petit rire machiavélique, nous sommes donc content de pouvoir ajouter ce nouveau record à notre palmarès.

Le Cristo de la Concordia à Cochabamba (Bolivie)

Le Cristo de la Concordia à Cochabamba

Cochabamba-La Paz : l’accalmie

Nous n’avons pas tenu à nous éterniser à Cochabamba. Sans trop le prévoir, nous atterrissons à la gare un beau matin du mois de mai, où nous avons été accueillis par une horde de Boliviens cherchant à remplir leur bus au départ imminent. L’une m’attrape le bras en criant « LA PAZ ! LA PAZ ! » … Euh, oui Madame, La Paz. Nous voilà alors, courant dans la gare avec nos sacs à dos pour tenter de la suivre. Elle nous demande nos noms pour créer nos billets de bus. Je souhaite quand même connaître le prix, elle me répond : « 20 bolivianos, muy buen precio amiga! ». Effectivement, muy buen precio, ça fait 2,20€ en catégorie « cama » (la meilleure, avec les sièges larges qui s’inclinent presque à 180°). Tout ça pour 8h de trajet, on n’aurait pas pu trouver moins cher. Ca correspondrait à la dernière démarque des soldes chez nous, on a plutôt été chanceux sur ce coup-là. L’arrivée à La Paz est tout à fait impressionnante. On se demande comment les mecs ont pu avoir l’idée de créer une ville ici, au milieu de la montagne. Entre les petites maisons accrochées à flanc de montagne, et les buildings jaillissant de la vallée, on a du mal à rester la bouche fermée face à ce spectacle assez stupéfiant. J’ai comme l’impression que je vais aimer cette ville. Sans tenir un discours néo-hippie lourd et inutile, j’aime les ondes qui se dégagent des rues blindées de la ville, atmosphère vibrant où se mélangent Cholitas, hommes d’affaires, écoliers en uniformes et touristes désemparés. Notre hostel n’est pas très loin de la gare, c’est un vieux bâtiment, immense. Nous élisons domicile dans un dortoir gigantesque de 14 lits où il fait froid. C’est mal isolé, les portes fenêtres donnant sur la bruyante avenue ferment mal. Le parquet craquent, l’escalier est vieux, et de tout en haut, si on monte par l’extérieur, on peut avoir une vue incroyable sur la ville.

Notre hostel à La Paz (Bolivie)

Notre hostel à La Paz

Vue sur La Paz depuis la colline derrière l'hostel (Bolivie)

Vue sur La Paz depuis la colline derrière l’hostel

On part en vadrouille à la découverte de La Paz. Je suis bien contente de découvrir enfin cette ville dont j’ai tant entendu parler dans mon enfance. Mes grands-parents y sont venus plusieurs fois pour rendre visite à de la famille qui vivait là déjà à l’époque, et dont une cousine vit toujours, depuis près de 20 ans maintenant. Nous rencontrons Florian, un Suisse-allemand en voyage en Amérique du Sud, qui nous propose d’aller jeter un oeil au marché le plus haut du monde et le plus grand d’Amérique du Sud : le Mercado 16 de Julio. Voilà qui nous rend heureux, 2 records en 1. Il faut nous dire, nous sommes dans la capitale la plus haute du monde, Journal (4200 mètres d’altitude) ! Waou. Tous ces records gratos, comme ça, en l’espace de 4 secondes ! Pour s’y rendre, c’est une autre paire de manches. Nous devons attraper un mini-bus, de ceux qui roulent comme des hystériques dans toute la ville, la portière ouverte en hurlant le nom d’une destination que seuls les locaux peuvent comprendre. Nous devons faire 3 changements, si bien que je me demande si on ne s’est pas plantés dans nos calculs d’itinéraires. Mais nous finissons par y arriver. Le marché est absolument inloupable, avec ces 30 rues de large et 30 rues de long. En se promenant dans les dédales, on découvre des stands totalement improbables, de la plus petite pièce détachée de voiture à la voiture entière, en passant par des petits cochons, des vêtements, des produits d’entretien, des maïs grillés, des instruments de musique, des jouets pour les enfants, des chaussures, des fruits et des légumes, des produits de beauté et du maquillage, des contrefaçons de marques de fringues techniques et de sport, sans compter tous les petits restaurants aux odeurs absolument démentes, et les Cholitas qui proposent des jus de fruits aussi improbables que goûteux. Profondément amoureuse des marchés, je suis ici aux anges.

Petits cochons en vente au Mercado 16 de Julio à La Paz (Bolivie)

Petits cochons en vente au Mercado 16 de Julio à La Paz

Décorations pour rétroviseurs de voiture au Mercado 16 de Julio, La Paz (Bolivie)

Décorations pour rétroviseurs de voiture au Mercado 16 de Julio, La Paz

Maïs grillés au Mercado 16 de Julio, La Paz (Bolivie)

Maïs grillés au Mercado 16 de Julio, La Paz

C’est aussi à La Paz que je ferai mon unique interview de Française en Bolivie. Il faut dire que non seulement les Français ici, ça ne court pas les rues, mais surtout, avec toutes nos problématiques de blocages de route, nous n’avons pas franchement eu le temps de débusquer le Français. Nous étions souvent amenés à changer de lieu aussi vite que l’éclair pour éviter que la manif’ suivante ne nous paralyse. Pour le coup, la Française en question, c’est ma cousine, Cécile. Elle nous fera découvrir le célèbre Marché des Sorcières, en nous contant tous un tas d’anecdotes étonnantes qui ne feront que confirmer à quel point la culture du pays est riche et passionnante. Poudres étranges, herbes intrigantes, grenouilles séchées et foetus de lamas sont mis en vente et exposés au croisement des rues Jimenez et Linares. Cécile nous explique que les foetus de lamas (qui sont de vrais foetus de vrais lamas…) sont, dans les rituels aymaras, offerts à la Mère Terre, la Pachamama. Pour éviter de s’attirer ses foudres et qu’il arrive malheur, il convient d’acheter et d’enterrer le foetus de lama avant de commencer toute construction sur un terrain, qu’il s’agisse d’une petite maison personnelle comme d’un énorme bâtiment officiel. Les ouvriers sur les chantiers seraient d’ailleurs tout à fait en droit de refuser de commencer à travailler si le foetus de lama n’avait pas été enterré. C’est dans ce même quartier que l’on achètera également tous nos souvenirs, je quitterai d’ailleurs La Paz quelques jours plus tard avec un sac à dos prêt à exploser. Et enfin, clou du spectacle à La Paz, nous avons eu la chance de vivre la fête du Gran Poder, qui a lieu tous les ans entre fin mai et début juin. Pour les Boliviens, c’est en quelque sorte le jour le plus important de l’année. Durant 24h, c’est la fête dans tout le centre-ville. On assiste à des défilés d’hommes, de femmes, de jeunes, de vieux, dans des costumes absolument incroyables. Tous dansent, boivent, rient, sourient, les génération se mélangent, tout le monde a l’air heureux, et c’est contagieux. Nous passons la journée avec Florian, le Suisse, ainsi qu’un argentin, Juan, et un colombien, Lucas, en voyage également. En réalité, il s’agit d’une fête religieuse en hommage à Jésus, son nom complet étant « El Señor Jesus del Gran Poder ». Mais pour être honnête, je n’ai strictement rien vu de très religieux là-dedans. Seulement beaucoup d’alcool et de stands de choripan.
Nous recroisons encore une fois totalement par hasard Philippe, Dessi et leurs 2 filles. Nous dînons avec eux pour notre dernier soir à La Paz. Le lendemain, une copine française (que nous appellerons La Copine Française) débarque à La Paz, et nous partons direction le Lac Titicaca, avant de passer la frontière péruvienne…

Danse et costumes lors du défilé du Gran Poder, La Paz (Bolivie)

Danse et costumes lors du défilé du Gran Poder, La Paz

Défilé du Gran Poder, La Paz (Bolivie)

Défilé du Gran Poder, La Paz

Jeunes filles après le défilé du Gran Poder, La Paz (Bolivie)

Jeunes filles après le défilé du Gran Poder, La Paz

Sauf que…

Sauf que le lendemain matin, on nous annonce qu’il ne reste plus que 2 places dans le bus pour Copacabana. Pour notre première journée à 3, ça tombe plutôt mal ! « Mais revenez à 14h, il y en aura peut-être un », nous dit-on sur un ton enjoué. Comment ça « peut-être un » ? Personne ne peut être sûr ? On demande s’il est possible de quand même réserver des hypothétiques places pour cet hypothétique bus, afin de ne pas se retrouver face à un autre bus complet. Nous profitons de ce laps de temps supplémentaire à La Paz pour aller visiter le Musée de la Coca. On apprend tout un tas de choses, de ses utilisations ancestrales à ses utilisations modernes et dérivées. Cela complète nos petites connaissances sur la question, notamment après avoir parlé d’Evo Morales avec ma cousine Cécile lors de son interview, qui nous apprendra que le Président de la Bolivie n’était autre que le plus important dirigeant des producteurs de coca pour usage illicite. Belle morale, Mr Morales ! A notre retour au terminal des bus à 14h, nous apprenons que l’hypothétique bus ne partira pas, à cause d’un blocage de route. Oui oui, Journal, tu as bien lu. Jusqu’au dernier trajet on y aura eu droit.

La Paz (Bolivie)

La Paz

Nos vemos Bolivia

Nous finirons par réussir à le prendre, ce bus. C’est entourés de bon nombre d’autres touristes que nous arrivons à Copacabana, après avoir traversé une portion du lac en bateau, tout en observant le bus traverser lui aussi, à bord d’une immense barquette. Les paysages sont sublimes, le lac semble effectivement immense. C’est toute une émotion d’être ici, après avoir tant ri à l’école de ce nom improbable. Pipi-Caca. Titicaca sonnait comme un lieu qui ne pouvait être que bien trop éloigné de nous pour s’appeler comme ça. Et en toute honnêteté, à l’époque, je me demandais vraiment si « le plus haut lac navigable du monde » existait vraiment.

Barquette pour faire traverser le bus, Lac Titicaca (Bolivie)

Barquette pour faire traverser le bus, Lac Titicaca

La Isla del Sol sur le Lac Titicaca (Bolivie)

La Isla del Sol sur le Lac Titicaca

Le spot dont tout le monde parle pour profiter des plus beaux paysages de Titicaca, c’est la fameuse Isla del Sol. Ce dont personne ne parle en revanche, c’est la montée terrifiante que l’on doit se taper, sacs sur le dos, pour atteindre les hostels et autres hospedajes qui se situent à flanc de montagne, voire tout au sommet. Je ne m’étalerai pas sur ce point, cela pourrait casser la magie du récit. Mais tu dois savoir, Journal, que j’ai craché mes poumons, car une fois n’est pas coutume en Bolivie, nous ne sommes vraiment pas loin des 4000 mètres d’altitude. Nous nous installons chez des gens qui louent deux chambres au-dessus de leur maison. Une douche d’eau froide et des toilettes sont à disposition dans une petite cabane du jardin. Sans surprise, nous faisons le choix de rester sales 24h. L’heure de la bière a sonné, bien que, compte tenu des températures, un thé brûlant eut été plus adapté. On croise beaucoup d’enfants qui tentent de nous vendre des cailloux et des fleurs. Ils ont la consigne de ne pas se laisser photographier par les touristes gratuitement, ils savent déjà comment s’y prendre et tendant la main avec un petit sourire malin aux coins des lèvres. C’est assez surnaturel de les imaginer vivre ici, à l’année. Certains ne savent pas et peut-être ne sauront jamais vraiment comment c’est, de l’autre côté du lac. La Isla del Sol est une petite merveille, un havre de paix incroyable. Notre séjour en Bolivie touche à sa fin. Mais je sais déjà que j’y reviendrai… Un genre de certitude que je ne peux expliquer. Ce pays et ses habitants m’ont marqués, et depuis ce jour-là à chaque fois que j’en parle, je suis à deux doigts d’acheter des billets pour y retourner. Nos vemos Bolivia.

Pause bière au sommet de la Isla del Sol, Lac Titicaca (Bolivie)

Pause bière au sommet de la Isla del Sol, Lac Titicaca

Vue sur la Cordillère des Andes depuis la Isla del Sol, Lac Titicaca (Bolivie)

Vue sur la Cordillère des Andes depuis la Isla del Sol, Lac Titicaca

To be continued…

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Par Anne Sellès, le 30 mai 2013 (màj avril 2014)

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